Une Utopie moderne est un roman de H. G. Wells paru en 1905 chez l'éditeur londonien Chapman & Hall. Sa structure narrative complexe a pu faire considérer l'utopie décrite comme « moins moderne que postmoderne ». Dans ce roman, un ordre de volontaires de la noblesse connu sous le nom de Samouraï est présenté comme pouvant gouverner avec efficacité un État mondial qui serait « cinétique et non statique », ce qui permettrait de résoudre le « problème de la combinaison du progrès et de la stabilité politique »Introduction by Mark R. Hillegas to new ed. of H.G. Wells, A Modern Utopia (Lincoln: University of Nebraska Press, 1967), p. 271 (Ch. 9, §3)..

Genèse et conception de l'œuvre Le cadre de l'œuvre s'inspire en partie d'un voyage effectué par Wells dans les Alpes avec son ami Graham Wallas, un membre éminent de la Fabian Society.

Dans sa préface, Wells prédit (à tort) quUne Utopie moderne sera le dernier volume d'une trilogie sur les problèmes sociaux, inaugurée quatre ans plus tôt avec Anticipations (1901), puis Mankind in the Making (1903).

Mais tandis que ces deux œuvres étaient non-fictives, Une Utopie moderne est présentée comme un conte. Celui-ci est raconté par un personnage sommairement décrit, connu uniquement comme « le Propriétaire de la Voix » (the Owner of the Voice), laquelle, prévient Wells, « ne doit pas être confondue avec celle de l'auteur ostensible », celui à qui l'on doit la paternité de ces pages. Il est accompagné d'un autre personnage connu comme « le botaniste ». Des remarques discursives sur divers sujets sont intercalées dans le récit, créant ce que Wells appelle dans sa préface « une sorte de texture de soie entre la discussion philosophique d'une part et le récit imaginatif de l'autre ». On trouve en outre de fréquentes comparaisons et discussions sur des œuvres utopiques antérieures.

Dans sa tentative d'autobiographie (1934), Wells décrit Une Utopie moderne comme ayant été sa « première approche de la forme du dialogue » et que « la tendance au dialogue, comme la notion fondamentale du Samouraï, marque ma dette envers Platon. L'''Utopie moderne, tout autant que celle de More, relève franchement de la République » H. G. Wells, Experiment in Autobiography (1934), 562.

La prémisse du roman est qu'il existe une planète (car, dit-il, il ne faut rien de moins qu'une planète pour réaliser une utopie moderne) exactement semblable à la Terre, avec la même géographie et la même biologie. Sur cette planète, « tous les hommes et femmes que vous connaissez et moi-même » existons « en double ». Ces doubles ont cependant « des habitudes différentes, des traditions différentes, des connaissances différentes, des idées différentes, des vêtements différents et des appareils différents » (mais non cependant, un langage différent : « En effet, serions-nous en utopie si nous ne pouvions pas parler à tout le monde ? »).

Synopsis vignette|gauche|alt=phoographie en noir et blan d'un paysage alpin.|Le lac de Lucendro en 1925. C'est sur cette planète située « au-delà de Sirius » H.G. Wells, A Modern Utopia (Lincoln: University of Nebraska Press, 1967), p. 12., que le Propriétaire de la Voix et le botaniste sont imaginairement transportés « en un clin d'œil... Nous avions à peine noté le changement. Pas un nuage n'avait quitté ciel »H.G. Wells, A Modern Utopia (Lincoln: University of Nebraska Press, 1967), p. 14.. Leur point d'entrée se situe sur les pentes du Piz Lucendro dans les Alpes suisses.

On suit ensuite les aventures des deux personnages à travers onze chapitres. Petit à petit, ils découvrent comment l'Utopie est organisée. C'est un monde sans « aucune contrainte positive ... pour l'utopien adulte – à moins qu'elles ne lui tombent dessus comme des peines encourues »H.G. Wells, A Modern Utopia (Lincoln: University of Nebraska Press, 1967), p. 34..

Le Propriétaire de la Voix et le botaniste sont bientôt sommés de rendre compte de leur présence. Lorsque leurs empreintes digitales sont comparées à celles enregistrées au « fichier central, situé dans un vaste complexe de bâtiments à Paris ou à proximité »H.G. Wells, A Modern Utopia (Lincoln: University of Nebraska Press, 1967), p. 163., tous deux découvrent qu'ils ont leurs doubles dans l'Utopie. Ils se rendent alors à Londres efin de les rencontrer, et le double du Propriétaire de la Voix s'avère être un membre des Samouraïs, un ordre de volontaires de la noblesse qui dirige l'Utopie. « Ces samouraïs forment le véritable corps de l'Etat »H.G. Wells, A Modern Utopia (Lincoln: University of Nebraska Press, 1967), p. 277..

En contrepoint de la narration principale, l'obsession du botaniste pour une histoire d'amour malheureuse qu’il a vécue sur Terre traverse le roman. Le Propriétaire de la Voix se montre agacé par cette intrusion, indigne et indécente, des affaires terrestres dans l'Utopie. Lorsque le botaniste rencontre le double de sa bien-aimée dans l'Utopie, la violence de sa réaction fait éclater la bulle imaginaire qui a soutenu le récit et les deux hommes se retrouvent dans le Londres du début du XXe siècleH.G. Wells, A Modern Utopia (Lincoln: University of Nebraska Press, 1967), p. 358..

Découpage et contenu Le livre se compose d'une préface de l'auteur intitulée : Note to the reader (note au lecteur), d'une introduction portant le titre The Owner of the Voice (Le Propriétaire de la Voix) de onze chapitres numérotés en chiffres romains et d'un appendice portant le titre : Scepticism of the Instrument (Scepticisme de l'instrument). Chaque chapitre est à son tour découpé en paragraphes numérotés et titrés.

Liste des onze chapitres I. Topographical (Considérations topographiques) II. Concerning Freedoms (À propos des libertés) III. Utopian Economics (Économie utopienne) IV. The Voice of Nature (La voix de la nature) V. Failure in a Modern Utopia (L'échec dans une utopie moderne) VI. Women in a Modern Utopia (Les femmes dans une utopie moderne) VII. A few utopians Impressions (Quelques impressions utopiennes) VIII. My Utopian Self (Mon moi utopien) IX. The Samurai (Les Samouraïs) X. Race in Utopia (Races en Utopie) XI. The Bubble bursts (La bulle éclate)

L'histoire alternative Le chercheur Michael Warren a fait observer que :

George Butler pour sa partGeorge B. Butler, "The History of Alternate History", p. 5-7 in Barbara Field (ed.) "Alternative History and Allohistory – Serious Historians Engage in Serious Speculation" , ne donne aucun détail sur les développements historiques ayant donné naissance à son monde utopique. Toujours selon Butler, les informations historiques sont « très trompeuses , [comme] la référence, au chapitre 9, à une histoire selon laquelle Jésus-Christ serait né dans un Empire romain libéral et progressiste s'étendant de l'océan Arctique jusqu'au Golfe du Bénin et qui n'aurait connu ni déclin ni chute ». Or, le monde présent décrit par Wells cadre mal avec cette histoire : il n'y a pas d'empereur romain régnant à Rome, à Constantinople ou ailleurs, ni le moindre vestige d'une administration impériale à partir de laquelle l'ordre mondial se serait développé ; personne ne parle latin ou une langue romane , à l'exception de la langue française familière de notre monde ; il y a des Anglais, des Français, des Allemands et des Suisses reconnaissables ; il y a un Londres reconnaissable, un Paris reconnaissable (mentionné mais non visité), et de nombreuses cités et villes suisses, avec des monuments historiques célèbres qui datent du Moyen Âge. À Westminster siège une sorte d'Assemblée faisant office de Parlement anglais ou britannique. Certains éléments suggèrent une histoire dans laquelle l'Empire romain aurait chuté comme dans l'histoire que nous connaissons, l'Europe aurait connu le même Moyen Âge, et son histoire n'aurait divergé de la nôtre que plus tardivement. D'un autre côté, ce Londres n'a pas de Trafalgar Square, et il n'y a aucune place à cet endroit, Cela suggère que les guerres napoléoniennes n'ont pas eu lieu, qu'il n'y a pas eu de bataille de Trafalgar ni de place portant ce nom, et que le développement urbain de Londres était déjà très différent à la fin du XVIIIe siècle. (...) Dès lors, il est permis de supposer que la société des « Samouraïs » décrite dans le livre est née au XVIe ou au XVIIe siècle, a mené sa lutte décisive contre l'ordre ancien au XVIIIe siècle et a consolidé sa domination mondiale au début du XIXe, de sorte qu'au début du XXe siècle, elle dispose déjà d’un siècle de pouvoir incontesté pour refaire en profondeur le monde à son image. (...) L'utilisation du terme « Samouraï » implique une certaine familiarité avec la culture et la société japonaise. Cependant, ces « Samouraïs » n'ont qu'une ressemblance vague et lointaine avec les Samouraïs historiques du Japon féodal ; ce que nous voyons est clairement une institution fondée par des Occidentaux, empruntant un terme japonais pour leurs propres besoins. »

L'économie utopienne Le monde utopien partage la même langue, la même monnaie, les mêmes coutumes et lois ; la liberté de circulation y est généraleH.G. Wells, A Modern Utopia (Lincoln: University of Nebraska Press, 1967), p. 45.. La propriété individuelle y est dans une certaine mesure autorisée, mais « toutes les sources naturelles d'énergie et en fait tous les produits strictement naturels » sont « inaliénablement dévolus aux autorités locales, [occupant] des zones parfois aussi vastes que la moitié de l'Angleterre »H.G. Wells, A Modern Utopia (Lincoln: University of Nebraska Press, 1967), p. 77.. L'État mondial est « l'unique propriétaire foncier de la terre »H.G. Wells, A Modern Utopia (Lincoln: University of Nebraska Press, 1967), p. 89., les unités monétaires sont fondées sur les unités d'énergie, de sorte que « l'emploi se déplace constamment vers les zones où l'énergie est bon marché »H.G. Wells, A Modern Utopia (Lincoln: University of Nebraska Press, 1967), p. 79.. L'humanité est presque entièrement libérée du travail physique : « Il semble n'y avoir aucune limite à l'invasion de la vie par la machine »H.G. Wells, A Modern Utopia (Lincoln: University of Nebraska Press, 1967), p. 98..

La société utopienne Les Samouraïs vivent selon une règle ascétique décrite par le double du narrateur. Cette règle comprend notamment l'interdiction de l'alcool et des drogues et une randonnée solitaire annuelle obligatoire d'une semaine dans la nature. La théorie sociale de l'utopie distingue quatre « classes principales d'esprits » : les poïétiques, les cinétiques, les ennuyeux et les vilsH.G. Wells, A Modern Utopia (Lincoln: University of Nebraska Press, 1967), p. 265.. Les esprits poïétiques sont créatifs ou inventifs ; les esprits cinétiques sont capables mais pas particulièrement inventifs ; les ennuyeux ont « une imagination innadéquate » H.G. Wells, A Modern Utopia (Lincoln: University of Nebraska Press, 1967), p. 268. et les vils sont embourbés dans l’égoïsme et manquent de « sens moral »H.G. Wells, A Modern Utopia (Lincoln: University of Nebraska Press, 1967), pp. 269-70..

Relations entre hommes et femmes Les rôles des genres dans Une utopie moderne, sont l'objet d'une discussion approfondie, sans mention cependant de l'homosexualité. Un chapitre intitulé « Les femmes dans l'utopie moderne » indique clairement que les femmes doivent être aussi libres que les hommes. La maternité est subventionnée par l'État. Seuls les couples capables de subvenir à leurs besoins peuvent se marier, les femmes à 21 ans et les hommes à 26 ou 27 ansH.G. Wells, A Modern Utopia (Lincoln: University of Nebraska Press, 1967), p. 192.. Les mariages qui restent stériles « expirent » au bout de trois à cinq ans, mais les partenaires peuvent se remarier s'ils le souhaitentH.G. Wells, A Modern Utopia (Lincoln: University of Nebraska Press, 1967), p. 196..