Les manuscrits de l’abbaye de Cîteaux sont un ensemble de manuscrits provenant de l'Abbaye de Cîteaux et produits en partie par son scriptorium au cours du Moyen Âge. Les exemplaires les plus remarquables, souvent qualifiés de « trésors ».Le Trésor des humbles, Dijon, musée archéologique, 20 juin – 16 novembre 1998 [exposition dans le cadre du anniversaire de la fondation de l’abbaye de Cîteaux]., ont été conçus tout le long du et s’inscrivent dans l’art roman.

Célèbres dans le monde entier, reproduits dans divers manuels scolaires et ouvrages, ces manuscrits ne cessent d'intéresser les historiens et historiennes de l’art en raison de leur statut de témoins politiques, économiques, spirituels (ordre cistercien) d'une époque mais surtout grâce à la qualité artistique et l’originalité de leurs enluminures.

La grande majorité de ces manuscrits est actuellement conservée à la bibliothèque municipale de Dijon qui en est la dépositaire depuis la Révolution française. On en trouve également à la Bibliothèque nationale de France..

Parmi les manuscrits de l'abbaye de Cîteaux, la Bible d'Étienne Harding, les Morales sur Job ou encore le Légendier de Cîteaux en constituent le fleuron..

La place du livre dans la vie monastique Afin de comprendre le contexte de création des manuscrits dont les moines de Cîteaux furent les artisans, il est important d'aborder la place centrale que la Bible occupe dans l’esprit des religieux. La religion chrétienne est en effet une des religions du livre. L'aura que revêt le livre est justifié par l'usage du terme « bible » qui vient du grec ancien biblos () ou biblion () signifiant un rouleau à papyrus qui est lui-même à l'origine du livre. Dans le monde chrétien médiéval, le livre et les Saintes Écritures ne font qu'un. De même, aucune différence n'est faite entre le livre et le message qu’il transmettait. La valeur symbolique du livre physique est conséquente car il n’était pas un simple objet d’usage mais portait en lui la Parole de Dieu et donc le témoignage de la promesse du Salut.. Les clercs ont fait de la langue latine celle de la prière et de toutes les actions rituelles qui rythmaient le quotidien. La fixation de ces pratiques s’est opérée par le travail de l'écriture. La récitation de certains textes contenus dans ces livres rend efficace la parole de manière miraculeuse. En assurant la permanence de l'esprit face à la fugacité de la vie terrestre, cela permet, d'une certaine manière, de vaincre la mort.. Concrètement, la réflexion religieuse des moines à l’abbaye de Cîteaux se bâtissait sur l’Écriture. Les moines se servaient des livres comme soutien de leur médiation, de même que le chant de l’office et la musique participaient eux aussi à interroger les textes sacrés..

Technique et assemblage d'un manuscrit

Parchemin Au , la technique du papier n’est pas connue en Europe. Pour conserver des écrits, les moines utilisent le parchemin. Le parchemin est une peau d’animal (mouton, veau) dont il convient de retirer tous les poils. Pour cela, la peau est trempée dans un bac de chaux. Une fois séchée, la pièce est poncée, et est prête pour l’écriture.

Il existe deux types de parchemins utilisés par les scriptoriums cisterciens. Le premier, appelé « parchemin de type 1 ». est un parchemin épais, d’une surface pelucheuse. La couleur peut varier entre le très blanc, le grisâtre, le brunâtre ou le jaunâtre. Ce type de parchemin est notamment utilisé pour la Bible d’Étienne Harding. S’il est difficile de caractériser le « parchemin de type 1 » par sa seule couleur, le point commun à tous ces parchemins est la grande similitude d’aspect entre les deux faces d’une même pièce.

En effet, en Europe, on essaie bien souvent de gommer au maximum la différence entre les deux faces (le côté « poil » est souvent plus blanc que le côté « chair »), contrairement aux parchemins du monde arabo-musulman qui font fi de cette différence.

Le deuxième type de parchemin utilisé pour les manuscrits cisterciens est le « parchemin de type 2 », dont la surface est davantage lisse et brillante, mais ce dernier est très peu utilisé.

Taille des manuscrits Les tailles sont très variables d’un ouvrage à un autre : souvent, la taille des volumes dépend de celle de la peau utilisée pour le parchemin. Dans le cas des ouvrages provenant de l'abbaye de Cîteaux, les manuscrits mesurent la plupart du temps entre 30 et de hauteur.

La couverture À l’origine, les livres n’étaient pas disposés debout comme c’est le cas dans nos bibliothèques actuelles, mais couchés sur la couverture. La couverture et la reliure ont donc deux utilités : maintenir toutes les feuilles de parchemin à plat (car serrées entre les deux plaques de couverture) et protéger les feuilles en les empêchant de s’abîmer. La couverture est formée de deux ais (plaques de bois) poncées, que l’on recouvre de cuirs traités.

La reliure Il existe plusieurs types de reliures, comme les reliures dites « Cirey ». Elles tiennent leur nom de Jean de Cirey, abbé cistercien à l’origine d’une importante commande de reliures. Elles sont exécutées en basane (la basane est une peau de mouton tannée, brune, de piètre qualité) tendue sur les ais de bois. Le décor est sobre, constitué simplement de filets. Le type de reliure le plus utilisé à Cîteaux, est la reliure dite « monastique ». Il s’agit d’une peau plutôt blanche, tendue sur les ais de bois.

En 1987, le manuscrit de Dijon 67 () relié à la fin du est restauré. Cette opération a mis en évidence qu’il s’agissait du même type de reliure utilisé dans les abbayes cisterciennes du Portugal témoignant ainsi de la grande unicité du monde cistercien malgré les frontières.

Plus tardivement, au , on privilégie plutôt des peaux de type chamoisés sur des ais plus minces et plus légers. Elle ont alors nommées « reliures monastiques tardives ».

Les reliures sont très dépouillées, les cisterciens rejetant un luxe trop ostentatoire : à la différence d'autres ouvrages de l'époque, les reliures ne comportent pas de reliefs d’ivoire ou d'incrustations de pierres précieuses.

Afin de faciliter la prise en main des livres, on plaçait des étiquettes avec le titre de l’ouvrage sur la reliure. Le morceau de parchemin avec le titre était ensuite recouvert d’une plaquette de corne (transparente) clouée sur l'ai de la reliure, permettant ainsi de savoir quel était l'ouvrage simplement en voyant la reliure.

Mise en page

Pour créer les pages des manuscrits, les pièces de parchemin sont pliées en deux, de manière à former un bifolio. Dans le cas des ouvrages réalisés à Cîteaux, les cahiers sont souvent organisés par en quaternions, c’est-à-dire 4 bifolia superposés formant donc 8 feuillets, soit 16 pages. Un des plus célèbres manuscrits de Cîteaux fait exception à cette règle : les Moralia in Job, achevé à Noël 1111, dans lequel les neufs premiers cahiers sont des sénions (composés de 9 bifolias).

La mise en page à proprement parler peut être organisée en de longues lignes horizontales qui partent d’une extrémité de la page jusqu’à l’autre, mais ce choix reste rare. La forme la plus courante est l’organisation du texte en deux colonnes, plus conforme aux usages du . Enfin, un troisième cas de figure, très rare, existe également : la mise en page du texte en trois colonnes.

Afin de créer cette mise en page, il faut « régler » le parchemin. Pour tracer des lignes horizontales et / ou des marges verticales, les copistes utilisaient un objet pointu pour piquer la page, c’est-à-dire percer le parchemin le long d’un bord de la page. Ils exécutent la même tâche de l’autre côté, et peuvent ensuite relier les deux points avec une mine de plombs, qui fera apparaître un trait permettant de créer une ligne pour copier le texte..

L'encre L’encre utilisée est brune ou noire et peut être composée de nombreux ingrédients différents. À la même époque, dans son ouvrage Schedula diversarum artium (Traité des divers Arts), le moine Théophile détaille différentes compositions de l’encre. Parmi les différents ingrédients utilisés, il est possible de trouver du sang, des boyaux, des os, du bois, du vinaigre, du plomb…

Pour corriger une faute éventuelles, les moines copistes grattent le parchemin pour faire disparaître l'encre.

Conservation À Cîteaux, la plupart des manuscrits ont pendant longtemps été enchaînés au meuble sur lesquels ils étaient entreposés. On retrouve ainsi sur certains ouvrages des traces de ces chaînes.

Le scriptorium de l'abbaye

Histoire du scriptorium

Lorsque Robert de Molesme fonde l'abbaye de Cîteaux en 1098, il arrive avec son bréviaire. Il laisse ce bréviaire lorsqu'il quitte Cîteaux en 1100 pour que celui-ci soit copié par les moines de la nouvelle abbaye, c'est alors le début de l'activité du scriptorium de Cîteaux. Par la suite, l'abbé Étienne Harding fait copier une grande Bible monumentale. En 1111 les trois volumes des Moralia in Job sont copiés..

Les ouvrages copiés par le scriptorium sont alors destinés aux Offices ou à la Lectio divina. La bibliothèque de l'abbaye compte alors plusieurs ouvrages, dont la Bible, des légendiers (vies de saints) ainsi que les écrits de Pères de l'Église. Cependant, les auteurs modernes comme saint Bernard sont aussi présents. Le Ms.114 conservé à la Bibliothèque municipale de Dijon est le seul livre liturgique retrouvé. Il servait alors d’exempla pour la copies des textes liturgiques et des coutumes de l'Ordre.

L'activité du scriptorium fournit des ouvrages pour la bibliothèque de l'abbaye. Alors qu'environ quatre-vingt volumes sont copiés au cours du , la bibliothèque abrite alors à peu près deux cents ouvrages. Comme le suggère Yolanta Załuska, la bibliothèque de l'abbaye de Cîteaux est déjà dépassée par celles d'autres établissements cisterciens, des abbayes « filles » de Cîteaux, comme Clairvaux et Pontigny qui possédaient à la même époque respectivement entre trois cents et trois cents cinquante ouvrages pour l'une et environ deux cents soixante-dix pour l'autre..

La production de livres du scriptorium de Cîteaux décline à la fin du . Il s'agit alors d'un phénomène général lié à plusieurs facteurs : la multiplication d'ateliers de copistes professionnels dans les grandes villes, le développement des études lié à l'avènement des universités dans les villes, et la création des nouveaux ordres mendiants en concurrence avec le modèle cistercien. En effet la première Bible glosée (une version de la Bible enrichie d'explications et d'annotations) possédée par Cîteaux (BM Dijon, mss 22-29) a été acquise à Paris bien qu'une partie de la décoration ait été terminée sur place. Cependant, la copie est attestée à Citeaux jusqu'à la fin du Moyen Âge.

Les trois styles d'enluminures Une des manuscrits de l'abbaye de Cîteaux s'établit à partir des travaux de recherche de Yolanta Załuska réalisés dans les années 1980. Selon Alessia Trivellone, la thèse de Yolanta Załuska, publiée sous le forme d'un opus, représente encore aujourd'hui la source de référence principale pour ces ouvrages médiévaux bourguignons.. Elle classifie le style du scriptorium de Cîteaux en quatre catégories : tout d'abord, « le style d’un enlumineur qui travaille uniquement dans le premier volume de la Bible dite "d’Étienne Harding" ([Dijon, Bibliothèque municipale], ms 12 et 13), puis le "premier style", le "deuxième style" et enfin le "style monochrome" » .. Toutefois, les spécialistes considèrent souvent la première catégorie comme faisant partie du premier style., réduisant ainsi cette classification à trois groupes principaux..

Le « premier style » de Cîteaux