Le Vocabulaire technique et critique de la philosophie, nommé également « Le Lalande » par antonomase, est un dictionnaire de lexicographie philosophique spécialisée, créé lors de séances de la Société française de philosophie animées par André Lalande dont le but était de contribuer à l'unité de la philosophie, devenu un manuel du « bon usage » du langage philosophique pour l'accord des esprits, et fréquenté par des générations d’étudiants et de professeurs.

Couronné par l'Académie française (à une date non retrouvée), l'ouvrage est d'abord publié – en fascicules – dans le Bulletin de la Société française de philosophie, entre et . On peut compter au moins seize éditions, et 8 rééditions. À sa parution en édition de poche (reliés en un seul volume) dans la collection « Quadrige » des Presses universitaires de France dans les années 1990, il est salué par le philosophe Jacques Follon comme le Jacques Follon, « André Lalande, Vocabulaire technique et critique de la philosophie », dans Revue philosophique de Louvain, série, t. 91, 91, 1993. . .

Présentation de l'ouvrage Entrées et collaborateurs Chaque terme ou locution recensé par le Vocabulaire est présenté avec ses différentes définitions, et parfois des critiques ainsi que des traductions en grec, latin, allemand, anglais et italien. Chaque article ainsi constitué est parfois pourvu d'un radical international selon le système ido, ainsi que de commentaires, précisions et observations en notes de bas de page rendant l'opinion des plus grands philosophes et psychologues de l'époque. En effet, les conférences de la Société française de philosophie ont vu passer la plupart des grands philosophes et scientifiques du e siècle : Henri Bergson, Émile Meyerson, Édouard Le Roy, Maurice Blondel, Jules Lachelier, Léon Brunschvicg, Louis Weber, Henri Delacroix, Frédéric Rauh, Raymond Ruyer, Georges Sorel, Pierre Janet, Edmond Goblot, Louis Couturat, Victor Delbos… mais aussi Edmund Husserl, Albert Einstein, Paul Langevin, Henri Poincaré, Jean-Paul Sartre, Michel Foucault, Jacques Lacan, Jacques Derrida, et a compté jusqu'à 350 membres. gauche|vignette|André Lalande dans son cours à la Sorbonne. Les auteurs collectifs de l'ouvrage sont André Lalande et la Société française de philosophieRené Poirier, avant-propos à la édition (1968), 1997, p., mais André Lalande étant l'instigateur et l'animateur des discussions avec les correspondants de la Société française de philosophie, l'ouvrage est familièrement appelée Le Lalande par antonomase.

Public visé Appuyé par son expérience d'enseignement en lycée pendant dix ans, Lalande écrit en 1898 au sujet de l'ouvrage encore en projet que . « Le Vocabulaire est né, pour ainsi dire, d'une expérience pédagogique. M. Lalande s'est demandé si la philosophie, telle qu'on l'enseignait, remplissait bien son rôle, qui est avant tout de former les esprits, de coordonner et d'unifier le savoir, d'être vraiment, entre les différentes sciences, « un organe de communication et de synthèse». […] M. Lalande note très justement que l'enseignement de la philosophie devient véritablement «épuisant» si, à chaque instant, le maître doit recommencer à passer en revue les opinions les plus contradictoires. Ce jeu de massacre des systèmes commence par griser les élèves […]. En d'autres termes les philosophes peuvent s'entendre, au moins sur un certain nombre de points »Daniel Essertier, « Les idées et les mots. Le Vocabulaire technique et critique de la philosophie de M. André Lalande », La Revue française de Prague, 1929, année, en ligne.

Ce dictionnaire de lexicographie spécialisée entendra ainsi donner à la fois un aperçu de l'unité de sens de termes techniques en philosophie et de la variété des usages historiques ou selon les auteurs. Gaston Fessard le juge « toujours indispensable pour les professionnels de la philosophie »Études, t. 315, 3, décembre 1962, en ligne.

Le dictionnaire deviendra effectivement pendant des décennies l'ouvrage de référence qu'il ambitionnait d'être. Pour le philosophe Robert Maggiori, il a joué le même rôle que le « Gaffiot » pour le latin, le « Bailly » pour le grec ou le « Laplanche et Pontalis » pour la psychanalyse. Selon le linguiste Dan Savatovsky, le plus important dictionnaire du même type est celui dirigé par James Mark Baldwin ().

Un travail d'entente entre philosophes Une société pour l'écrire Dans un article de 1898, Lalande défend la nécessité de s’entendre entre philosophes sur le sens des mots, et annonce la formation de ce qui deviendra la Société française de philosophie à qui incombera, selon lui, un travail de révision des définitions des termes essentiels à la philosophie.

Pour ne pas être l'œuvre d'un seul homme et pour éviter qu'elle fût l'expression d'un système, d'une doctrine ou d'un groupe, il propose un programme de collaboration à plusieurs échelles pour réaliser ce chantier lexical : « premièrement, la recherche individuelle, en tant qu'elle est animée de cet esprit qui la fait tendre vers des résultats, et rend ces résultats totalisables ; secondement, la collaboration permanente, comme celle des académies, des sociétés de physique ou de biologie ; troisièmement, la collaboration temporaire pour le règlement par congrès aussi larges que possible, internationaux s'il se peut ». Pour unir ces efforts « une société [de philosophie] est nécessaire : elle seule peut avoir l'autorité suffisante, en l'absence d'un ministre philosophe et chef d'école comme on en vit jadis, pour mettre de l'ordre dans ce qui est actuellement un chaos ».

Comme l'indique le titre : Vocabulaire technique et critique de la philosophie. Texte revu par les membres et correspondants de la Société française de philosophie et publié avec leurs corrections et observations, la composition de ce dictionnaire s'est faite conjointement entre membres et correspondants de la Société française de philosophie sous la direction d'André Lalande. Selon le philosophe Daniel Essertier, cette œuvre :

À cette Société de philosophie, il fixe les deux objectifs suivants :

« En premier lieu, réviser le vocabulaire philosophique en en définissant les termes essentiels par une double méthode : l'une historique, ayant pour objet de faire connaître leurs acceptions diverses chez les auteurs qui les ont employés, leurs équivalences entre les grandes langues classiques modernes […] — l'autre, dogmatique, et par conséquent conventionnelle, à faire, ratifier ou modifier ultérieurement par un congrès, et fixant de cette manière l'usage qui doit être fait de ces mots dans l'enseignement, dans la rédaction des ouvrages classiques, et par degrés, s'il se peut, dans toutes les publications philosophiques.

En second lieu, et parallèlement, car la première œuvre elle-même suppose celle-ci, publier un cours élémentaire de philosophie sur un plan nouveau, caractérisé d'abord par un soin particulier donné à la classification des parties et des subdivisions des sciences philosophiques, suivant la méthode de Wundt que nous avons déjà indiquée […] ».

André Lalande précise au début de la conception du dictionnaire : « dans la plupart des cas, les notes que j'ai reçues sont plutôt des compléments ou des rectifications de détail que des objections proprement dites ; nous pourrons ainsi dans beaucoup d'articles, les incorporer directement au travail même. Quand il s'agira d'objections sur lesquelles l'accord ne sera pas entier, ou d'opinions dont nous croirons ne pas devoir prendre la responsabilité, nous les insérerons dans le bulletin, en marge des articles correspondants, avec l'indication du nom de leurs auteurs »« Constitution d'un vocabulaire philosophique », Bulletin de la Société française de philosophie de 1902, .. Pour la méthode adoptée pour l'ordre des définitions, Lalande précise : « nous ne voulons pas nous imposer à priori une méthode unique. L'ordre adopté n'est qu'un moyen le but que nous voulons atteindre est de dégager pour chaque mot, dans l'état présent des choses, la ou les significations vraiment vivantes, pleines de sève, qui ont leurs racines dans la vie antérieure du mot, et qui donnent leur force aux emplois actuels qu'on en peut faire » (). Il précise qu'ils vont partir « de la définition adoptée par les savants, précisément parce qu’elle a ce caractère de communauté que nous cherchons » (). Sur l'indication des racines internationales, M. Bernès souhaite « un travail comme celui-ci doit être objectif » qui soit « un vocabulaire scientifique international ». Il est décidé qu'elles sont toujours isolées du corps de l'article. Il est fait aussi l'indication des mots étrangers équivalents d'usage contemporain. En marge des articles sont placées les différentes observations ou critiques de philosophes français ou étrangers membres et extérieurs à la Société française de philosophie, mais à qui les épreuves ont été communiquées, ainsi que quelques compléments, ajoutés par les rédacteurs eux-mêmes du vocabulaire, et signés de leurs initiales.

Expression d'une « philosophie sociable » Lalande s'attachait à prouver la possibilité d’une « une méthode de travail collectif » d’unification du langage contre « l’individualisme » philosophique. Le sociologue Georges Davy note que « le thème majeur en effet de son enseignement et de ses livres [est] ce principe d’assimilation, condition de l’accord des esprits et de cette unité spirituelle où seulement peuvent accéder ceux qui auront maîtrise en eux l'individualité égoïste au profit de la personnalité morale, — ce thème n’était pas, chez lui, simple concept de philosophe, mais croyance vécue d’un apôtre et maxime de vie jamais démentie. [Sa mise en œuvre fut] un projet aussi savant et aussi ample qu'un Vocabulaire »Georges Davy, « Préface », André Lalande par lui-même, Vrin, 1967, p. en ligne.

Pour l'historien Stephan Soulié : . En soumettant les définitions et les articles à la critique d'un grand nombre de collaborateurs, on atténue certaines divergences, on donne à l'œuvre un caractère impersonnel, plus objectif, bien que l'esprit et les tendances du groupe même de ses auteurs puissent appartenir à un courant datée d'une époque. Pour André Lalande, « un dictionnaire philosophique a moins besoin d'une belle unité de doctrine que d'un bon contrôle et d'une large collaboration »André Lalande, « Abbé Elie Blanc. Dictionnaire de philosophie ancienne, moderne et contemporaine, contenant environ , Paris, Lethielleux, 1906 », Revue philosophique de la France et de l'étranger, année, t.63, janvier à juin 1907, en ligne. Cependant, ce dictionnaire « n'est pas un recueil de définitions à contours rigides, il est une série de profondes réflexions à propos des principaux problèmes philosophiques. L'effort d'une terminologie philosophique solide devait tendre à réduire la polysémie, sans rien perdre de la richesse de son contenu historique »I. M., Journal de psychologie normale et pathologique, année, 1932, en ligne. Daniel Essertier est de cet avis qu'« au lieu d'une simple juxtaposition de définitions, nous avons presque tous les jalons qui permettent de reconstituer le mouvement des idées sur un problème donné »Daniel Essertier, « Les idées et les mots. Le Vocabulaire technique et critique de la philosophie de M. André Lalande », La Revue française de Prague, 1929, année, en ligne.