Le courant historiographique alternatif sur l'histoire de l'Empire Mongol est un courant historiographique révisionniste (sans connotation péjorative, au sens strict) né autour des années 2010 sous l'impulsion de plusieurs historiens étudiant l'histoire de cet empire, et de la steppe eurasiatique de manière plus générale. Bien que minoritaire, il prend de plus en plus d'importance et remet en question l'historiographie classique sur ce sujet, qui serait teintée selon ce nouveau courant d'eurocentrisme et de colonialisme venant du fait qu'elle s'appuie sur les travaux d'occidentaux du comme Henry Sumner Maine ou Lewis Henry Morgan.
Ce révisionnisme propose une interprétation nouvelle de cette histoire, basée notamment sur des traductions plus exactes des sources médiévales, auxquelles est accordé plus d'importance, et un rejet de ce que Christopher Atwood appelle le secret history fundamentalism, en référence à l'histoire secrète des mongols. Les travaux formant ce courant se basent sur de l'onomastique, de la philologie, de l'anthropologie, de l'ethnologie, et de l'histoire, le tout sur au moins dix-huit siècles.
Les principaux scientifiques en faisant partie sont David Sneath (anthropologue, directeur de l'unité d'études de la Mongolie et de l'Asie Centrale à l'Université de Cambridge), Christopher Atwood (professeur en histoire des frontières et des ethnies mongoles et chinoises à l'Université de Pennsylvanie), Lhamsuren Munkh-Erdene (professeur d'histoire et d'anthropologie à l'Université Nationale de Mongolie), Stephen Pow (chercheur en histoire à l'Université d'État de Saint-Pétersbourg) et Simon Berger (docteur en histoire et civilisations diplômé à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales, chercheur au Centre de Recherche sur le Monde iranien (CeRMI), l'unité mixte de recherche 8041 du CNRS).
Selon les conclusions de ce courant, les nomades de la steppe centre-asiatique sont à travers les âges bien plus structurés politiquement et conscients de leur histoire commune qu'on ne le supposait, et leur histoire serait très différente de celle que l'on connaît.
Résumé de l'historiographie classique Pour saisir les différences majeures entre ce courant et l'historiographie classique du sujet, il convient de synthétiser cette dernière.
Dans celle-ci, les nomades centre-asiatiques vivent sans structure sociale autre que la tribu (l'utilisation de ce mot a son importance), dont la définition anthropologique est une « société organisée sur la base des liens de parenté, spécialement des familles ayant une même ascendance. Ainsi, plusieurs clans familiaux vivant sur un même territoire peuvent configurer une tribu ». Les liens sociaux et l'identité commune de ces sociétés seraient donc fondées sur la parenté, et non sur le territoire comme dans les sociétés sédentaires. Cela se traduirait donc selon Lewis Henry Morgan par des tribus organisées comme « unités de descendance » autour d'un ancêtre commun, elles-mêmes divisées en clans familiaux. Cette société est donc dominée par la figure du chef, qui règne grâce à la loi du plus fort et au butin qu'il se doit de fournir à ses guerriers, puisque ceux-ci, nomades, sont libres d'aller là où ils le veulent. Pour subvenir à leur culture prédatrice, ils fondent donc sur les sédentaires. En effet, selon la « needy theory » de Nicola di Cosmo, les nomades ont besoin de biens qu'ils ne produisent pas eux-mêmes et qu'ils vont donc chercher chez les sédentaires, comme des produits agricoles, que leur mode de vie migrateur ne permet pas de fabriquer. Cette nature prédatrice et cette société violente seraient naturellement imposées par la rudesse de la steppe, tout comme le mode de vie nomade. Celui-ci empêche d'ailleurs la structuration politique en un État, permettant tout au plus des temporaires « confédérations de tribus ». Nikolay Kradin qualifie ainsi l'empire mongol de « chefferie supercomplexe ».
L'arrivée au pouvoir de Genghis Khan revêt donc un caractère providentiel (on parle même parfois de « révolution genghiside »), celle d'un homme venant unifier les peuples de la steppe pour mettre fin au chaos tribal qui y régnait en créant un empire des steppes et une armée organisée selon un système décimal nouveau (unités militaires organisées sur un modèle 10/100/1000/10000 dans lesquelles les membres des différentes tribus sont dispersées pour les assimiler tous et mettre fin aux divisions claniques, avec une discipline de fer) qui permet d'utiliser efficacement les habitudes violentes de ces peuples. Mais cela n'est finalement que temporaire, et les Mongols finissant par se sédentariser et s'assimiler aux populations locales, perpétuant le cycle qui existait déjà avec les précédents empires créés par des nomades, comme les Jürchens qui ont fondé la dynastie Jin par exemple. Ce cycle peut donc se résumer ainsi:
Un empire, du moins un État centralisé peuplé de sédentaires existe. À sa périphérie vivent des nomades désunis et faibles. La dynastie dirigeant cet empire s'affaiblit, se corrompt, son pouvoir décline. Parmi les nomades surgit un chef qui parvient à unir les différentes tribus. La horde nomade déferle sur l'empire affaibli, prend le pouvoir et établit une nouvelle dynastie. Les nomades ayant récemment envahi l'empire se sédentarisent, et s'assimilent à leurs sujets.
Et cela se répète.
Ces théories sont anciennes: dès le , Ibn Khaldoun en parle dans ce qu'il appelle l'Asabiyya. René Grousset développe une thèse similaire dans son livre L'Empire des steppes, paru en 1939 et qui fait aujourd'hui référence sur l'histoire de cette région du monde.
Les révisions portées par ce courant Les critiques de cette vision de l'histoire sont apparues dès les années 2000.
Contre le système tribal David Sneath, dans son livre The Headless State, paru en 2007, est le premier à s'opposer à la vision communément acceptée, dans son aspect anthropologique pour sa part puisqu'il est lui-même anthropologue. Pour lui, la tribu n'existe tout simplement pas, et le système politique des nomades de la steppe n'est pas moins proche de l'État moderne que les royaumes médiévaux, qui présentent en fait de nombreux points communs avec celui-ci : leurs frontières n'étaient pas bien plus précises (par exemple, dans le Saint-Empire, certains territoires rendaient hommage à d'autres monarques, comme le roi de France), tandis que ce n'était pas les souverains mais des aristocrates locaux qui exerçaient de nombreux pouvoirs sur leurs sujets, comme la fiscalité et la justice, le roi ne venant que diriger ces mêmes aristocrates. Il affirme que l'utilisation du terme tribu pour qualifier les sociétés nomades s'est développé dans les nombreuses traductions du de textes médiévaux. Dans ces sources, le terme latin rex est utilisé indistinctement pour parler des chefs d'État nomades comme sédentaires, mais est traduit à partir de cette époque en chef de tribu chez les Mongols alors qu'on le traduit en roi pour les souverains d'Europe. Pour lui, ces choix de traduction relèvent d'une volonté colonialiste d'affirmer la supériorité civilisationnelle occidentale sur le reste du monde.
Chez les sources chinoises de l'époque également, les membres de ce courant ne voient pas de trace de la tribu. Il existe pourtant le terme chinois buzu, utilisé pour désigner les aristocraties des sociétés nomades, et qui peut se traduire par « lignée, famille, groupe de descendants », qui semble aller dans ce sens. Mais Christopher Atwood soutient que ce terme a été créé par les Chinois sous les Tang postérieurs pour légitimer la dynastie régnante (issue d'un peuple nomade turcique, les Shatuo) auprès de ses sujets Hans confucéens, qui trouvaient justement que les nomades n'accordaient pas assez d'importance à leur lignage. De plus, ce terme ne s'applique qu'à l'aristocratie qui se trouve régner en Chine du nord, mais pas à tous les membres du peuple Shatuo. Or la logique tribale voudrait qu'ils soient tous descendants du même ancêtre, donc si c'était le cas les Chinois emploieraient ce terme de buzu pour tous les Shatuo, même les roturiers, or ce n'est pas le cas. Toutefois, de la même manière qu'on peut utiliser le terme de « Mérovingiens » pour parler de l'ensemble des Francs dirigés par les monarques de cette dynastie, les sujets des peuples nomades prenaient aussi pour identité le nom de leur lignage dirigeant, d'où la tentation d'y voir le modèle tribal. Christopher Atwood en conclut que selon lui « L’idée d’une société " fondée sur la parenté ", inventée en Europe pour expliquer en quoi ces sociétés étaient radicalement différentes de celles des sociétés civilisées, a été inventé en Chine pour montrer comment les sociétés barbares étaient en fait assez similaires aux empires civilisés de Chine. » Enfin, il fait remarquer que les Chinois utilisaient eux aussi un seul et même terme pour désigner les États nomades comme sédentaires, guo.
Un problème, apparu plus tard selon lui, est que la « tribalisation » des traductions de ces sources latines, persanes, arabes et chinoises a amené les historiens travaillant à partir de ces traductions à penser que les auteurs de cette époque, souvent sédentaires, avaient une vision péjorative des nomades. Il en a découlé que l'Histoire Secrète des Mongols, rédigée en mongol, est apparue comme la source la plus objective, et qu'on l'a tenue comme ayant plus de valeurs que les sources d'époque, d'où ce que Christopher Atwood appelle le « secret history fundamentalism ». Le problème étant que celle-ci est une œuvre de propagande écrite après la mort de Genghis Khan.
L'organisation territoriale nomade selon ce courant Ce courant défend l'idée que, contrairement à une idée répandue, les nomades ne nomadisaient pas librement dans la steppe. Le territoire sur lequel ils faisaient pâturer leurs troupeaux, le nuntuq en mongol, était précisément délimité par les aqsaqal, « barbes blanches » selon une traduction littérale, terme qui avait en vérité plus à voir avec un statut social qu'avec un âge. Ces gens là seraient issus des mêmes familles, et formeraient une élite dans la steppe. En effet, eux seuls auraient la connaissance de la répartition des points d'eau et des pâturages saisonniers, les cycles de régénération de ces derniers, etc, et ils auraient donc eu le commandement des campements et le pouvoir d'attribuer les pâturages à leurs sujets. Sujets qui devaient donc nomadiser sur un territoire donné et limité, et pas de manière libre non plus, puisque leurs déplacements étaient guidés par les besoins de leurs troupeaux. Ces aristocrates possèderaient donc en fait des territoires plus ou moins grands, à la manière des seigneurs de l'Europe médiévale, sur lesquels leurs sujets devraient s'acquitter d'impôts, où ils imposeraient des corvées et feraient respecter la loi. Le souverain lui, avec son campement, orda en mongol (qui a donné horde), nomadiserait de manière plus politique, pour surveiller ses sujets et son aristocratie. Simon Berger dit ainsi:« Il existait une véritable territorialité des nomades de la steppe, dans laquelle s'enracinaient les nomades. C'est donc la notion même de nomadisme qui serait sans doute à remettre en cause, ou du moins à nuancer. » Cette territorialité ne serait pas propre aux Mongols de cette époque, et on retrouve des systèmes assez similaires chez tous les peuples nomades de la steppe eurasiatique, de l'Ukraine à la Mandchourie et de la Sibérie à l'Afghanistan, mais aussi tout au long de l'histoire, avant comme après l'Empire Mongol. Ces entités pouvaient selon David Sneath ne pas être continues ni centralisées et ne pas avoir de capitale ni de souverain par exemple, mais avaient les caractéristiques d'un État, avec des codes de lois, des tribunaux et des juges pour les faire appliquer, un ordre social hiérarchisé et une conscription.
Le système politique des nomades selon Simon Berger