Les expérimentations humaines de Montréal désignent une série d'expérimentations humaines menées à l'Université McGill de Montréal dans les années 1950 et au début des années 1960, sous la direction des médecins Donald O. Hebb et D. Ewen Cameron. Financées en partie par la Central Intelligence Agency (CIA) dans le cadre du projet MKULTRA, ces recherches visent à explorer les mécanismes de la mémoire et du comportement humain pour faciliter le renseignement.

Depuis la fin des années 1970, ces expérimentations sont critiquées pour leur caractère éthiquement discutable et les dommages causés aux participants, qui ignoraient leur rôle de cobaye.

Contexte historique Dans les années 1950, la guerre froide et la crainte d'une guerre psychologique inquiètent les services de renseignement américains, qui cherchent à développer des techniques de manipulation mentale. Ce sentiment est alimenté par des cas médiatisés, comme le procès du cardinal József Mindszenty et les déclarations de soldats américains capturés pendant la guerre de Corée.

En , une réunion organisée au Ritz-Carlton de Montréal rassemble des représentants de la CIA, du Conseil de recherches pour la défense du Canada, du Defence Research Policy Committee britannique, et des universitaires. Le , directeur du département de psychologie de l'Université McGill, avance l’hypothèse selon laquelle la privation sensorielle pourrait altérer la résistance psychologique des individus, les rendant plus vulnérables à la suggestion et la manipulation.

Une autre personnalité de l'université, le psychiatre américain D. Ewen Cameron, mène déjà ses propres expérimentations à l'Institut Allan Memorial de Montréal. Propriété de l'Hôpital Royal Victoria à partir de 1940, cet établissement de santé mentale est financé par l'université, la Fondation Rockefeller et par John Wilson McConnell, propriétaire du Montreal Star. Ces fonds permettent à Ewen Cameron de développer ses premières théories sur la « réinitialisation » de la personnalité. À la recherche d'un traitement contre la schizophrénie, il espère obtenir des résultats rapides en adoptant une approche radicale.

Déroulement des expérimentations

Recherches de Donald Hebb sur la privation sensorielle Entre 1951 et 1954, Donald O. Hebb étudie les effets de la privation sensorielle lors de recherches expérimentales financées par le ministère de la Défense nationale canadien. Les sujets, des étudiants volontaires rémunérés environ par jour, sont placés dans une pièce insonorisée et équipés de lunettes noires, de casques audio diffusant des bruits blancs ou des messages enregistrés, et de tubes en carton limitant leur sens du toucher. Après de privation sensorielle, les participants développent une confusion mentale extrême et des hallucinations, refusant de prolonger l'expérience.

Dans son rapport, transmis au Conseil de recherches pour la défense du Canada, le note que les sujets sont étonnamment réceptifs aux messages diffusés en boucle pendant leur isolement, expliquant ce phénomène par l'influence de l'environnement sur les schémas de pensée. Les effets de ces techniques sur les fonctions intellectuelles, ainsi que leur potentiel pour la manipulation mentale, sont soulignés par Hebb. Toutefois, il précise que la durée de l'isolement ne doit pas dépasser quelques jours, ajoutant que cela pourrait constituer et une violation de l'éthique médicale.

Lors du congrès annuel de l'American Psychological Association en , les conclusions de Hebb sont partagées avec des agents de la division des services techniques de la CIA (TSD) qui ont infiltré l'évènement.

En 1955, Maitland Baldwin, auparavant chercheur étudiant sous la direction de Donald Hebb, mène d'autres expérimentations sur la privation sensorielle aux National Institutes of Health (NIH). Il correspond avec Morse Allen, un agent du bureau de sécurité de la CIA qui dirige le projet ARTICHOKE sur les techniques d'interrogatoire. Selon le , .

Expérimentations de Cameron à l'Institut Allan Memorial S'inspirant des travaux de Donald Hebb sur la privation sensorielle, Ewen Cameron élabore une méthode appelée « psychic driving » en 1953, incluant dans ses protocoles le recours à des moyens chimiques. Pendant une période allant de quinze à d'isolement, les sujets sont drogués à l'aide d'un mélange de barbituriques (Seconal, Veronal, Nembutal) et réveillés deux à par jour pour des séances d'électrochocs utilisant des courants 20 à plus puissants que la norme. Cette première phase du traitement vise la « déstructuration » ( en anglais) de l'esprit des patients, qui reçoivent ensuite d'importantes doses de LSD pour manipuler la construction de nouveaux processus cognitifs. Un magnétophone est aussi utilisé pour répéter le même message en boucle durant l'une ou l'autre de ces deux étapes. Le contenu des enregistrements, des phrases sélectionnées à partir d'entretiens avec les patients, varient selon la phase du traitement : des messages négatifs sont diffusés pour « éliminer » les comportements pathologiques, puis des suggestions et des encouragements dans un second temps.

Ewen Cameron décrit sa méthode dans The American Journal of Psychiatry en 1956, suscitant l'intérêt de la CIA et des responsables du projet MKULTRA, approuvé en . Le potentiel de la privation sensorielle prolongée, combinée à la diffusion de messages enregistrés et l'usage de psychotropes, intéresse l'agence. Par le biais d'une société écran, The Society for the Investigation of Human Ecology, l'agence finance secrètement les expérimentations de Cameron à l'Institut Allan Memorial. Dans le cadre du sous-projet 68 de MKULTRA, par an lui sont consacrés de à 1963.

En plus des barbituriques et du LSD, le psychiatre étudie les effets de l'insuline, de la phéncyclidine (PCP), de la chlorpromazine, de la bulbocapnine et du curare, pour les besoins du projet.

Durant cette période, environ une centaine de patients de l'Institut sont victimes des expérimentations du sur le « lavage de cerveau ». Ces recherches sont suivies par la CIA, qui cherche à développer des techniques avancées de manipulation mentale pour les interrogatoires et la formation de ses agents. James L. Monroe, physicien et lieutenant-colonel de l'US Air force, nommé à la tête de The Society for the Investigation of Human Ecology en 1956, est chargé de superviser les travaux des consultants universitaires de la CIA, incluant Ewen Cameron.

Conséquences

Impact sur les victimes Les conséquences des expérimentations de Montréal sur les participants et leurs familles ont été dévastatrices. La plupart des patients du ont conservé des séquelles de leur passage à l'Institut Allan Memorial. Beaucoup ont été réduits à un , selon la formule du psychiatre, reprise par les familles des victimes et la presse.

En 1967, deux médecins indépendants évaluent son travail sur les électrochocs intensifs, à la demande de son successeur, Robert A. Cleghorn. Leur enquête montre que des ayant atteints la dernière phase de depatterning souffrent d'amnésie chronique, tandis que de ses anciens patients ont subi des dommages physiques. En conclusion, l'arrêt de ces traitements est recommandé pour prévenir .

Gail Kastner, l’une des victimes, a témoigné des séquelles causées par les chocs électriques, incluant des douleurs chroniques, des difficultés motrices, et des troubles psychologiques qui ont durablement affecté sa vie.

Velma Orlikow, qui souffrait de dépression post-natale lorsqu'elle est entrée à l'Institut en 1956, a été soumise à de LSD sur une période de deux mois. Laissée seule dans une pièce pendant des heures, sans supervision, elle expérimente les effets hallucinatoires de son traitement. Son état se détériore au lieu de s'améliorer, mais le la convainc de poursuivre ses séances avec lui jusqu'en 1963, conduisant à une nouvelle hospitalisation. Après cela, Velma Orlikow n'a plus réussi à se concentrer suffisamment pour lire un journal, un livre ou écrire une lettre.

Une femme qui sollicitait un poste de chercheuse, Mary Morrow, a dû être hospitalisée à cause d'une anoxie cérébrale survenue lors d'une séance d'électrochocs intensifs, causant une prosopagnosie et une perte d'autonomie. Une autre victime, Janine Huard, a souffert de prosopagnosie depuis son passage à l'Institut.

Charles Tanny, admis pour une névralgie du trijumeau, a subi plus de de « thérapie du sommeil » induite par l’insuline, combinée à des mélanges de barbituriques, d’antipsychotiques et de glutéthimide. Après les électrochocs, qui se poursuivaient même en cas de convulsions, il a développé une amnésie, une incontinence et un changement radical de personnalité. Par la suite victime de deux infarctus, que ses proches attribuent aux chocs électriques, et d'un accident vasculaire cérébral à l'âge de , son état de santé nécessita des soins constants jusqu'à son décès en 1993.

En , Jean Steel, alors âgée de , est hospitalisée à cause d'une grave dépression. Lors de ses séjours répétés à l'Institut, elle est notamment maintenue dans des comas artificiels sur de longues périodes ( et ). Elle en ressort « brisée » selon sa fille, avec des séquelles psychologiques importantes. D'après les notes du , issues de son dossier médical, Jean Steel apparaît .

Esther Schrier, infirmière de formation, est admise pour des soins psychiatriques en . Elle est droguée et maintenue dans un coma artificiel pendant , perdant , puis soumises à des électrochocs et des dizaines d'heures de psychic driving. Enceinte de , les médecins lui accorde quelques jours de repos entre les traitements. D'après son dossier médical, récupéré et conservé par son fils, elle subit d'électrochocs intensifs le , quelques semaines avant son accouchement en . À sa sortie de l'Institut, Esther Schrier est désorientée, accomplissant avec difficulté des tâches basiques de la vie quotidienne, ce qui impacte sa capacité à s'occuper de son nouveau-né.

Révélations et procédures judiciaires Les financements de la CIA ne sont révélés qu’à la fin des années 1970, grâce à une demande d’accès à l’information de et à des auditions du Sénat américain sur le projet MKULTRA. En , une grande quantité de documents relatifs aux projets de la CIA sur la manipulation mentale sont déclassifiés, révélant l'implication de l'agence dans les expérimentations menées par D. Ewen Cameron à l'Institut Allan Memorial.

Velma Orlikow, soutenue par son époux, le député , est la première victime à déposer plainte, engageant l'avocat américain Joseph L. Rauh, spécialiste des droits civiques. Après la sortie du livre The Search for the Manchurian Candidate de John D. Marks, en 1979, Jean-Charles Page, Robert Logie, Rita Zimmerman, Louis Weinstein, Janine Huard, Lyvia Stadler, Mary Morrow et Florence Langleben rejoignent son action contre la CIA. Les éléments présentés lors de la procédure montrent que le gouvernement canadien a fourni au un soutien financier conséquent.

En 1981, lors d'un procès devant un tribunal de Montréal, Velma Orlikow reçoit une indemnisation de après avoir conclu un accord à l'amiable avec la direction de l'hôpital.

En 1988, la CIA accepte de verser aux neuf plaignants, une somme sans précédent pour l’agence, mais nie cependant toute négligence. Dans leurs plaidoiries, les avocats du gouvernement américain ont soutenu que ces expériences, bien que controversées, restaient dans les limites de l'éthique médicale en vigueur à la fin des années 1950, affirmant que .

Quatre ans plus tard, en 1992, le gouvernement canadien accorde des indemnités de canadiens () à patients de l'Institut, sans reconnaître sa responsabilité juridique. Les demandes de centaines d'autres patients et leurs familles sont refusées, les preuves des dommages causés ayant été jugées insuffisantes.