L était un plan britannique organisé par le Système Double Cross durant la Seconde Guerre mondiale, destiné à convaincre le Haut Commandement de la Wehrmacht (OKW) que les Alliés envahiraient les Balkans et la Sardaigne au lieu de la Sicile, qui était leur réel objectif.
L'opération devait convaincre les Allemands qu'ils détenaient des documents hautement confidentiels, détaillant avec précision les futurs plans d'invasion des Balkans et de la Sardaigne. Ceci afin d'éloigner les troupes allemandes du véritable objectif des Alliés : la Sicile. L'opération fut un succès, car la Wehrmacht transféra des divisions stationnées dans l'île ce qui permit aux Alliés de réussir leur débarquement. Cette manipulation est rapportée dans un livre puis dans les films L'Homme qui n'a jamais existé et La Ruse.
Contexte historique
Déroulement de la Seconde Guerre mondiale Au début de l'année 1943, la Seconde Guerre mondiale atteint un tournant. Les Alliés ont débarqué en Afrique du Nord et cherchent à traverser la Méditerranée.
Précédentes opérations L'idée de prendre un cadavre muni de documents n'est pas nouvelle. Au au Japon, le daimyo Mōri Motonari aurait utilisé la même idée, dans le but de faire passer les généraux de son ennemi Amako Tsunehisa pour traîtres.
Également durant cette guerre : le premier cas s'observe en où un plan identique de tromperie par les Alliés avait été entrepris juste avant la bataille d'Alam el Halfa au moyen d'un cadavre portant une carte. Le corps fut placé dans une voiture qui avait explosé dans le champ de mines en face de la 80th Light Division, au sud de Quaret el Abd. La carte indiquait des champs de mines alliés fantômes et les Allemands tombèrent dans le piège : les panzers d'Erwin Rommel, envoyés dans un secteur où le sable était non tassé, s'ensablèrent ;
la deuxième tentative relevait également de la désinformation, à plus petite échelle. En septembre de la même année, un PBY Catalina abîmé en mer au large de Cadix transportait à son bord le corps du Paymaster Lieutenant James Hadden Turner, de la Royal Navy. Le corps, déposé par le courant sur une plage près de Tarifa et récupéré par les autorités espagnoles, portait sur lui une lettre du général Mark W. Clark, à destination du gouverneur de Gibraltar, qui mentionnait le nom d'agents français en Afrique du Nord et donnait la date du débarquement de l', pour le (elle était en fait prévue pour le ). Lorsque le corps fut rendu aux autorités britanniques, la lettre était toujours en sa possession, et il fut prouvé par des experts qu'elle n'avait pas été ouverte. Les Allemands avaient les moyens de la lire sans ouvrir l'enveloppe ; s'ils l'ont fait, ils considérèrent l'information comme fausse, ne crurent pas à un débarquement le 4 et réagirent trop tard, le 8. Il semble que les Espagnols aient récupéré les documents transportés dans une serviette par un autre agent de liaison des Forces françaises libres, également naufragé, sans ceux qui se trouvaient dans la poche intérieure de James Hadden Turner Roger Morgan, « Operation Mincemeat ». After the Battle, 1988, ..
Le Trout memo Le , le directeur du John Henry Godfrey remet aux principaux dirigeants des services secrets un mémorandum baptisé « » décrivant 51 techniques pour berner l'ennemi en temps de guerre, dont une reprenant l'idée d'un roman policier de Basil Thomson, d'abandonner en mer, à proximité des côtes ennemies, un cadavre revêtu d'un uniforme d'aviateur et porteur de fausses dépêches..
Planification du projet de désinformation À la fin de la campagne en Afrique du Nord, les membres du haut commandement allié cherchent à prendre pied le continent européen. Il apparaît que la Sicile serait un excellent choix : prendre l’île permettrait d’asseoir la présence alliée en Méditerranée, mais aussi d'avoir un tremplin idéal pour un débarquement sur le continent lui-même.
Cette importance stratégique est aussi connue des Allemands qui y ont installé une puissante base aérienne d'où partent les avions de la Luftwaffe notamment en direction de Malte. Comme la puissante armada et la concentration de troupes Alliées destinées à l'invasion (voir ) seraient facilement repérées par les puissances de l'Axe, les Alliés doivent tromper les Allemands afin qu'ils ne concentrent pas leurs troupes en Sicile. Les Alliés cherchent donc à convaincre l'OKW que le débarquement allié aura lieu en Grèce.
Quelques mois auparavant, le Flight Lieutenant Charles Cholmondeley de la section B1(a) du MI5 (secrétaire du comité Système Double Cross) se fonde sur ce mémorandum pour présenter le projet de parachutage (avec un parachute qui se serait en apparence mal ouvert) en France d'un homme mort portant sur lui une radio alliée qui fournirait alors aux Allemands un moyen d'écouter les messages ennemis, lesquels seraient de la désinformation. Cette idée est écartée car jugée irréaliste ; mais quelques mois plus tard, le lieutenant commander Ewen Montagu, un officier naval du renseignement, membre du Twenty Committee, réputé pour son sens de l'organisation, trouve cette proposition fort intéressante. L'équipe qui travaille sur cette opération de désinformation pense, dans un premier temps, que les documents doivent être « trouvés » sur un homme tué durant son évacuation par parachute, ce dernier ne se serait pas ouvert, comme le propose Cholmondeley. Comme les Allemands savent que la pratique alliée rechigne à envoyer des personnes avec des documents confidentiels au-dessus du territoire ennemi, les Britanniques optent pour un homme qui serait mort lors d'un accident maritime près des côtes de l'Espagne. Si l'Espagne est officiellement neutre, son gouvernement franquiste a gardé des liens étroits avec l'Allemagne depuis la Guerre d'Espagne. Cela expliquerait le fait que l'homme soit mort depuis plusieurs jours, s'il est trouvé dérivant en mer et qu'il transporte des documents secrets. Montagu donne son nom de code à cette mystification : « ».
Major William Martin, Royal Marines vignette|150px|gauche|Bernard Spilsbury dans les années 1920. vignette|Carte d'identité du Major Martin. Avec l'aide du pathologiste de renom, Sir , Montagu et son équipe cherchent le corps idéal pour arriver à leur fin avec réalisme : un homme mort d'hypothermie et de noyade. Grâce à l'aide du coroner Bentley Purchase, ils trouvent le cadavre de Glyndwr Michael, un homme de mort à l’hôpital de Saint-Pancrace après avoir mangé un pain truffé de mort-aux-rats.
Les agents du MI5 considèrent qu'à l’autopsie et après plusieurs jours en mer, un légiste ne pourrait pas faire la différence entre de l’eau de mer et le liquide présent dans des poumons qui auraient alors déjà commencé à se décomposer. Glyndwr Michael n’a pas le physique d’un soldat entraîné, mais le MI5 estime qu’il suffit de lui donner l’apparence d’un officier éloigné du terrain, donc pas nécessairement athlétique.
Il fut conservé dans un bain de glace dans l'attente de l'opération..
L'étape suivante était de créer une fausse identité à cet homme. Il devient le major William Martin des Royal Marines, un capitaine nommé major à titre provisoire, né à Cardiff, au pays de Galles, en 1907, assigné au quartier général des opérations combinées. Ce grade, attribué car il était trop jeune pour avoir un rang supérieur, était crédible et justifiait sa possession des documents confidentiels.
Malgré leurs efforts, les agents du MI5 n'arrivent pas masquer l'aspect cadavérique du major William Martin. Ils sélectionnent un militaire qui lui ressemble vaguement et qui accepte de poser habillé d’un uniforme des Royal Marines. vignette|Photo de Pam, la petite amie fictive du Major Martin.
Par souci de réalisme, il se vit doté d'une fiancée surnommée Pam. Une photo d'une employée du MI5, Nancy Jean Leslie, fut mise dans son uniforme. Des lettres d'amour furent glissées dans son portefeuille. Il portait un jeu de clefs, un talon de billet d'entrée d'une pièce de théâtre récemment représentée, un justificatif de logement pour son club londonien. Afin de le rendre encore plus réel, Montagu et son équipe décidèrent de lui créer une nature distraite, à l'aide de différents éléments comme des rappels de factures impayées, une carte d'identification de rechange pour remplacer celle qu'il avait perdue, un passe du QG expiré qu'il aurait oublié de remplacer et la lettre incendiaire d'un directeur d'agence du groupe Lloyds Bank pour un découvert de . Ces derniers ajouts comportaient un risque car il était possible que l'Abwehr restât soupçonneux sur le fait de confier à un homme si négligent des documents sensibles. Même si Montagu était informé de ce qui s'était passé avec l'homme du PBY, il comptait aussi sur le fait que les Allemands seraient fortement intéressés par la possession de telles informations.
Il était également nécessaire de mettre à profit sa prétendue inattention, parce qu'ils devaient encore trouver la façon de s'assurer que le corps et ses documents seraient récupérés ensemble. La solution retenue fut que Martin serait relié par une chaîne à ces documents.
Tandis que la couverture était créée par Montagu et son équipe, les documents importants qui devaient tromper les Allemands étaient rédigés. Ils signifiaient explicitement que l'invasion aurait lieu ailleurs qu'en Sicile. Le scénario d'attaque en Sardaigne, qui servirait d'avant-poste à un débarquement en Provence, serait suivi d'un deuxième débarquement en Grèce depuis les Balkans. Plutôt qu'énoncer clairement les plans d'attaque, ceux-ci étaient suggérés dans une lettre personnelle du lieutenant général, Sir Archibald Nye, vice-chef de l'état-major impérial à destination du général Sir Harold Alexander, le commandant britannique en Afrique du Nord. Il y aurait deux opérations : Alexander attaquerait la Sardaigne et la Corse ; le général Sir Henry Maitland Wilson prendrait le commandement du front sur la Grèce (auquel ils donnèrent le nom d’, le vrai nom de l'attaque sur la Sicile). Dans le but de maintenir les Allemands dans le doute, la lettre révélait que les Alliés devaient à tout prix faire croire aux Allemands qu'ils allaient simuler une attaque sur la Sicile. Ceci donnerait réellement l'impression aux Allemands qu'ils allaient être confrontés à une force alliée si importante qu'elle aurait été capable d'attaquer sur deux fronts séparés, les obligeant ainsi à disperser leurs défenses pour contrer la menace ennemie.
Pour souligner la nature sensible de cette lettre et afin d'établir les qualifications requises au major Martin pour motiver son voyage en Afrique du Nord, Montagu y inclut également une autre lettre de Lord Louis Mountbatten, le chef des opérations combinées, à destination de l'amiral Andrew Cunningham, le Commander in Chief en Méditerranée. Dans cette lettre, Mountbatten ordonnait à Martin de réaliser une expertise des opérations amphibies ; il indiquait aussi à Cunningham que cette lettre était bien trop importante pour qu'elle voyageât par les voies habituelles et expliquait par conséquent la nécessité pour Martin de se déplacer en avion. La lettre comportait entre autres l'information que la Sardaigne devait être la principale cible de l'invasion.
Mise en exécution du plan vignette|alt=Photograph of Cholmondeley and Montagu in uniform, standing in front of a lorry|Charles Cholmondeley et Ewen Montagu le 17 avril 1943, transportant le corps vers l'Écosse. vignette|Le HMS Seraph. Le major Martin, conservé dans de la neige carbonique et habillé dans son uniforme de Royal Marines, fut placé dans une boîte en acier scellée. Cholmondeley et Montagu louèrent un fourgon pour la rapporter à Holy Loch en Écosse et la placer eux-mêmes dans un baril à bord du sous-marin britannique . Le , à du matin, le Seraph fait surface. L'équipage passe un gilet de sauvetage au « major Martin » et lui fixe un attaché-case au poignet, avec une petite chaîne.