L’ordre de Grandmont () est un ordre monastique catholique originaire du Limousin fondé vers 1076 et dissous en 1772, répandu de l’Angleterre à l’Espagne dans près de . Fondé par saint Étienne de Muret (1045-1124) au moment de la réforme grégorienne, il est issu de l’érémitisme tout en comportant des traits cénobitiques (vie en communauté). Il est caractérisé par sa règle austère, et la diffusion de son modèle architectural parmi ses prieurés et ses celles (dépendances des prieurés). Ses membres sont appelés Grandmontains, ou plus rarement et anciennement Bonshommes.

Après la mort d’Étienne de Muret, la communauté s’installe à Grandmont, dans l’actuelle commune de Saint-Sylvestre, où se développe l'abbaye de Grandmont qui est la maison-mère de l'ordre. Celui-ci connaît une expansion rapide aux , notamment sous l’impulsion de la noblesse et des souverains Plantagenêt. À la fin du , l’ordre compte près de 900 clercs dans réparties en neuf provinces, principalement en France, mais également en Angleterre et dans la péninsule Ibérique. Ses établissements, de dimensions réduites et construits selon un modèle architectural caractéristique, contribuent à la diffusion d’une architecture grandmontaine et d’un art notamment marqué par l’orfèvrerie, les émaux, les vitraux et les manuscrits.

À partir du , les tensions entre clercs et frères convers, l’assouplissement progressif de la règle, la diminution du nombre de religieux, la commende et les guerres fragilisent l’ordre. En 1317, le pape Jean XXII le réorganise sur un modèle bénédictin : Grandmont devient une abbaye-mère et trente-neuf maisons sont élevées au rang de prieurés. Une réforme dite de l’Étroite observance est introduite au , mais ne s’impose que dans un nombre limité de maisons. L’ordre, qui ne compte plus qu’environ au début du , est supprimé en 1772. Ses établissements sont ensuite vendus comme biens nationaux et, pour beaucoup, démantelés après la Révolution française.

L’histoire et le fonctionnement de l’ordre est notamment connue grâce à un important ensemble de sources médiévales et modernes, parmi lesquelles le Livre des sentences, la règle, les Vies d’Étienne de Muret et de ses premiers disciples, des coutumiers, nécrologes et chroniques. Depuis 1975, une tentative de restauration de la vie grandmontaine et de la règle de Grandmont est menée au prieuré Notre-Dame et Saint-Étienne de Villiers, tandis que des recherches historiques, archéologiques et patrimoniales sont consacrées à l’ancien réseau grandmontain.

Histoire de l’ordre Fondation vignette|gauche|Étienne de Muret et Hugues de La Certa, plaque de cuivre émaillé champlevé du maître-autel de l'abbaye de Grandmont (), Paris, musée de Cluny.|alt=Étienne de Muret et Hugues de La Certa, plaque de cuivre émaillé champlevé du maître-autel de l'abbaye de Grandmont (xiie siècle), Paris, musée de Cluny. vignette|Le ().|alt=Le Speculum Grandimontis (xiiie siècle). Après un pèlerinage en Italie pendant lequel il aurait rencontré des ermites, Étienne, originaire de Thiers en Auvergne, s’installe au pied des monts d’Ambazac, à de Limoges, dans le duché d'Aquitaine. Il fonde l’ermitage de Muret, vers 1076. Cette période est marquée par la formation de plusieurs communautés monastiques de réforme : ainsi, en 1072 est approuvé l'ordre camaldule de saint Romuald, en 1084 saint Bruno fonde la Chartreuse, et en 1098 saint Robert de Molesmes fonde l’abbaye de Cîteaux.

La , écrite pour le dossier de canonisation d’Étienne au , le présente comme un fondateur d’ordre. Cependant, il reste diacre : il ne revêt ni l’habit des moines, ni celui des chanoines. Étienne et ses premiers compagnons se distinguent par leur choix d’une vie d’extrême pauvreté. Il interdit toute possession de terres au-delà des bornes du domaine, tout animal hormis les abeilles. Muret est si peu étendu que les ermites vivent des dons suscités par leurs prières. Étienne et ses frères pratiquent les travaux manuels, les cultures de subsistance, sans règle, dans leur enclos, loin du monde. Son fidèle disciple Hugues de La Certa, né au château de Châlus en 1071 et décédé en 1157, transmettra son idéal de vie et sa doctrine fondée sur l’Évangile : c’est la base de la règle de l’ordre.

Du vivant d'Étienne, qui fonde initialement l'ermitage de Muret, sont également fondés 32 ermitages : ceux du Châtenet (à Feytiat), du Cluseau (à Meuzac), et celui de La Plaigne (à Savignac-Lédrier) par Hugues de La Certa.

Installation à Grandmont et croissance thumb|Châsse de saint Thomas de Cantorbéry, émail grandmontain (), non localisé.|alt=Châsse de saint Thomas de Cantorbéry, émail grandmontain (xiiie siècle), non localisé. À la mort du fondateur, le , Pierre de Limoges, prêtre, devient prieur. À la suite de chicanes avec leurs voisins bénédictins d'Ambazac et sans doute à la décision de l’évêque de Limoges, il décide de s’installer à Grandmont (aujourd'hui faisant partie de la commune de Saint-Sylvestre), à d’Ambazac. Le lieu se trouve à la frontière des terres de l’évêque dans les domaines du comté de la Marche. Le seigneur du lieu, Amélius de Montcocu, leur ayant donné tout le terrain nécessaire, les moines ont alors entrepris d'y construire un oratoire et des . Dès qu'ils furent bâtis, en 1125, les frères quittèrent Muret en procession, emmenant le corps d'Étienne de Muret, et s'établirent à Grandmont sous la direction du prieur Pierre de Limoges.

Les premières communautés rassemblent dans un strict esprit d’égalité deux catégories très différentes. D’abord les frères lais (plus tard appelés convers) chargés de la gestion (le temporel), puis les prêtres ou clercs qui mènent une vie contemplative et dépendent des premiers : telle est l’originalité de Grandmont qui n'accueille que de petites communautés de six à douze frères. Elles sont dirigées au départ par le , choisi parmi les convers, et souvent issu de la petite noblesse.

Vers 1150-1160, le 3 prieur de Grandmont, Étienne de Liciac (1139-1163) condensa dans une règle les exemples et les enseignements du fondateur. Une première mouture de la règle de Grandmont serait acceptée par le pape en 1156. Alexandre III « confirme » la règle vers 1171. En 1188, le pape Clément III approuve ce texte. Autre fait notable, le fondateur Étienne de Muret est canonisé par lui en 1189. thumb|Entrée typique de la salle capitulaire du prieuré de Comberoumal (Aveyron).|alt=Entrée typique de la salle capitulaire du prieuré de Comberoumal (Aveyron). L’érémitisme disparaît peu à peu de l’Église latine pour être remplacé par le cénobitisme. Certains, parmi les frères lais, appartiennent à la petite noblesse. Habitués à gérer les affaires familiales, la règle leur confie le temporel, source de l’impression d’assujettissement des clercs. Le prieur les choisit aussi pour diriger les celles, ces petites dépendances. Les clercs « se trouvèrent par cette institution soumis aux laïcs qu’ils auraient dû gouverner entièrement suivant la pratique de tous les autres religieux », d’où les crises dans l’ordre. Accusés de vouloir régler le spirituel, les frères lais perdent peu à peu tout pouvoir dans un monde qui met en avant les clercs. Pour ces derniers, la règle paraît trop austère : les papes l’assouplissent.

Cette évolution a pour arrière-fond l’intérêt d’Henri II Plantagenêt pour Grandmont. Il s’en sert de base pour contrôler le Limousin et ses vassaux. Lui-même et ses fils participent à la construction des bâtiments à l’essor de l’ordre en Aquitaine, Poitou, Anjou, Normandie, Angleterre. Aux nouvelles implantations Plantagenêt répondent les quelques fondations du roi de France (dont Vincennes) : cent cinquante-neuf celles entre 1124 et 1274. En 1170, l'ordre comptait soixante monastères. Plus de 80 % des actes de fondation se situent entre 1189, date de la canonisation du fondateur, et 1216.

Apogée au En 1224, Honorius III permet à l'ordre, afin de le pérenniser, de posséder des terres au-delà de l'enclos et supprime donc l'article de la règle à ce sujet qui menaçait sa viabilité. Les nouvelles fondations reçoivent des rentes ou des dîmes, un domaine. Les Grandmontains qui bâtissent des monastères miniatures, autre spécificité, dans un carré d’une trentaine de mètres de côté ne vivent plus dans le premier idéal de pauvreté. Les maîtres d’œuvre diffusent le savoir-faire de Grandmont dans les celles. L’art s’épanouit. Des bâtiments imposants s’élèvent à Grandmont. Les mécènes commandent des œuvres remarquables : orfèvrerie, vitraux, émaux, tissus, manuscrits, etc.

À la fin du , l'ordre dispose de presque 900 clercs dans réparties en neuf provinces..

Difficultés et réorganisation du thumb|Église grandmontaine typique avec l'entrée des fidèles au nord. L'église n'est éclairée que de quatre fenêtres à lancette, l'une à l'ouest et trois à l'est au-dessus de l'autel. Les murs de côté sont aveugles, laissant entrer la lumière de Dieu d'est en ouest. Ici vue de l'église du prieuré de Rauzet (Charente).|alt=Vue de l'église du prieuré de Rauzet (Charente). Cependant les dissensions persistent tout au long du et le nombre de religieux commence à diminuer. Par conséquent avec la bulle en , le pape Jean XXII réorganise l’ordre sur un modèle bénédictin, Grandmont est érigé en abbaye-mère. L'abbé général nomme lui-même le prieur des quatre prieurés qui viennent à vaquer après son installation. . Le pape conserve seulement trente-neuf maisons élevées au rang de prieurés, elles regroupent une quinzaine de frères chacune. Les autres maisons deviennent de simples mini-monastères (des , du latin , ce qui signifie cellule), domaines agricoles rattachés à un prieuré ou à la maison-mère. Désormais le prieuré est dirigé par un choisi parmi les clercs qui a primauté sur le , issu des convers, qui administre le temporel.

Pendant la guerre de Cent Ans, l’autorité du roi d’Angleterre s’affaiblit à Grandmont. L’emprise du roi de France sur les abbés augmente. Ainsi, en 1471 les moines n'ont plus le droit d'élire l'abbé de l'ordre qui est nommé par le roi ; l'abbé commendataire perçoit simplement les bénéfices ecclésiastiques des prieurés de l'ordre sans vraiment gouverner, tandis que les clercs grandmontains se voient octroyer une pension minimale pour vivre. Cette situation cesse par l'édit de du roi Henri III.. Les moines retrouvent alors leur liberté d'élire leur abbé, cette élection devant être ensuite validée par le roi et par Rome. Cependant, même si l'abbaye de Grandmont retrouve sa liberté, la plupart des prieurés demeurent sous le régime de la commende avec un prieur se contentant de percevoir les revenus de la ferme.

En dépit des vicissitudes des différents épisodes de la guerre de Cent Ans, de la commende et des guerres de Religion, les archives de Grandmont nous révèlent une seigneurie ecclésiastique qui se maintient. Elle a des droits de justice de banalité. Tout au long de son histoire, l’abbaye est exempte de tailles et autres droits et profite de la conjoncture pour accroître son patrimoine. C’est pendant le et grâce à l’endettement des tenanciers qu’elle rachète ou saisit des tènements jusque-là laissés en emphytéose. On parle de ces « messieurs de Grandmont ». Les abbés s’accrochent aux idées de la Ligue, se rapprochent de la Contre-Réforme. Ils tentent sans succès de lutter contre le laisser-aller, s’attellent à de grands projets de reconstruction des bâtiments de l’abbaye.

Chute de l'ordre de Grandmont Dans la seconde moitié du , Charles Frémon, vicaire général de Grandmont et frère de l'abbé de Grandmont (Alexandre Frémon), propose une réforme d'« étroite observance ». La fondation de cette branche réformée est acceptée lors du chapitre général de 1643, le premier chapitre depuis . Néanmoins, pas plus de 8 prieurés adoptent la réforme : Thiers, Notre-Dame de l'Ouÿe, Saint-Michel de Lodève, Macheret, Epoisses ; et Chavanon, La Faye-de-Nevers, Saint-Maurice de Vieuxpou qui seront évacués en 1768.

Au début du , les deux observances ne comptent ensemble qu'environ .