La radio arrive au Québec au début du XXe siècle. Montréal fait figure de pionnier puisque c’est cette ville que choisit l’inventeur italien Guglielmo Marconi pour y installer une filiale de sa compagnie puis une station. Si la Première Guerre mondiale vient ralentir le développement de cette nouvelle technologie au Québec, les années 1920 sont déterminantes. CKAC, première station francophone au Québec, est ainsi fondée en 1922. Afin de contrer l’américanisation des ondes, la Commission Aird recommande une prise en charge de la radiodiffusion par le gouvernement fédéral. Cela donnera naissance à la Commission canadienne de la radiodiffusion en 1932 puis à Radio-Canada en 1936.

Les récepteurs se font rapidement une place dans les foyers québécois à partir des années 1930. La radio devient un lieu d’information majeur et un passage obligé tant pour les politiciens, les vedettes de la chanson, que pour les religieux. Par ses émissions originales, la radio francophone commerciale et étatique devient un vecteur important de la littérature, de la musique classique et populaire et du théâtre québécois.

Contexte

À Paris en 1890, le professeur de la Sorbonne, Édouard Branly, invente le radioconducteur. Le professeur établit plusieurs liens avec des Canadiens français, dont les physiciens J.-Clovis Kemner Laflamme (Université Laval), Charles-Philippe Choquette (Saint-Hyacinthe), Louis-Joseph Morin (Joliette) et Georges Désilets (Séminaire de Nicolet). Ceux-ci contribuent à la recherche et au développement de la nouvelle technologie au Québec. Trefflé Berthiaume, directeur de La Presse, se montre rapidement intéressé, notamment après avoir vu Branly faire des démonstrations de son invention à l’Exposition universelle de Paris de 1900Pierre Pagé, Histoire de la radio au Québec. Information, éducation, culture, Montréal, Fides, 2007, p. 441. vignette|Guglielmo Marconi assure la première liaison transatlantique de TSF entre Terre-Neuve et l’Angleterre en 1901. De son côté, Guglielmo Marconi assure la première liaison transatlantique de télégraphie sans fil (TSF) entre Terre-Neuve et l’Angleterre en 1901. Le physicien italien Marconi conclut ensuite rapidement une entente avec le gouvernement fédéral canadien pour installer une filiale de sa compagnie, Marconi Wireless Company of CanadaPierre Pagé, Histoire de la radio au Québec. Information, éducation, culture, Montréal, Fides, 2007, p. 442.

La Presse suit de près les innovations et les événements entourant la radiodiffusion. En , le journal montréalais consacre une pleine page en une à la liaison transatlantique réalisée par Marconi, qualifié « d’homme du siècle »L’homme du siècle », La Presse, 30 décembre 1901, p. 1.. En 1904, Trefflé Berthiaume va plus loin et dote La Presse d’un puissant système de TSF. Il fait même construire une antenne et un laboratoire au Séminaire de JoliettePierre Pagé, Histoire de la radio au Québec. Information, éducation, culture, Montréal, Fides, 2007, p. 443..

Avant le début de la Première Guerre mondiale, le gouvernement de Wilfrid Laurier adopte une loi – Loi sur la télégraphie sans fil – concernant le partage des ondes, la réglementation et l’émission de permis (1905); Reginald Aubrey Fessenden parvient à transmettre la voix et de la musique par TSF en mer (1906); Marconi Wireless Company met sur pied un atelier de fabrication sur la rue De Lorimier à Montréal (1909) ; le gouvernement fédéral adopte la Loi sur la radiotélégraphie (1913).

Historique vignette|Trefflé Berthiaume dote La Presse d'un système de TSF en 1904. La naissance de la radio au Québec Le retour à la paix marque l’avènement de la radiodiffusion commerciale, confinée jusque-là au secteur militaire. La radio peut enfin entrer dans la vie civile. Les expérimentations de TSF reprennent un peu partout au Québec, principalement dans les collèges et les écoles. Pour sa part, la Canadian Marconi Company est en plein développement à partir de son usine située sur la rue William à Montréal. En 1919, la Marconi Wireless Telegraph Company lance sa station XWA et commence à diffuser des informations en morse par TSF pour les navires se trouvant au port. L’année suivante, elle établit sa station expérimentale sur une base commerciale (CFCF). Puis, en 1921 la compagnie fait la publicité de ses récepteursPierre Pagé, Histoire de la radio au Québec. Information, éducation, culture, Montréal, Fides, 2007, p. 445-446; Michel Filion, Le problème de l’américanisation et la radiodiffusion québécoise depuis ses origines jusqu’à la réglementation du contenu canadien (1922-1959), thèse de doctorat, Québec, Université Laval, 1992, p. 47..

Deux ans plus tard, la radiodiffusion commerciale est enfin permise par le fédéral. En , le ministère de la Marine et des Pêcheries attribue ainsi neuf licences au Québec : CKAC (La Presse), CFCF (Marconi), CJBC (Dupuis Frères), CHYC (Northern Electric), CFZC (Canadian Westinghouse), CHCX (B. L. Silver), CKCS (Bell Telephone), CFUC (Université de Montréal) et CFCJ (L’Événement journal). À la fin des années 1920, le Québec compte déjà 9 stations (4 à Montréal, 4 à Québec et 1 à Saint-Hyacinthe)Le ministère attribue également, au Québec, 7 licences à des écoles de formation (Collège scientifique et commercial de Verdun, L’Académie Girouard, le Collège Mont-Saint-Bernard, l’Académie Sacré-Cœur, l’Université McGill, l’École de Sacré-Cœur et Irénée Caron) et 6 licences expérimentales. Pierre Pagé, Histoire de la radio au Québec. Information, éducation, culture, Montréal, Fides, 2007, p. 447..

Une première station francophone : CKAC vignette|Jacques-Narcisse Cartier est le premier directeur de CKAC. Après avoir obtenu sa licence, la première station francophone privée est fondée par La Presse à Montréal. CKAC entre en ondes le . Le journal est enthousiaste : « le radiotéléphone, cet instrument merveilleux, au moyen duquel il est désormais possible de communiquer, avec la rapidité de l’éclairPierre Pagé, Histoire de la radio au Québec. Information, éducation, culture, Montréal, Fides, 2007, p. 447-448; Elzéar Lavoie, « L’évolution de la radio au Canada français avant 1940 », Recherches sociographiques, vol. XII, no 1, 1971, p. 19. ». vignette|Les vedettes hollywoodiennes Mary Pickford et Douglas Fairbanks sont de passage à CKAC en 1922. Jacques-Narcisse Cartier est nommé directeur de la station en . Dès l’automne, CKAC multiplie les concerts spéciaux notamment avec l’organiste de Notre-Dame de Paris, Marcel Dupré. Le , la nouvelle station marque un grand coup en recevant en entrevue les vedettes d'Hollywood Mary Pickford et Douglas Fairbanks, de passage à Montréal.

La programmation de CKAC est d'abord centrée sur les nouvelles, les concerts, le théâtre et les causeries. Dès 1923, la station présente des émissions de musique française contemporaine, une première pièce de théâtre, Félix Poutré de Louis Fréchette, ainsi qu'une première œuvre de théâtre lyrique, Les cloches de CornevillePierre Pagé, Histoire de la radio au Québec. Information, éducation, culture, Montréal, Fides, 2007, p. 449..

Parmi les causeries offertes figurent celles de Camille Bernard et de Mme Jean-Louis Audet, qui ont une école de diction, ainsi que celles d'Idola Saint-Jean sur le droit de vote des femmesMarie-Thérèse Lefebvre, « Analyse de la programmation radiophonique sur les ondes québécoises entre 1922 et 1939 : musique, théâtre, causeries », Les Cahiers des dix, (65), 2011, p. 185..

En 1924, les premières émissions commanditées débutent à la radio commerciale. La Brasserie Frontenac commandite ainsi toute une série de concerts populairesPierre Pagé, Histoire de la radio au Québec. Information, éducation, culture, Montréal, Fides, 2007, p. 450-451; Christian Blais, dir., Histoire parlementaire du Québec, 1928-1962. La crise, la guerre, le duplessisme, l’État-providence, Québec, Septentrion, 2015, p. 79..

En 1925, le directeur de CKAC présente un mémoire sur le rôle de la radio à un comité parlementaire à la Chambre des communes à Ottawa. À son avis : « la radio est toujours à la disposition des autorités municipales, provinciales ou fédérales qui peuvent communiquer ainsi au peuple des informations de première main et de nature à l’instruire ou à l’intéresser ».

Toujours en 1925, CKAC présente une émission qui met en vedette le pianiste Émiliano Renaud. Puis, le , la station diffuse, à partir du Manège militaire à Montréal, les résultats de l'élection fédérale pour tout l’est du Canada, une première. Une autre innovation notable : en décembre, CKAC diffuse des parties opposant le Canadien de Montréal aux Bruins à partir de Boston.

La station multiplie les lieux d’enregistrement, notamment dans les hôtels comme le Mont-Royal, le Windsor ou encore le Ritz-Carlton, où les gens peuvent aller écouter un orchestre. Ce sont même les magasins Eaton et Morgan, le parc La Fontaine et les cinémas Capitol et Palace qui deviennent des lieux d'enregistrement réguliers à partir de 1927-1928Marie-Thérèse Lefebvre, « Analyse de la programmation radiophonique sur les ondes québécoises entre 1922 et 1939 : musique, théâtre, causeries », Les Cahiers des dix, (65), 2011, p. 183..

En 1927, Jacques-Narcisse Cartier quitte CKAC. Son adjoint Joseph-Arthur Dupont le remplace. Comme il est publiciste, il fait définitivement prendre un virage commercial à la station afin d'assurer une source de revenus stables. Il va chercher la commandite de plusieurs compagnies parmi lesquelles les maisons Archambault, Chiclet & Dentyne, Dominion Battery, Donat Langelier, Holt Renfrew, Living Room Furniture, Tavanas Montres et Tip Top Tailor pour ne nommer que celles-làMarie-Thérèse Lefebvre, « Analyse de la programmation radiophonique sur les ondes québécoises entre 1922 et 1939 : musique, théâtre, causeries », Les Cahiers des dix, (65), 2011, p. 186.. vignette|Le logo de CKAC en 1931.Les politiciens ne tardent pas à voir le potentiel de la radio pour rejoindre leurs électeurs. C'est Camillien Houde qui est le premier à se servir de la radio et à faire entendre « sa voix chaude » sur les ondesMarie-Thérèse Lefebvre, « Analyse de la programmation radiophonique sur les ondes québécoises entre 1922 et 1939 : musique, théâtre, causeries », Les Cahiers des dix, (65), 2011, p. 184.. En , CKAC présente ses discours lors de la campagne pour la mairie de Montréal. Il répète l'expérience lors des élections provinciales qui ont lieu à l’automne. Dans les deux cas, Houde est élu avec une forte majorité. Il semble que la radio a eu un effet sur les résultats.

À partir de 1928-1929, les troisièmes parties des matchs disputés par le Canadien au Forum de Montréal commencent à être diffusées à CKAC. Cela marque le début d'une longue tradition.

Enfin, le , CKAC signe une entente importante avec la Columbia Broadcasting System (CBS), ce géant américain qui possède aussi une compagnie de disques et qui assure la gérance d’artistesCFCF s’associe de son côté au géant NBC. Marie-Thérèse Lefebvre, « Analyse de la programmation radiophonique sur les ondes québécoises entre 1922 et 1939 : musique, théâtre, causeries », Les Cahiers des dix, (65), 2011, p. 188 et 193.. Il y a beaucoup de musique sur les ondes de la station. La prestation d'artistes en studio a alors la préférence sur la diffusion de disques. Pendant cette première décennie, peu de pièces ou d’artistes québécois sont toutefois entendus sur les ondes de CKAC. La faveur va nettement au répertoire américain. Il faut attendre la fin de la décennie pour voir percer des artistes québécois comme Mary Travers (La Bolduc), qui réalise une première prestation à CKAC à l’occasion du concert du jour de l’An, le Pierre Lavoie, Mille après mille. Célébrité et migrations dans le Nord-Est américain, Montréal, Boréal, 2022, p. 79-80; Marie-Thérèse Lefebvre, « Analyse de la programmation radiophonique sur les ondes québécoises entre 1922 et 1939 : musique, théâtre, causeries », Les Cahiers des dix, (65), 2011, p. 182, 184, 196. .