vignette|Saint Étienne et Hugues de La Certa, plaque du maître-autel de l'abbaye de Grandmont (), Paris, musée de Cluny.

La règle de Grandmont, ou règle de Saint Étienne, est la règle monastique de l'ordre de Grandmont. Elle est largement inspirée du livre des sentences grandmontaines, condensé en 65 articles par le 3 prieur de Grandmont vers 1140-1150, et approuvée par Alexandre III en 1171. Règle très sévère avec une dimension érémitique, elle est amendée à plusieurs reprises dès 1223, notamment pour donner aux clercs le pouvoir sur les convers qui se révoltaient, et donner aux grandmontain le droit de posséder des terres.

Peu suivie même au , la règle est reprise par la branche réformée de l'ordre au . L'ordre est supprimé avant la Révolution. Un ermitage grandmontain est rouvert vers 1975 au prieuré Notre-Dame et Saint-Étienne de Villiers.

La bibliographie et les sources disponibles pour étudier l’ordre de Grandmont sont assez réduites, pour diverses raisons, et notamment parce que les grandmontains ont connu un succès assez éphémère : leur ordre décline à partir du XIIIe siècle, et vivote jusqu’en 1772. En revanche, l’ordre des franciscains a laissé bien davantage de traces aux historiens. Or, il se trouve que ces deux ordres présentent des traits communs, et illustrent tous deux certaines des grandes dynamiques du réformisme monacal des XIe-XIIe siècles. Ils partagent par exemple un même souci de pauvreté extrême et un même littéralisme dans l’interprétation des Écritures. Pour cette raison, la comparaison avec l’ordre des franciscains est bien souvent utile pour comprendre les enjeux à l’œuvre dans la règle de Grandmont.

Vie de saint Étienne de Muret Étienne de Muret, né en et mort le 1125 dans le calendrier actuel, car le changement d'année se faisait le 25 mars dans le calendrier limousin de l'époque., est un ermite français, fondateur de l'ordre de Grandmont. Fils du vicomte de Thiers, il passe une partie de sa jeunesse en Italie où il observe la vie des moines, en particulier les ermites de CalabreDocteur Grézillier, L'Architecture grandmontaise, 1963. Il abdique en faveur de son oncle Guillaume II de Thiers afin d'entrer dans la vie religieuse. Il fonde un ermitage au Grand Muret, commune d'Ambazac (Haute-Vienne). Il est rejoint par plusieurs compagnons, ce qui lui permet de fonder quelques autres ermitages. Diacre, il refuse d'accéder à la prêtrise. Il demeure assez proche de la papauté : deux légats pontificaux viennent lui rendre visite entre 1076 et 1124. Ses compagnons se déplaceront à Grandmont, commune de Saint-Sylvestre, après sa mort. Ils rédigent une nouvelle règle inspirée des préceptes d'Étienne. Celle-ci propose un mode de vie radical, axé sur la pauvreté et la solitude, approuvée en 1188 par le pape Clément III. Ce dernier fait canoniser Étienne de Muret en 1189.

Règle

Source Dans son rapport aux Écritures, Étienne de Muret entretient un certain littéralisme, à rapprocher de celui des franciscains. Il refuse d’abord de donner une règle à sa communauté, car celle-ci ne devrait suivre d’autres règle que celle fixée par l'Évangile du Christ. En revanche, ses successeurs ont ressenti le besoin d’un constituer une. On sait peu de choses du successeur immédiat d’Étienne de Muret, Pierre de Limoges (1124-1137), sinon qu’il a organisé le transfert des disciples du fondateur vers la zone boisée de Grandmont où il a fondé une abbaye, et qu’il a organisé le culte liturgique et règlementé la tenue vestimentaire des frères.

La première trace écrite de règle est constituée par les 75 articles du recueil des Enseignements du fondateur (le Liber Sententiarum). Nous ne sommes pas en mesure de déterminer à ce jour si ce recueil a été compilé par Pierre de Limoges (mort en 1137), premier successeur d'Étienne de Muret à la tête de l'ordre et fondateur de l'abbaye de Grandmont, ou par Hugues de La Certa (1071-1157), disciple préféré d'Étienne de Muret, parallèlement à la rédaction de la règle à proprement parler par Étienne de Liciac (1139-1163), le quatrième prieur de l'ordre.

En effet, après le court gouvernement du troisième prieur Pierre de Saint-Christophe (1137-1139), les sentences sont condensées vers 1140-1150 en une règle de 65 articles par le 3 prieur (1139-1163) de Grandmont Étienne de Liciac qui fut le véritable organisateur de l'ordre. Elle est suivie par l'apparition d'un coutumier constitué vers 1170-1171. Selon l'historien Dom Becquet, la règle de Grandmont est non seulement largement inspirée du Liber Sententiarum, mais également de la règle de Saint Benoît et des coutumes des Chartreux.

Thèmes de la règle Comme celle de saint Benoît, ou plus tard celle de saint François d’Assise, la règle de Grandmont est un code de vie religieuse, ce qui explique l’abondance de considérations ascétiques et spirituelles que l’on y trouve.

Les chapitres 1 à 3 concernent l'obéissance. Les suivants abordent deux grands thèmes ascétiques, dont les applications pratiques se recouvrent en pratiques se recouvrent en partie : la pauvreté est abordé dans les chapitres 4 à 24, et la solitude est détaillée dans les articles 21 à 54, qui enclavent le recrutement. Les articles 55 à 63 concernent l'organisation de la vie commune. Le chapitre 64 résume la règle et le 65 ordonne au prieur de se conformer à la règle, sous peine d'anathème.

Pauvreté La règle interdit aux frères de posséder des terres en dehors de l’enclos monastique (on ne sait pas exactement à quelle surface cela correspond, ce n’est pas un domaine bénédictin, ni seulement un cloître, mais plutôt une terre avec un grand potager). Le risque est d’abord celui de la cupidité : si l’on met un premier pied dans la propriété, on se mettra à en vouloir toujours plus. Posséder des terres suppose également des rapports avec des voisins ; or les grandmontains craignent de leur causer de la gêne et du tort en leur prenant leurs terres. Surtout, les moines se présentent comme « morts au monde », déjà habitants de la cité céleste, ne doivent donc pas habiter pleinement le monde terrestre. Les franciscains considèrent que cette citoyenneté céleste se vit en étant dans le monde mais sans trop s’y installer, par un mode de vie itinérant ; au contraire, les grandmontains décident de se couper totalement du reste des communautés humaines. Vivants et morts ne peuvent pas vivre ensemble : les grandmontains ne seraient plus dans la même cité, dans le même monde.  

Sur le plan discursif, la règle compare les corps des frères à des cadavres à la puanteur insoutenable. Leurs corps en décomposition « empestent », et devraient donc bien rester dans leur sépulture. Sortir, c’est risquer que la puanteur du cadavre dérange le reste du monde. À Grandmont, il ne faut pas faire entrer le monde dans le cloître (cela romprait la solitude), ni avoir d’impact sur le monde en dehors. Cela marque une rupture avec les établissements bénédictins qui devaient rayonner sur les alentours (parce qu’ils abritaient des reliques, des églises, et des hommes pénitents meilleurs que les autres).

À ce propos, l’auteur de la règle cite un passage des Corinthiens, où il mobilise le vocabulaire du trésor pour développer sur la propriété. Les frères renoncent au monde, mais cela ne leur coûte rien, car ils obtiendront un autre trésor au Ciel, trésor dont ils disposent déjà en quelque sorte, à travers leur dévotion à Dieu. L’idée est que l’on peut renoncer à avoir pour posséder. Un détour par le latin permet de mieux le comprendre : habere et posidere sont deux termes non équivalents, mais traduits en français par le même « posséder ». Le premier renvoie à la possession de choses et d’objets selon nos intérêts et désirs, quand le second relève d’un contrôle conscient des biens et du désir qu’ils engendrent. La possession qui possède l’homme, qui mène à l’occupation du monde et à la cupidité, forme de divertissement qui détourne du salut, est condamnée au profit de la possession qui est maîtrisée par l’homme, par le contrôle de soi. L’habere est dénoncé mais il y a une place pour le posidere à Grandmont, qui passe par le renoncement et le contrôle de soi. Ce n’est qu’en renonçant que l’on peut véritablement posséder, posséder un trésor attendu au Ciel mais qui est aussi déjà là, par la présence de Dieu. Tel est le propos de la règle de Grandmont sur la propriété foncière.

Il est notable que la règle de Grandmont ne fait pas de différence entre propriété individuelle et collective : ceux qui renoncent aux terres de leurs ancêtres pour entrer au monastère et y mener une entreprise d’acquisition foncière dont sévèrement condamnés. En cela, l’auteur de la règle tacle les bénédictins dont il semble dénoncer la cupidité. Cela dit, les grandmontains assument une part de possession – celle de l’enclos –, solution logistique moins radicale et complexe à mettre en œuvre que les dispositifs des franciscains, et qui permet surtout de se couper du monde en ayant un endroit où se retirer. Comme chez les bénédictins, la possession de l’enclos permet aux moines d’y travailler et évite sans doute, aux yeux de l’auteur de la règle, que leur esprit ne vagabonde vers de mauvaises choses.

Une autre interdiction phare de la règle de Grandmont, sans exemple ailleurs, est ensuite explicitée dans la règle : posséder du bétail. Plusieurs raisons permettent de l’expliquer. Si l’on possède du bétail, un enclos ne suffit pas pour le faire paître : il faudrait donc rentrer dans une logique d’expansion foncière, ce qui est proscrit. Par ailleurs, une fois que l’on a acquis un premier animal, on en souhaite un deuxième, puis un troisième : la possession ouvre la porte à la cupidité pour les frères, et les détourne du seul souci important, celui de Dieu. Ces dispositions sont également une critique des pratiques des cisterciens, dont la richesse repose largement sur l’élevage. Tantôt source d’inspiration, tantôt figure repoussoir, les cisterciens font ainsi l’objet d’une considération ambivalente de la part du rédacteur de la règle.

Par rapport aux terres, le discours qui porte sur les animaux fait apparaître un nouvel argument, qui signe sa singularité : posséder du bétail, c’est aimer ses animaux, or l’amour des animaux prend de la place et détourne de l’amour de Dieu, qui perd en consistance si on le partage, selon la règle. Avec « animal », le français ne fait pas la distinction entre deux termes latins, la bestia, la « bête », sauvage et menaçante, physiquement et moralement, et le pecus, animal domestique semblable à ceux du jardin d’Éden. Ici, c’est le terme pecus qui est employé, pour souligner que l’on pourrait aimer son bétail. Plus largement, la règle de Grandmont affirme une défiance générale à l’égard des autres – frères, humains, animaux – précisément parce que l’on peut les aimer, d’où la promotion d’un modèle principalement érémitique et non communautaire.