vignette|Sceau du tribunal du Saint-Office de l'Inquisition. De part et d'autre de la croix, l'épée symbolise le traitement des hérétiques et le rameau d'olivier, la réconciliation avec les repentis. Autour de l'écu figure la légende « 73 », une phrase latine qui signifie : « Lève-toi, ô Dieu, défends ta cause, Psaume 73 ».

L'Inquisition espagnole, officiellement tribunal du Saint-Office de l'Inquisition (en espagnol : Tribunal del Santo Oficio de la Inquisición) est une juridiction religieuse sous contrôle du pouvoir royal établie en 1478 par une bulle du pape Sixte IV, à la demande de la reine de Castille Isabelle et du roi d'Aragon Ferdinand II, mariés depuis 1469 et honorés à partir de 1496 par le titre de « Rois catholiques ».

Dépendant de ces deux monarques qui nomment les premiers inquisiteurs en 1480, le pouvoir du tribunal du Saint-Office est absolu pour condamner, mais la suite de cette condamnation ne relève que du pouvoir royal pour l'appliquer.

Conçue à l'origine pour maintenir l'orthodoxie catholique dans les royaumes de Castille et d'Aragon, il élargit ensuite le champ de son action aux convertis d'origine juive ou musulmane, les conversos, combattant notamment la persistance des pratiques judaïsantes, et, dans une moindre mesure, réprime les actes qui s'écartent d'une stricte orthodoxie (comme le blasphème, la fornication, la bigamie ou encore la pédérastie).

D'abord établi en Castille et en Aragon, ce tribunal est ensuite étendu par les rois d'Espagne aux territoires d'outre-mer, les îles Canaries (1504), puis les colonies d'Amérique (vice-royautés de Nouvelle-Espagne et du Pérou) ; en revanche, les tentatives de Charles Quint pour l'établir dans ses possessions des Pays-BasCharles de Habsbourg (1500-1558) devient souverain des Pays-Bas en 1515 (dix-sept provinces à la fin de son règne), c'est-à-dire duc de Brabant, comte de Flandre, comte de Hollande, etc., en tant qu'héritier des ducs de Bourgogne ; roi de Castille et d'Aragon en 1516, en tant qu'héritier des Rois catholiques ; chef de la maison de Habsbourg en 1519, en tant qu'héritier de Maximilien d'Autriche ; il est élu empereur en 1520 sous le nom de Charles Quint (Charles V). Les Pays-Bas des Habsbourg, issus des Pays-Bas bourguignons, font d'ailleurs partie du Saint-Empire et ne sont pas une possession de l'Espagne, mais une possession personnelle des rois d'Espagne. se heurtent à une forte opposition.

Après une durée de trois siècles et demi, ce tribunal est définitivement aboli le .

Contexte

En Espagne, dans le contexte de la Reconquista, la reconquête des territoires musulmans par les chrétiens espagnols et la construction d'une identité nationale fondée sur la foi catholique, les nouveaux chrétiens (en espagnol: cristianos nuevos) faisaient l'objet, depuis le début du , de persécutions soutenues par les autorités, comme, en particulier, la révolte de Pedro Sarmiento à Tolède en 1449, qui avait abouti à la proclamation des premiers statuts de (, en espagnol) refusant l'accès à diverses fonctions publiques aux nouveaux chrétiens.

vignette|Étendard de l'Inquisition espagnole,

Ce sont au premier chef les marranes (« porcs » en espagnol), c'est-à-dire les Juifs convertis et leurs descendants, dont le nombre fut particulièrement élevé après les répressions anti-juives de 1391, qui furent suspectés de ne pas être sincères dans leur nouvelle foi chrétienne — souvent à juste titre puisque leur conversion était le résultat des tortures et menaces de mort à leur encontre — et de poursuivre la pratique du judaïsme en secret.

Histoire Création du Saint-Office

Comme les évêques demandaient aux souverains de pouvoir prouver la vigueur de leur engagement en pourchassant les « nouveaux chrétiens » dont la conversion n'était pas jugée sincère ou l'« insolence » de leurs richesses, et comme les Rois catholiques refusaient l'intervention directe d'un légat du Pape dans les affaires intérieures du pays, les ambassadeurs espagnols à Rome firent pression pour obtenir l'Inquisition (commission d'enquête) pour vérifier la sincérité des convertis et les châtier le cas échéant. Accessoirement, il s'agissait également de combattre la « judaïsation de l'Église », qui était dénoncée.

La reine de Castille, Isabelle la Catholique, et son époux Ferdinand d'Aragon sont « hantés par l'idée de réaliser l'unité religieuse » de leurs possessions. En 1477, ils font demander au pape Sixte IV par l'intermédiaire des Dominicains, la création d'une Inquisition à SévilleMarie-France Schmidt, Que sais-je ?, chap. IV « L'Inquisition en Espagne sous les Rois catholiques », 2021, p. 47-67..

Le pape Sixte IV accède à leur requête. Le , la bulle de Sixte IV (Exigit sincerae devotionis affectus) autorise les Rois Catholiques à nommer eux-mêmes les inquisiteurs espagnols, ce qui fait de l'Inquisition une affaire de l’État.

L'Inquisition est la seule institution ayant un Conseil commun à la couronne de Castille et à celle d'Aragon, de sa création jusqu'au (sauf durant un court laps de temps), soit pendant trois siècles et demi.

Débuts Premières nominations d'inquisiteurs (1480) Le , les premiers inquisiteurs dominicains, Miguel de Morillo, Juan de San Martín et l'assesseur Juan Ruiz de Medina, sont nommés. Ils prennent leurs fonctions à Séville (tribunal central) où la communauté marrane menacée échoue dans une tentative d'insurrection. Le siège de l'Inquisition est établi au Château de San Jorge, qui lui servira également de prison. Six Juifs riches et influents sont brûlés vifs, dès le . À cette occasion, un témoin, le curé du bourg Los Palacios, écrit :

Réorganisation de 1483 : Conseil de l'Inquisition et Inquisiteur général

En 1483, est institué le Conseil de l'Inquisition Suprême et Générale (en abrégé la Suprema), dont le président est l'Inquisiteur général ou Grand inquisiteur (Inquisidor General).

Cette nouvelle fonction est attribuée à Tomas de Torquemada, nommé pour la Castille, puis, après quelques réticences de Sixte IV, pour l'Aragon. Cette charge fut étendue à la Catalogne en 1486.

Bien que sous l'autorité des monarques espagnols, le Grand inquisiteur, en tant que représentant du pape, a la haute main sur l'ensemble des tribunaux inquisitoriaux et peut déléguer ses pouvoirs à des inquisiteurs de son choix, responsables devant lui.

La fonction d'Inquisiteur général est la seule fonction dont l'autorité s'étende à tous les royaumes composant l'Espagne, constituant ainsi un relais utile pour le pouvoir des souverains.

Résistances Dans son Histoire des Juifs, l'historien Heinrich Graetz écrit en 1882 :

Implantation

En Espagne vignette|Autodafé sur la Plaza Mayor de Madrid, Francisco Ricci (1683).L'Inquisition espagnole est organisée en une vingtaine de tribunaux du Saint-Office répartis sur le territoire.

Sous Philippe II, roi des Espagnes de 1556 à 1598, il existe quelque sept tribunaux de districts dont à Séville, Tolède, Valence, Saragosse, Barcelone, Grenade et Valladoid.

Au , la couronne d'Aragon compte six tribunaux répartis dans différentes régions du royaume : Saragosse, Valence, Barcelone, Sassari, Majorque, en Sardaigne et en Sicile.

Au siècle des Lumières, l'Inquisition espagnole apparaît comme le « symbole d'une Espagne obscurantiste et attardée ». Montesquieu écrit avec ironie en 1725Montesquieu, Lettre LXXVIII : .

Hors d'Espagne Les tribunaux de l'Inquisition hors d'Espagne (ou de la Péninsule Ibérique) poursuivent les hérésies (dont les pratiques indigènes), le judaïsme, le protestantisme, l'islamJennifer Speake, Encyclopedia of the Renaissance and Reformation, éd. Thomas Goddard Bergin, 1999.... Possessions coloniales de la Castille : iles Canaries (1504) vice-royauté de Nouvelle-Espagne (Mexico), l'Inquisition mexicaine vice-royauté du Pérou (Lima), l'

Possessions personnelles des rois d'Espagne : Les Pays-Bas des Habsbourg : À partir de Charles Quint, les souverains des Pays-Bas sont aussi roi d'Espagne. Charles Quint, qui, en tant qu'empereur, est engagé dès 1520 dans la lutte contre le luthéranisme dans le Saint-Empire, tente d'implanter un Saint-Office dans ses possessions des Pays-Bas, mais se heurte aux traditions d'autonomie des provinces et des villes, ainsi qu'à la force du courant érasmien chez les catholiques des Pays-Bas. Au , sous domination espagnole, les tribunaux de l'Inquisition sont installés, notamment à Bruxelles, pour principalement cibler les protestants dans le cadre des guerres de religion.

Les Philippines, l'Inquisition philippine

Portugal Un tribunal de l'Inquisition analogue au Saint-Office est installé au Portugal en 1536 par le roi Jean III, fils de Manuel et de l'infante Marie d'Aragon, fille des Rois catholiques et tante de Charles Quint, qui intervient directement sur le roi de Portugal pour qu'il établisse ce tribunal.

Action du Saint-Office Sous la direction de Tomas de Torquemada (1483-1498)

vignette|Thomas de Torquémada, premier Grand inquisiteur d'Espagne

Tomás de Torquemada, de l'ordre des Dominicains, est le premier Inquisiteur général, à partir de 1483, en Castille, puis en Castille et en Aragon.

De 1483 à 1498, il donne à l'Inquisition espagnole une importance et une puissance sans précédent.

Particulièrement dirigée, à cette époque, contre les Juifs et musulmans convertis (marranes et morisques) dont Torquémada n'était pas issu (contrairement à ce qui se répèteGilles Karmasyn, « Torquemada Juif converti : un mensonge - Torquemada converso : une erreur », PHDN, 2018, en ligne.), l'Inquisition a laissé un souvenir terrifiant. D'une source à l'autre, les chiffres sont très variables ; les plus conservatrices estiment à environ le nombre de personnes brûlées sous le gouvernement de Torquemada. À tel point que le caractère souvent expéditif de la procédure provoqua les protestations du Saint-Siège (voir interventions de Sixte IV dès 1483).

Sous les successeurs de Torquemada vignette|Les juifs au Moyen Âge, K. Ooms (1890)|gauchevignette|Structure de l'Inquisition. La répression qui eut lieu entre 1480 et 1500, sous l'impulsion de Torquemada, fut si efficace que la traque aux judaïsants devint par la suite moins fructueuse et plus difficile, ce qui conduisit parfois à de terribles excèsVoir notamment l'affaire Lucero du nom de l'inquisiteur de Cordoue dans .. À tel point que le mouvement d'opposition à l'Inquisition grandit. L'inquisiteur qui avait pris la suite de Torquemada fut démis de ses fonctions en 1507.

Les successeurs de Torquemada et de Deza furent, pour la plupart, plus modérés. Certains ont même fait preuve d'ouverture d'esprit, comme le cardinal Cisneros, inquisiteur général de 1507 à 1517, qui projeta d'inviter Érasme en Espagne. ou encore Alonso Manrique de Lara, inquisiteur général et archevêque de Séville de 1523 à 1538, protecteur des humanistes..

Il est mis en place, en Espagne puis au Portugal, une structure de surveillance systématique et de délation généralisée, non seulement à l'encontre des convertis, mais aussi de leurs descendants, et de tous les chrétiens d'ascendance même très partiellement juive, baptisés .

À partir de 1525, les tribunaux se tournent vers les morisques, c'est-à-dire les Maures pratiquant l'islam en secret, plus encore après le décret d'expulsion de 1609. Puis ils s'intéressent aux protestants, et à partir de 1530, aux délits divers tels que la bigamie, la fornication ou le blasphème.vignette|Certificat de propreté de sang de , pour l'obtention de bourses d'études au Collège de Fonseca (1806)