La bataille navale de Heligoland, qui a eu lieu le , fut l'une des premières batailles navales de la Première Guerre mondiale. Elle a opposé les deux plus grandes flottes mondiales : la Grand Fleet (flotte anglaise) et la Kaiserliche Marine (flotte allemande). Elle a également influencé toute la stratégie et le cours de la guerre en mer lors de la Première Guerre mondiale.
Présentation générale de l'île d'Heligoland L’île d’Heligoland se trouve au sein de l’archipel allemand d’Heligoland, situé dans le sud-est de la mer du Nord.
L’archipel d’Heligoland appartenait au Danemark depuis 1417. Cependant, le , la garnison danoise fut chassée de l’île d’Heligoland par une escadre britannique. À partir de 1808, des licences de commerce délivrées par le gouvernement de Londres à des négociants britanniques firent de l’archipel d’Heligoland une plaque tournante de la contrebande permettant de contourner le blocus continental instauré par . L'archipel fut officiellement annexé par le Royaume-Uni en 1814. En 1855, l’île d’Heligoland servit de base de formation à la légion étrangère levée en Allemagne par le gouvernement britannique pour combattre l'Empire russe durant la guerre de Crimée.
En 1890, selon les termes du traité Heligoland-Zanzibar, le Royaume-Uni échangea Heligoland avec l'Empire allemand contre certaines possessions allemandes en Afrique de l'Est et la promesse de l'Empire allemand de ne pas interférer dans la politique britannique concernant le sultanat de Zanzibar.
Le contexte mondial : deux armées en recherche d'une hégémonie maritime La bataille d’Heligoland eut lieu durant la Première Guerre mondiale, qui a opposé d’un côté les aspirations navales de l’Allemagne et de l’autre la volonté anglaise de maintenir sa domination maritime.
Deux événements essentiels ont mené à la Première Guerre mondiale : la course pour la domination maritime engagée entre l’Allemagne et l’Angleterre, et les stratégies de guerre produites par les deux ennemis. Ces deux événements sont également à l’origine de la guerre navale en mer du Nord et de la bataille d’Heligoland, considérée comme le premier combat naval entre les flottes britannique et allemande.
La montée en puissance de la Kaiserliche Marine C’est avec l’arrivée au pouvoir de l’empereur allemand Guillaume II en 1888 que l’Allemagne commence la construction d’une grande flotte océanique. Ce sont principalement des raisons politiques qui le poussent dans cette entreprise. Guillaume II est en effet un ardent défenseur de la Weltpolitik (politique mondiale) qui insiste sur le rôle clé d’une politique étrangère puissante de l’Allemagne, afin de peser sur les relations internationales. Un grand pouvoir commercial ne peut maintenir ses positions économiques sans une flotte navale conséquente. Afin d’être efficace, une telle flotte doit inclure des bateaux de guerre pour être en mesure de repousser la flotte ennemie.
C’est pour servir ces différents desseins que l’Empereur allemand consacre son règne à la construction d’une telle flotte. Il avait également l’objectif de faire de l’Allemagne un État
Les buts de Guillaume II ont été énoncés dans l’un de ses discours aux officiers de l’armée allemande en 1900 :
Le premier succès de cette entreprise (prise en main par Alfred Von Tirpitz, officier responsable de la construction navale et de l’administration de la Marine) fut l’approbation par le Reichstag de la Première Loi Navale en 1898. Cette mesure donna lieu à la construction de 19 bateaux de guerre, 8 cuirassés blindés, 12 grands cuirassés et 30 petits cuirassésTirpitz, Politische Dokumente vol 1 (Stuttgart, Germany: 1924), 462 – 463. Cité dans: Eric W. Osborne, The Battle of Heligoland Bight, Bloomington, Indiana University Press, 2006, ..
Les ambitions allemandes sont mal accueillies par Londres, qui voit désormais l’Allemagne comme un concurrent de plus en plus puissant.
La seconde loi Marine en 1900, qui prévoit de doubler la taille de la flotte jusqu’à 38 bateaux de guerre, 20 cuirassés blindés et 38 petits cuirassésTirpitz, Politische Dokumente, – 463. Cité dans: Eric W. Osborne, The Battle of Heligoland Bight, Bloomington, Indiana University Press, 2006, ., inquiète davantage les Britanniques, qui considèrent désormais l’Allemagne comme pouvant rivaliser avec l’Angleterre pour la suprématie maritime.
La Royal Navy et ses ambitions maritimes Face à la menace allemande, les autorités britanniques s’engagent dans une course à l’armement naval, en partie responsable de la montée des tensions qui a conduit à la Première Guerre mondiale. C’est après 1906 que cette course s’accroît, avec l’acquisition par la Grande-Bretagne (à travers le travail du Lord de la Mer John Fisher (1904-1910)) de nouveaux bateaux aux technologies avancées (les bateaux de guerre appelés dreadnoughts), rendant les bateaux précédents obsolètes, et consacrant la puissance maritime de la Grande-Bretagne. Les tensions s’accroissent entre 1906 et 1914.
Au déclenchement de la Première Guerre mondiale en , les deux nations détiennent la première et la seconde puissance navale du monde. À cette époque, l’Angleterre dispose de 22 nouveaux dreadnoughts, 9 cuirassés de combat, 121 cuirassés de différents types et âges, et 221 contretorpilleurs. L’Allemagne, quant à elle, dispose de 1 dreadnought, 5 cuirassés de combat, 40 cuirassés de types variés, et 90 contretorpilleursPaul Halpern, A naval History of World War I (Annapolis: Naval Institute Press, 1994), Cité dans: Eric W. Osborne, The Battle of Heligoland Bight, Bloomington, Indiana University Press, 2006 . C’est lors du conflit d’Heligoland que ces navires combattent pour la première fois.
L’augmentation des dépenses navales alimente la haine des Britanniques contre les Allemands, et pousse les premiers à changer de politique étrangère, jusque-là marquée par une prise de distance par rapport aux alliances continentales (la politique du « Splendide isolement »). Les Britanniques multiplient désormais les alliances politiques dans le but de contrer la menace allemande. La première alliance est établie en 1902 avec les Japonais : elle permet aux Britanniques de concentrer leurs forces contre la Marine allemande dans la zone maritime dominée par l’Angleterre, et non dans les eaux asiatiques. En 1914, la Grande-Bretagne est également membre de la Triple-Entente aux côtés de la France et la Russie.
L’Allemagne considère désormais la marine britannique comme son principal ennemi en cas de guerre européenne. C’est dans ce contexte que la mer du Nord, et notamment l’île d’Heligoland deviendra la scène principale des opérations navales entre les deux pays.
Heligoland : une île stratégique dans le conflit mondial Malgré sa petite taille, l’île d’Heligoland a une importance primordiale en termes de stratégie navale en mer du Nord. Sa proximité avec l’Allemagne accroît son rôle potentiel. Alors que l’île est à de la côte est britannique, elle n’est qu’à des embouchures de l’Elbe, Jade et Weser. Cela signifie donc qu’elle est la porte d’entrée donnant sur les eaux territoriales allemandes, et consécutivement, qu’elle permet d’accéder aux ports allemands majeurs. Heligoland est à au nord-ouest du port de Cuxhaven, et à du port de Wilhelmshaven.
C’est à la fin des années 1880 que l’Allemagne souhaite acquérir l’île d’Heligoland. En effet, les politiciens allemands, et notamment Otto von Bismarck, reconnaissent l’utilité de l’île, pas uniquement pour défendre les ports allemands, mais également pour surveiller l’ouverture à l’ouest du canal de Kiel, qui permet un transit plus rapide des unités navales allemandes entre la mer du Nord et la base navale de Kiel dans la mer Baltique. En 1890, alors que la construction du canal n’est pas achevée, l’île d’Heligoland est cédée aux Allemands. Avec Heligoland en leur possession, les Allemands sont libres de construire une base défensive afin de sauvegarder les eaux autour de l’île, et les ports de la marine allemande.
Leur stratégie centrale est celle d’une action décisive en mer. Ce but fut enraciné dans les ordres de guerre du premier destinés au commandant en chef de la flotte britannique : Arthur Mader, From the Deadnought to Scapa Flow: The Royal Navy in the Fisher Era, 1904 – 1919, vol1. The road to war, 1904 – 1910 (London: Oxford University Press, 1961), . Cité dans: Eric W. Osborne, The Battle of Heligoland Bight, Bloomington, Indiana University Press, 2006, . La méthode pour arriver à ce but se concentre en premier lieu sur l’organisation d’un blocus par la Royal Navy. C’est en effet en effectuant un blocus contre les ports ennemis que la Grande-Bretagne compte dégrader l’économie de la nation allemande, et ainsi, sa capacité à se battre.
Un renforcement de la domination maritime pour la Navy Heligoland occupe donc une position importante dans les plans de la Navy dès le premier stade du conflitE.A. Altham, in great Britain, Public record Office, Memorandum on the Military Policy to Be Adopted in a war with Germany, 10 february 1903, , CAB 38/4/9 (PRO). Cité dans: Eric W. Osborne, The Battle of Heligoland Bight, Bloomington, Indiana University Press, 2006 .
Les officiers de la marine espèrent en effet qu’un blocus forcerait les troupes ennemies à sortir afin de contrer le blocus et ainsi écarter une ruine économique et militaire. Les Britanniques sont persuadés que leur supériorité militaire leur assurerait une victoire. Le a lieu une réunion sur la stratégie militaire à adopter pour la guerre contre l’Allemagne. Wilson insiste sur la nécessité d’organiser un blocus contre l’Allemagne, mais surtout réaffirme la nécessité d’obtenir l’île d’Heligoland, afin de l’utiliser comme une base avancée des opérations concernant le blocus, mais également parce qu’elle est un point stratégique permettant la possible capture des ports allemands.. Il affirme que la capture des ports allemands paralyserait l’activité navale allemande, et permettrait de servir de diversion aux Français, engagés dans un combat à terre sur le front européenGreat Britain, Public Record Office, Minutes of the 114th meeting of the Committee of Imperial Defense, , 23 August 1911, CAB 2/2 (PRO). Cité dans: Eric W. Osborne, The Battle of Heligoland Bight, Bloomington, Indiana University press, 2006, ..
La première rampe de lancement allemande La stratégie allemande établie en 1905 pour contrer l’ennemi anglais insiste sur la nécessité de construire des installations et des défenses sur Heligoland, et sur les bases navales de la mer du Nord en général. Le but des Allemands est de conserver leur flotte intacte, tout en causant d’importantes pertes à la Navy. En 1908 est conçu un plan de bataille, partisan d’une stratégie offensive plutôt que défensive. L’objectif principal est de réduire les forces de la Navy pour ensuite mener une attaque décisive.
En 1912, la Kaiserliche Marine allemande adopte des ordres opérationnels :
Mais finalement, l’Allemagne entre dans la Première Guerre mondiale sans une stratégie navale définie.
La structure bureaucratique : limite des deux armées navales Les forces navales britanniques et allemandes ont souffert de désavantages bureaucratiques qui ont eu un effet direct sur les événements qui ont suivi, et notamment lors de la bataille d’Heligoland.
Les limites bureaucratiques de la marine britannique L’administration navale de la Grande-Bretagne est en effet divisée en deux entités, qui sont soumises à l’autorité du premier ministre, à l’époque, Herbert Asquith : l’administration originelle de la British Navy et la Naval War Staff (aussi connue sous le nom de « »), entité conçue spécialement en 1912 pour la conduite d'une guerre.