Les relations entre les extrêmes droites européenne et américaine remontent aux années 1920, mais elles ont acquis au , et à l'ère d'internet, une visibilité particulière. Si dans les années 1920-1930, les émigrés européens fascistes contribuent à transplanter aux États-Unis des théories forgées sur le Vieux Continent, après la Seconde Guerre mondiale la direction de l'échange tend à s'inverser et les États-Unis pourvoient l'Europe en textes d'abord antisémites et négationnistes puis suprémacistes et islamophobes. Les méthodes d'action changent au ; les militants américains d'extrême droite sont très actifs sur les réseaux sociaux et les sites web où ils tentent d'exercer une influence sur la vie politique des pays européens. Des groupes fondamentalistes chrétiens offrent un soutien financier à des organisations d'extrême droite en Europe - notamment des organisations anti-LGBT et anti-avortement. L'influence n'est pas à sens unique, toutefois, il arrive que des idées d'extrême droite produites en Europe puissent rencontrer un écho auprès de l'extrême droite américaine.
Les extrêmes droites européenne et américaine ont en commun l'ultranationalisme, le populisme, et le racisme. Leurs racines historiques sont toutefois différentes. Par ailleurs elles baignent dans des contextes culturels politiques distincts, l'extrême droite américaine bénéficiant d'une plus grande liberté d'expression, accordant au christianisme une place plus centrale, et recourant plus facilement à des moyens d'action violents.
Histoire Années 1920-1930 Les extrêmes droites européenne et américaine se développent de manière séparée, puis elles se rencontrent du fait de l'immigration aux Etats-Unis d'Européens fascistes dans l'entre-deux guerresMokhtar Ben Barka, « Les rapports entre les extrêmes droites européenne et américaine ». États-Unis / Europe, édité par Mokhtar Ben Barka et Jean-Marie Ruiz, Presses universitaires du Septentrion, 2006, p.91-112, lire en ligne.
L'extrême droite américaine a une histoire propre qui remonte à l'histoire de l'esclavage, de la guerre de Sécession (1861-1865) et du suprémacisme blanc ; le Ku Klux Klan, organisation raciste anti-noirs, s'inscrit dans cette filiation. Les origines de l'extrême droite aux Etats-Unis peuvent être aussi situées du côté de mouvements protestants nativistes opposés à l'immigration de catholiques, d'orthodoxes, de juifs et d'Asiatiques ; les organisations Know Nothing, et du ont ainsi préparé la voie aux mouvements d'extrême droite anti-immigrés.
Pendant l'entre-deux guerres, l'extrême droite en Europe donne naissance à des régimes dictatoriaux ou totalitaires, et se trouve dans une position dominante, à la différence de l'extrême droite américaine. « L’Europe exporte alors ses idéologies extrémistes vers les États-Unis, qui, certes, étaient déjà préparés par une longue tradition raciste », souligne Mokhtar Ben Barka, professeur de civilisation américaine. Des fascistes italiens émigrés aux Etats-Unis fondent la Ligue fasciste d'Amérique du Nord, des nazis allemands créent le Bund germano-américain.
Après la Seconde Guerre mondiale Exportation de l'extrémisme américain en direction de l'Europe Après la Seconde Guerre mondiale l'extrême droite en Europe est très affaiblie par sa défaite. Les Etats-Unis y exportent alors de nouvelles formes d'extrémisme : Tom Metzger (fondateur par ailleurs de la White Aryan Resistance), le néonazi David Duke, le suprémaciste blanc , établissent des branches du Ku Klux Klan et de la White Aryan Resistance en Suède, en Allemagne, au Royaume-Uni. En France, un skinhead français, Serge Ayoub, fonde en 1985 un premier Ku Klux Klan éphémère. En 1988, Olivier Devalez crée un autre Ku Klux Klan français (demeuré à l'état embryonnaire) ; le bulletin du Klan, L’Empire Invisible, développe les thèses négationnistes de révisionnistes américains, allemands ou canadiens.
En Allemagne, la majeure partie des textes nazis et révisionnistes disponibles sont importés clandestinement des Etats-Unis, selon l' Office fédéral de protection de la constitution ( Bundesamt für Verfassungsschutz, BFV). Les groupes néonazis allemands partagent avec de nombreux groupes d'extrême droite américains une idéologie raciste et aryenne. L'idée antisémite et complotiste du « Gouvernement occupé par les sionistes », selon laquelle plusieurs gouvernements seraient en fait contrôlés par les Juifs est commune à ces groupes, réunis par le même objectif de «préservation de la race blanche»Tajnev Schultz, « Transatlantic Ties of the Far Right: The NSU Case in Germany and its Links to Actors and Incidents in the USA ». Terrorism and Political Violence, 2022, 35(7), 1468–1485, lire en ligne.
Le cas du groupe terroriste d'extrême droite allemand appelé Parti national-socialiste souterrain, Nationalsozialistischer Untergrund (NSU), éclaire les liens entre extrêmes droites américaine et allemande. Ce groupe actif entre 1998 et 2011 cible principalement des immigrés musulmans, tue 10 personnes dont plusieurs Turcs ; préparant leurs attaques les membres du NSU appelaient toutes leurs futures victimes "Ali" et les numérotaient. Les références au Ku Klux Klan sont nombreuses dans les fanzines rédigés par les membres du NSU, dans les images et les vidéos de leurs ordinateurs. Ces extrémistes allemands vouent un culte à un roman américain, Les Carnets de Turner du nationaliste blanc William Luther Pierce, auquel ils empruntent des slogans et des schémas d'action. Dans ce roman d'anticipation des personnages suprémacistes blancs mènent une guerre raciale, s'en prennent au gouvernement des États-Unis, aux Noirs et aux Juifs (ces derniers étant associés au gouvernement). Les membres du NSU ont téléchargé Mein Kampf de Hitler, interdit en Allemagne, à partir du site Internet du célèbre néonazi américain Gary Lauck. Par ailleurs ils avaient envisagé de fuir aux États-Unis où ils avaient des amis. Selon le professeur de journalisme Tanjev Schultz, « les terroristes du NSU faisaient partie d'une extrême droite transatlantique qui s'accorde sur l'idéologie de la suprématie blanche ».
Exportation de l'extrémisme européen en direction des Etats-Unis Il arrive aussi que l'Europe continue à « irriguer » l'extrémisme américain. Ainsi selon Sylvie Laurent, il y a entre l'extrême droite française et l'extrême droite américaine «une convergence intellectuelle depuis les années 1960 dans laquelle le rôle de la Nouvelle droite avec Alain de Benoist et le GRECE a été fondamental ». Le roman raciste de Jean Raspail, Le Camp des saints (1973), où l'Europe est représentée comme « submergée par une invasion migratoire », contre laquelle les Européens doivent prendre les armes, a été brandi comme un ouvrage prophétique par l’extrême droite américaine et a rencontré un large succès aux États-Unis. Des décennies plus tard le stratège américain d'extrême droite Steve Bannon déclare encore sa prédilection pour ce livre de Jean Raspail.
Années 2010-2020 Activités en ligne de l'extrême droite américaine Les militants de l'extrême droite américaine utilisent les réseaux sociaux pour tenter d'influer sur les élections dans des divers pays européens et favoriser les candidats d'extrême droite. Ils initient les militants européens à leurs tactiques de désinformation.
Lors des élections présidentielles françaises de 2017, des militants américains, incités en ce sens par Jack Posobiec, un journaliste de la chaîne de télévision d’extrême droite One America News Network, ont diffusé en abondance sur les réseaux sociaux des messages avec le hashtag #MacronLeaks qui célébraient l’opération de pirates informatiques (peut-être russes) menée contre le candidat Emmanuel Macron - opération consistant à divulguer des documents secrets liés à la campagne politique d'Emmanuel Macron. L'enjeu pour ces militants était de favoriser la candidate adverse, Marine Le Pen, dirigeante du parti d'extrême droite le Rassemblement national. « Nous devons bombarder les réseaux sociaux français de propagande pro-Le Pen », pouvait-on lire sur le forum 4Chan. Sur les forums Reddit et Discord, également très fréquentés par les groupes d'extrême droite, des militants américains ont prévu de saturer les réseaux en France avec de faux comptes ; ils ont diffusé des mèmes devenus viraux où Macron figure dans le rôle de Marie-Antoinette, reine de France coupée du peuple et finalement guillotinée, dans l'espoir que l'extrême droite française amplifie le mouvement en partageant ces mèmes. Néanmoins E. Macron a été élu, et cette campagne en ligne n'a pas produit l'effet escompté, sans doute en raison de la barrière de la langue (les messages étant en anglais).
Lors des élections parlementaires italiennes de 2018, où l'extrême droite a rencontré un certain succès, le Daily Stormer, un site néo-nazi américain, voit dans l'action terroriste de , candidat de la Ligue italienne qui a tiré sur six immigrés africains, une publicité vivante pour l'extrême droite en Italie. Sur le forum 4Chan, des utilisateurs anonymes diffusent des mèmes devenus viraux qui célèbrent en Luca Traini le « dieu de la guerre raciale », et le présentent comme un personnage de jeux vidéo violents. Un appel en ligne a été lancé avant les élections pour coller des affiches qui qualifient Lucas Traini d'« eroe » ou héros ; un message en anglais disait : "Si vous êtes italien, aidez-nous en imprimant cette image et en la diffusant partout où vous le pouvez".
Lors des élections législatives suédoises de 2018, des militants américains d'extrême droite ont contribué à relayer la fausse information fabriquée par l'extrême droite suédoise selon laquelle il y aurait eu « une fraude électorale généralisée » ; «FRAUDE MASSIVE !! Pourquoi les médias n'en parlent-ils pas ?» », pouvait-on lire ainsi sur le forum Reddit.
En Irlande, lors du référendum constitutionnel irlandais de 2018 sur l'accès à l'avortement en 2018, des groupes américains ont payé des messages et des vidéos politiques sur Facebook dans le but de convaincre les électeurs de voter en faveur du maintien de l'interdiction de l'avortement. La masse de messages anti-avortement envoyés de l’étranger était telle (des militants britanniques et canadiens s'étant joints à la campagne) que Facebook et Google ont décidé de prohiber à l'avenir l'achat de publicités politiques par des acteurs étrangers un mois avant un vote. Les Irlandais ont par ailleurs voté pour l'autorisation de l'avortement.
Rôle du stratège américain Steve Bannon Steve Bannon connu comme un des stratège de l'extrême droite américaine, ancien conseiller de Donald Trump, a noué de nombreux contacts avec les figures majeures de l'extrême droite européenne. D'une part il transmet les thèses fondamentales de l'alt-right américaine ; d'autre part il tente de rapprocher les différentes mouvances de l'extrême droite européenne, ce dernier projet obtenant l'adhésion de Matteo Savini en Italie, de Viktor Orban en Hongrie, mais non des Démocrates de Suède. L'objectif politique de Steve Bannon est de favoriser la conquête par l'extrême droite du tiers des sièges du Parlement européen aux élections de mai 2019, et de constituer ainsi une «minorité de blocage» eurosceptique. Un autre objectif est de mondialiser l'alt- right, de former une «Internationale alt-right».
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