La bataille du Tage oppose l'armée punique du général carthaginois Hannibal Barca et une grande armée de Carpétans, à laquelle se sont joints des contingents des Vaccéens et des Olcades. Elle se déroule en , probablement à la fin de l'été ou au cours de l'automne, en Ibérie, dans la partie supérieure du Tage, non loin de Tolède.
Cet affrontement sur le chemin du retour à sa base principale de Qart Hadasht en Hispanie punique constitue la première bataille rangée menée par le général carthaginois après les sièges réussis d', d' (Salamanque) et d' (Toro). Elle oppose une armée punique composée d'une base africaine (infanterie lourde et éléphants de guerre) et de nombreux alliés ou mercenaires d'origine ibère ou celtibère à des troupes d'infanterie des peuples de la Meseta.
Polybe et Tite-Live, les deux seules sources évoquant la bataille, mentionnent pour les Carpétans, nombre diminué à par les sources modernes. En face, les Carthaginois et leurs alliés sont moins nombreux. Après avoir franchi le Tage, les Carthaginois construisent un camp fortifié avant de repasser le fleuve de nuit. Le lendemain matin, les Carpétans traversent le cours d'eau et sont mis en fuite par la cavalerie punique et les éléphants d'Hannibal Barca. L'armée de Carthage remporte la bataille, peut rentrer avec son butin à Qart Hadasht et commencer le siège de Sagonte l'année suivante, ce qui déclenche la deuxième guerre punique contre la République romaine.
Contexte historique
vignette|alt=Carte avec les territoires carthaginois en gris montrant les trois phases d'extension de leur territoire en Ibérie du sud-est vers le centre-ouest de la péninsule Ibérique|Différentes phases de la conquête punique de l'Ibérie. Après sa défaite contre Rome lors de la première guerre punique, Carthage oriente ses forces vers la conquête de la péninsule Ibérique afin de trouver une source alternative aux ressources fournies par les territoires de Sicile et de Sardaigne perdus au profit de Rome, et ainsi éviter de tomber dans une dépendance vis-à-vis des marchands italiens. Les deux premiers commandants puniques qui se succèdent, Hamilcar Barca puis Hasdrubal le Beau, tentent d'obtenir la soumission, par la force ou par des alliances, des territoires tartessiens et ibériques du sud et du sud-est de la péninsule. Une fois ces territoires conquis ou vassalisés, Hasdrubal le Beau, peu avant sa mort, lance des actions militaires visant à prendre le contrôle des territoires intérieurs de la Meseta.
Après l'assassinat d'Hasdrubal le Beau par un client du roi Tagus, chef supposé des Olcades, Hannibal Barca est choisi comme chef de l'armée carthaginoise en Ibérie. Il poursuit la stratégie mise en place par son prédécesseur et beau-frère en soumettant en les Olcades, situés au sud-est de la Meseta, et en entreprenant en une campagne contre les Vaccéens situés au nord-est de ce haut-plateau. Ses objectifs sont multiples : prisonniers de guerre qui vont travailler dans leurs mines de Qart Hadasht et du haut Guadalquivir, mercenaires pour la cavalerie, réserves de céréales d'après Adolfo Domínguez Monedero et Eduardo Sánchez Moreno mais également, pour José María Blázquez Martínez, sécurisation de l'arrière de leur territoire principal avant de se lancer dans leur expédition contre Rome, ou encore exploitation de nouvelles ressources minières d'après José Manuel Roldán Hervás. La théorie la plus récente évoquée par Julio Javier Mangas Manjarrés mentionne le contrôle du commerce du sel car la production des mines de sel sous contrôle punique est orientée vers les peuples de la Meseta qui en sont des consommateurs importants ; l'objectif est de continuer les échanges de cet agent conservateur contre des produits agricoles et des auxiliaires.
Pour cette campagne sur la Meseta, Hannibal Barca quitte Qart Hadasht et se dirige vers l'extrémité orientale de la Sierra Morena pour la border sur son versant nord, traversant le territoire de ses alliés Oretans en direction de l'ouest jusqu'à atteindre le territoire des Vettons, où il tourne vers le nord le long d'un tracé qui sera plus tard celui de la , jusqu'à atteindre l'objectif final de sa campagne : le territoire des Vaccéens.
Chez les Vaccéens, Hannibal Barca assiège d'abord qu'il réussit à prendre après plusieurs combats et négociations. Il assiège ensuite pour finalement la prendre après une résistance acharnée de ses habitants. Pour Sergio Remedios Sánchez, Hannibal Barca traverse un territoire qui ne lui est pas hostile, à savoir celui supposé des Carpétans, car aucune des sources ne mentionne à quel peuple appartient le gué. Toujours selon cet auteur, les Carpétans auraient décidé d'attaquer l'armée de Carthage en raison des pillages qui accompagnent généralement les armées qui traversent un territoire à cette époque. Au retour de sa campagne dans la Meseta, l'armée d'Hannibal est interceptée par une armée des Carpétans qui est rejointe par des fugitifs olcades et vaccéens, peut-être dans le cadre, selon Alberto Pérez Rubio, d'une alliance défensive où les trois peuples s'assurent une aide mutuelle défensive en cas d'attaque sur leur territoire appelée en grec epimachia, les Vaccéens ayant probablement fourni les informations sur l'arrivée prochaine des troupes puniques.
Localisation vignette|alt=Carte géologique montrant les cinq possibles localisations du gué sur le Tage|Propositions pour la localisation possible du gué où se déroule la bataille à partir d'une étude géologique. En 1804, Juan Alvarez de Quindós, dans l'ouvrage , évoque une localisation dans le champ de Valdeguerra, sur la rive droite du Tage et au nord d'Aranjuez, à Colmenar de Oreja. Cette opinion est partagée par Dionisio Urbina Martinez en 2000 dans son ouvrage , qui s'appuie sur des découvertes archéologiques réalisées dans les grottes locales et la toponymie des lieux habités du secteur.
En 1935, Adolf Schulten propose dans son une localisation près de Tolède dans un gué d'environ . Cette hypothèse est reprise par d'autres auteurs comme Martín Almagro Gorbea dans son travail en 1969, puis par Harry Morrison Hine dans son article « » en 1979, et enfin par Enrique Gozalbes Cravioto dans son livre en 2000. Cette location est toutefois remise en cause par des auteurs récents comme Sergio Remedios Sánchez ou encore par Enrique Gozalbes Cravioto qui, dans l'ouvrage précédemment cité de 2000, propose une localisation à Titulcia sur les cours d'eau Tajuña et Jarama, bien loin du Tage.
En 2001, Eduardo Sánchez Moreno évoque dans un chapitre intitulé « » l'usage d'un gué utilisé pour la transhumance possiblement situé sur le cours moyen du Tage dans l'un des lieux suivants : Aranjuez, Azután, El Puente del Arzobispo, Las Herencias, Talavera de la Reina ou Tolède.
En 2015, Diego Salvador Cornejo, dans , propose quant à lui une localisation au gué d'Alharilla près de Fuentidueña de Tajo.
En 2019, Emilio Gamo Pazos, Javier Femández Ortea, Miguel Ángel Rodríguez-Pascua, Andrés Diez-Herrero, María Ángeles Perucha Atienza et José Francisco Mediato Arribas proposent dans un article une localisation dans la zone de Caraca avec un gué de . Les raisons invoquées pour ce choix sont qu'il s'agit à cette époque d'un point de passage utilisé pour franchir le Tage et où passera plus tard la voie romaine Complutum-, ainsi que la présence d'un fossé pouvant être la base d'une palissade et l'utilisation possible de quatre ou cinq gués traversables dans le secteur.
Forces en présence Armée carthaginoise et alliés
La composition de l'armée carthaginoise est difficile à établir. Les hypothèses sont basées sur des sources grecques ou romaines (Diodore de Sicile, Polybe ou Tite-Live) qui sont souvent hostiles aux Carthaginois. Les sources puniques ont disparu et l'archéologie n'a pas permis de compenser cette perte. L'historiographie récente remet en cause l'usage massif des mercenaires par cette armée, l'appel aux citoyens puniques semble courant.
L'armée punique a un caractère hellénistique, avec un noyau formé de phalanges d'infanterie lourde, compacte, bien entraînée pour permettre une maniabilité raisonnable et très puissante en attaque frontale. Ces phalanges, sans sarisses, sont soutenues par des unités d'infanterie légère et de cavalerie peu nombreuses. Les membres de ces unités, probablement déjà entraînés sous Hamilcar Barca, sont assez professionnels tout en ayant servi longtemps, ce qui a permis une formation efficace et homogène. Quant à leurs armes, elles sont standardisées, même si les Carthaginois ont recours à l'utilisation d'armes « exotiques » comme les éléphants de guerre.
Hamilcar Barca aurait fait évoluer la composition de l'armée punique. Fernando Quesada Sanz estime que l'incorporation de troupes ibères et celtes permet de limiter la perte de vétérans d'origine africaine lors des campagnes dans la péninsule. Giovanni Brizzi évoque une réforme militaire de l'armée punique basée en Ibérie sous Hannibal Barca, qui consisterait à incorporer des troupes gauloises ou ibères à la place de la phalange au centre du dispositif ; mais il s'agit ici d'une interprétation personnelle non évoquée par les sources antiques. Selon Eduardo Sánchez Moreno, des interprètes indigènes, probablement d'origine carpétane ou orétane, auraient accompagné l'armée d'Hannibal Barca lors de l'expédition de pour guider l'armée punique ou négocier des traités.
En Ibérie carthaginoise, cette armée est dirigée par des officiers supérieurs composés de nobles carthaginois mais, à sa base, ses citoyens combattent peu en dehors de l'Afrique à partir de la première guerre punique. Elle est donc composée principalement dans ce secteur de l'empire punique de troupes de trois types, différenciées selon leur origine : sujets de Carthage comme les Turdétans ou les Libyens, peuples alliés comme les Oretans ou les Numides, des mercenaires en contingents complets, tel est le cas des Celtibères. Les officiers subalternes sont souvent de la même origine que les soldats qu'ils commandent car les alliés ou mercenaires sont engagés en unité complète. Polybe nous informe qu'il possède également .
Carpétans et alliés vignette|upright=0.6|alt=Dessin d'un soldat ibérique avec une épée courte dans la main droite, un petit bouclier rond dans la main gauche, une lance dans le dos et avec un petit bouclier rond fixé sur sa poitrine|Reconstitution d'un soldat ibérique.
Les Carpétans, les Vaccéens et les Olcades sont des voisins et des traités d'assistance les lient certainement. Ce sont des tribus d'origine celtique et leurs armées respectives ont la structure connue sous le nom de « bande de guerre », c'est-à-dire composée de groupes de guerriers chacun lié à son propre chef par des liens de dépendance, de clientèle ou de famille. Ces groupes sont constitués d'infanterie avec un entraînement et des armes inégaux, puisqu'une grande partie de leurs membres qui ne sont pas des guerriers professionnels entourent un petit groupe de guerriers bien entraînés. Leur manière de combattre repose sur des formations denses qui utilisent une tactique d’attaques initiales massives et très violentes en forme de coin, mais il leur manque la discipline nécessaire pour surmonter les échecs ou résister à l’adversité. Le dispositif est complété par une infanterie légère lançant des javelots.
Cette armée manque d'un commandement unifié, puisqu'aucune des sources qui racontent la bataille n'indique l'existence d'un chef suprême de l'armée. Ce point rompt avec les guerres précédentes entre les tribus hispaniques et les Carthaginois, pour lesquelles les noms d'Istolacio, d'Indortes ou du roi Orisón sont connus.