Carroll Borland, née en 1914 et morte en 1994, est une actrice américaine connue pour un seul film : La Marque du vampire, produit par la MGM, réalisé par Tod Browning, et sorti en 1935. Créditée sous un nom de scène (Carol Borland), elle y interprète Luna, la fille du comte Mora joué par Bela Lugosi. Bien que son temps de présence à l'écran n'excède pas une dizaine de minutes et que son personnage reste muet (à l'exception d'une réplique qu'elle dit hors-champ dans l'épilogue), elle impose un nouveau type : celui de la femme vampire. Comme l'écrira l'historien et romancier de science-fiction David J. Skal, « son apparition dans La Marque du vampire fut une importante contribution à l'iconographie de l'horreur, fixant l'image de la vampire aux longs cheveux et aux yeux en amande ». Malgré sa présence marquante dans le film de Browning, Carroll Borland n'a pas fait carrière à Hollywood.
Biographie Carroll Borland naît le à Fresno en Californie. À l'âge de 4 ans, elle commence à suivre des cours de danse. Dans les années 1920, elle suit des cours d'art dramatique (au lycée, elle jouera dans des pièces de Shakespeare les rôles de Juliette, de Cléopâtre et de Lady Macbeth, et elle se présentera plus tard comme une actrice shakespearienne). À 15 ans, elle vit à Oakland. Là, elle assiste à une représentation de la pièce de théâtre adaptée de Dracula et tombe amoureuse de l'acteur qui interprète le vampire : Bela Lugosi. « Je crois que toutes les adolescentes passent par un moment où elles tombent amoureuses d'un cheval, d'un monstre ou de je ne sais quoi, confiera-t-elle plus tard. Et je n'avais jamais vu quelqu'un d'aussi excitant que Bela Lugosi. Il était sans aucun doute l'homme le plus magnétique que j'aie jamais rencontré. » Elle écrit Countess Dracula, une suite de Dracula située dans les années 1930 et dans laquelle le vampire séduit une femme moderneGregory William Mank, 1999, . Elle envoie le manuscrit du roman à Lugosi qui lui répond et la rencontre. Elle devient sa protégée, pas sa maîtresse. Malgré le soutien de Lugosi, Countess Dracula ne trouve pas d'éditeur. Borland poursuit ses études d'art dramatique à l'Université de Californie à Berkeley. Fin 1932, Lugosi monte une version abrégée de la pièce Dracula et lui propose le rôle de Lucy WestenraGregory William Mank, 1999, . Elle participe très probablement aux répétitions et peut-être même, comme elle l'affirmera plus tard, à la tournée de la troupe en Californie du Nord (les historiens qui ont travaillé sur Dracula et Lugosi n'ont trouvé aucune trace de sa participation à la tournée)David J. Skal, 2004, et 294. En 1933, elle apparaît dans Les Deux Flemmards, un court métrage de Laurel et Hardy. À la fin de l'année suivante, elle obtient le rôle de Luna dans La Marque du vampire, une production MGMGregory William Mank, 1999, avec Bela Lugosi (parmi les actrices qui auditionnaient pour le rôle, il y avait Rita Cansino qui deviendra célèbre quelques années plus tard sous le nom de Rita Hayworth). Habillée par Adrian, coiffée et maquillée par William J. Tuttle, éclairée par James Wong Howe, et dirigée par Tod Browning, Carol Borland (comme on l'appelle désormais) est immédiatement remarquée par le public et la critique. Mais elle ne parvient pas à obtenir de nouveaux rôles au cinéma, à l'exception d'un rôle secondaire (qui sera coupé au montage) dans une autre production MGM, La Malle de Singapour, et d'une apparition dans un serial produit par Universal, Flash GordonGregory William Mank, 1999, . Elle joue au théâtre, se marie avec Vernon J. Parten, un journaliste et agent, écrit avec lui des pièces radiophoniques. En 1952, elle donne naissance à une fille, Anne, puis reprend des études universitaires en psychologie et théorie de l'apprentissage. Elle obtient un doctorat et devient enseignante, notamment à UCLA. Dans les années 1960 aux États-Unis, les films d'épouvante des années 1930 ont retrouvé un public grâce à la télévision. Les magazines qui leur sont consacrés, Famous Monsters of Filmland et Castle of Frankenstein, publient fréquemment des photographies de Carroll Borland. En 1966, elle donne un long entretien à Forrest J. Ackerman dans lequel elle évoque ses souvenirs de Bela Lugosi. Dans les années 1980, elle interprète des rôles secondaires dans Scalps et Biohazard, deux films d'horreur à petit budget réalisés par un ancien lecteur de Famous Monsters of Filmland : Fred Olen Ray. Carroll Borland meurt le à Arlington en VirginieGregory William Mank, 1999, . Quelques semaines après sa mort, l'éditeur MagicImage Filmbooks publie Countess Dracula, le roman qu'elle avait écrit à l'âge de 15 ans et qui était jusqu'alors resté inédit. vignette|Carroll Borland reprend son rôle de Luna une trentaine d'années après l'avoir incarné au cinéma, le temps d'une photographie prise par Walter J. Daugherty pour le numéro 39 du magazine Famous Monsters of Filmland (1966). À l'époque où cette image est publiée, Borland n'est plus actrice depuis longtemps, elle est enseignante.|350x350px
Carol ou Carroll ? Dans La Marque du vampire, l'actrice est créditée sous le nom de Carol (et non Carroll) Borland. Et c'est en employant ce nom que ses premiers admirateurs, notamment en France, écriront sur elle.
Borland voulait-elle modifier l'orthographe de son prénom pour se donner un nom de scène ? Ou bien est-ce la MGM qui lui a imposé cette modification ? Ce qui est certain, c'est que Forrest J. Ackerman l'appelle Carroll (et non Carol) Borland lorsqu'il s'entretient avec elle en 1966 pour Famous Monsters of Filmland, alors que dans un précédent numéro de la revue, elle était prénommée Carol (et non Carroll)Famous Monsters of Filmland, no 16, mars 1962, . Ackerman a expliqué plus tard que c'est l'actrice qui lui a épelé son prénom. Dans les années 1980, elle est créditée au générique de Scalps et de Biohazard sous le nom de Carroll Borland. C'est aussi l'orthographe qui est retenue pour l'édition de son roman, Countess Dracula - édition publiée après sa mort mais préparée de son vivant, avec son accord.
Dans les livres où elle est mentionnée, son prénom commence à être orthographié avec deux "r" et deux "l" dans les années 1980. Témoin de ce changement : la fluctuation orthographique lorsqu'il est question de l'actrice dans un ouvrage publié en 1983, The Psychotronic Encyclopedia of FilmMichael Weldon, 1983, . Depuis les années 1990, elle est plus fréquemment appelée Carroll Borland, dans les pays anglophones mais aussi en France. C'est cette orthographe qui est utilisée ici, sauf dans les citations de textes écrits dans les années 1950, 1960 ou 1970.
L'image de la femme vampire
De Dracula à La Marque du vampire Luna, le prénom du personnage interprété par Carroll Borland dans La Marque du vampire, est une contraction des prénoms des deux personnages féminins principaux (Lucy et Mina) du roman de Bram Stoker, Dracula.
Luna n'est pas la première femme vampire du cinéma hollywoodien parlant. Quatre ans plus tôt, dans Dracula (Tod Browning, Universal, 1931), Dorothy Tree, Geraldine Dvorak et Cornelia Thaw avaient interprété les épouses du comte et Frances Dade, dans le rôle de Lucy, y avait, le temps d'un plan, erré dans la nuit après que son personnage fut devenu un vampire. Ce n'est pourtant pas à partir de leur interprétation que s'est fixée l'image de la femme vampire, mais à partir de celle de Carroll Borland. Il y a à cela plusieurs raisons :
leur nombre. Quatre femmes vampires dans Dracula, une seule dans La Marque du vampire. Il est plus difficile de fixer une image avec quatre actrices différentes : même si les trois épouses de Dracula et Lucy sont vêtues et maquillées de la même manière (longue robe évoquant un suaire, teint très pâle), elles se distinguent par leur coiffure, la couleur de leurs cheveux (une des épouses et Lucy semblent blondes, les deux autres épouses ont les cheveux noirs), leur physionomie. leur apparence. Du point de vue vestimentaire, Luna ne se distingue pas nettement des femmes vampires de Dracula : la robe blanche, ample, aux manches très évasées, qu'Adrian a conçue pour Carroll Borland évoque elle aussi un suaire. Ce qui la différencie, c'est son visage (sa « grande bouche » comme elle le dira elle-même) et sa coiffure : les femmes vampires de Dracula ont les cheveux courts ou mi-longs, plaqués, légèrement ondulés par endroits, comme les élégantes des années 1930., alors que Luna a des cheveux longs et raides, coiffés avec la raie au milieu, et qui tombent de chaque côté de son visage en cachant ses oreilles. Le choix de William J. Tuttle, alors maquilleur et coiffeur débutant, est audacieux : une coiffure moins sophistiquée que celle des actrices hollywoodiennes de l'époque, et qui semblera moderne et même « hippie » aux spectateurs des années 1960.. « Je n'avais pas à être belle, dira plus tard l'actrice, juste à être moi-même, avec mon visage et ma grande bouche tels quels. »Gregory William Mank, 1999, Le glamour de Carroll Borland à l'écran vient donc moins de son visage et de sa coiffure que de l'éclairage, de la photographie en noir et blanc de James Wong Howe, qui donne à ses cheveux « auburn »Gregory William Mank, 1999, l'aspect d'un noir « de jais ».
leur temps de présence à l'écran. En 1931, Bela Lugosi doit montrer qu'il est capable d'incarner un Dracula de cinéma tout aussi convaincant que le Dracula de théâtre qu'il avait été jusqu'alors. Les femmes vampires doivent le mettre en valeur, et non lui voler la vedette. Quand Dracula sort sur les écrans, Lugosi devient une star de cinéma. En 1935, il n'a plus rien à prouver aux yeux du public : il est « "le" vampire »Stéphane du Mesnildot, CinémAction, , 2007, , une « icône ». Le comte Mora, le personnage qu'il interprète dans La Marque du vampire, peut rester en retrait, « muet, enveloppé dans sa cape, presque toujours immobile » et laisser agir sa fille, Luna. D'où le temps de présence à l'écran de Carroll Borland, nettement plus long que celui des actrices qui jouaient les femmes vampires dans Dracula (même si ce temps reste encore court, comme le regretteront plusieurs critiques).