Le Bodhicharyâvatâra (du sanskrit बोधिचर्यावतार, IAST Bodhicaryāvatāra ; ) est un traité en vers rédigé en sanskrit, dû au moine bouddhiste indien Shantideva (vers 685-763)Robert E. Buswell Jr. et Donald S. Lopez Jr., The Princeton Dictionary of Buddhism, Princeton, Princeton University Press, , p. 129-130.. Divisé en dix chapitres, l'ouvrage présente l'engagement et la pratique d'un bodhisattva, ainsi que son aspiration à l'esprit d'éveil (bodhicitta).
La présente page donne un résumé détaillé de l'ouvrage. Pour la présentation de l'œuvre elle-même, voir
Résumé
1. Les bienfaits de l'esprit d'Éveil Shantideva y expose l'axe central et le moteur de la marche vers la bouddhéité, à savoir: l'esprit d'Éveil ou bodhicitta en sanskrit. Shantideva définit cet esprit d'Éveil comme "le désir d'apaiser les souffrances infinies de tous les êtres et de les doter d'infinies qualités" (§ 22, I)Shantideva, Vivre en Héros pour l'Éveil, traduction de Georges Driessens, Paris, 1993, . Voir aussi: la deuxième édition de La marche vers l'Éveil, éd. Padmakara, 2007. Ces deux traductions sont toutes deux excellentes et à conseiller: idéalement, on les mettra en parallèle si l'on veut étudier le Bodhicharyavatara en langue française. Les références indiquées à la suite des citations indiquent la strophe et le chapitre dans lequel figure le passage cité. Toutes les citations de cet article sur le Bodhicharyavatara renvoie à ces deux traductions (sauf éventuellement notice contraire).. Cet esprit d'Éveil doit donc naître dans la conscience du chercheur spirituel, croître et prendre de l'ampleur en elle de façon à transformer sa vie, la vie des autres et le monde au point où "la masse illimitée des êtres atteindra sans peine la suprême félicité" (§ 7).
Dans cette optique, Shantideva distingue deux aspects du bodhicitta (§ 15 & 16) :
L'esprit d'aspiration à la plénitude. L'esprit d'engagement à la plénitude.
L'esprit d'aspiration est comme le souhait que l'on peut avoir de partir en voyage. Par exemple, on rêve de partir en Inde, on lit des guides de voyages, on se documente sur le pays, on imagine comment ce sera là-bas. Mais on n'est pas encore parti. L'esprit d'engagement est semblable au fait de faire les démarches nécessaires et prendre véritablement le départ. Il faut donc commencer toujours par aspirer au bien des êtres, de développer au plus profond de sa pensée cette aspiration bienveillante. Et quand on s'est vraiment imprégné de cet esprit d'Éveil d'aspiration, on commence à s'engager dans le bodhicitta en transformant ses faits et gestes, en agissant de toutes sortes de façon pour le bien de tous les êtres sensibles. C'est l'esprit d'Éveil d'engagement.
Cet esprit d'Éveil occupe une place fondamentale dans la pensée de Shantideva. Shantideva voit l'existence comme une nuit des temps, obscure et embrumée dans laquelle aucune lumière ne vient à percer jusqu'au moment où un Bouddha se manifeste pareillement à un éclair ainsi que le disent ces vers fréquemment cités : « Comme un éclair déchire la nuit Obscure et embrumée l'espace d'un soudain instant, Ainsi par le pouvoir du Bouddha, apparaît chez les hommes Une rare et brève pensée bienveillante »(§ 5, I)Alors revient aux hommes la responsabilité d'entretenir dans la durée cette lumière manifestée par le Bouddha sous peine de voir passer cet instant soudain d'Éveil et disparaître à nouveau dans l'oubli et les ténèbres. Et l'esprit d'Éveil est le moyen par excellence d'entretenir cette lumière. « Ceux qui veulent détruire les milliers maux de l'existence, Ceux qui veulent écarter l'insatisfaction chez les êtres Et ceux qui veulent jouir de multiples joies, Ceux-là ne doivent jamais abandonner l'esprit d'Éveil »(§ 8, I)
2. Le dévoilement des fautes Ce chapitre comprend deux parties: une offrande en esprit aux Bouddhas et aux grands Bodhisattvas ainsi que l'exposition de la prise de conscience des fautes commises sous l'emprise de l'ignorance. Le seul remède à ses errances est la prise de refuge et la confession des erreurs aux Protecteurs.
L'offrande mentale se constitue des plus belles choses, des plus vastes et des plus précieuses que l'on puisse imaginer dans sa pensée. À titre d'exemple, citons ces versCette référence renvoie à Vivre en Héros pour l'Éveil et à La marche vers l'Éveil. Voir la note 1. : « J'offre toutes les fleurs et les fruits, Toutes les formes de remèdes, Tous les joyaux de l'univers Et toutes les eaux pures et délicieuses;
Les montagnes faites de pierres précieuses, Et de même, les bois, les solitudes plaisantes, Les arbres célestes aux parures de fleurs Et les arbres dont les branches ploient sous le poids des fruits,
(…) Les lacs et les bassins ornés de lotus Et agrémentés du chant des cygnes; Toutes les choses qui n'appartiennent à personne Dans les limites des sphères de l'espace immense. » (§ 2,3 & 5, II)Et aussi : « À ceux dont la nature est compassion, J'offre des palais retentissants d'hymnes mélodieux, Étincelants de festons de perles, Parures de l'espace infini » (§ 18, II)Le but de cet exercice spirituel est de ne plus orienter ses souhaits et ses espérances sur soi-même, un peu comme quand on rêve de toutes les choses magnifiques, maisons, voitures de luxe, voyages dont on pourra faire l'acquisition lorsqu'on tirera le numéro gagnant à la loterie nationale. Au contraire, on oriente ses vœux et ses espérances vers le Dharma du Bouddha, donc vers le bien de tous les êtres sensibles dans l'univers. La seconde partie est donc le dévoilement des fautes et commence par la prise de refuge dans les trois joyaux: Bouddha, Dharma et Sangha (ici plus précisément la communauté des Fils des Vainqueurs, c'est-à-dire des bodhisattvas). Shantideva invite ici à prendre conscience de toutes les fautes que l'on a commises dans cette vie-ci, mais aussi celles perpétrées dans les vies antérieures. S'ensuit une méditation sur le temps qui passe et la mort qui se profile nécessairement au bout de chaque vie. « Le seigneur de la mort indigne de confiance, Ne s'attarde pas à ce qui est fait ou reste à faire. Car la vie est instable; Et malades ou bien portants, il frappe par surprise. » (§ 33, II)Or cette méditation de la mort rend nos actes mauvais accomplis en vue de buts temporaires complètement absurdes. On fait le mal pour obtenir quelques gains misérables qui se dilapideront et qui disparaîtront de toute façon au moment de la mort. Et cette mort est inévitable, elle se rapproche de nous inexorablement. « Laissant tout, je devrais partir seul. Mais n'ayant pas compris cela, J'ai commis maintes erreurs À cause d'amis ou d'ennemis.
Mes ennemis ne seront plus, Mes amis ne seront plus, Moi-même ne serai plus; Et pareillement, rien ne sera plus. » (§ 34 & 35, II)Les gains s'évanouissent, mais les conséquences karmiques de nos fautes, elles, nous accompagnent à travers la mort. Face à cette peur, il est urgent de prendre conscience de toutes ses fautes, de s'en repentir et de prendre la ferme résolution de changer en bien et d'accomplir des actes méritoires qui apportent les bienfaits au monde.
3. La prise de l'Esprit d'Éveil Dans le chapitre précédent, Shantideva parlait de la peur, de la tristesse et du sentiment de désolation que l'être juste éprouve face à ses fautes passées. Dans ce troisième chapitre au contraire, Shantideva exprime la joie et l'allégresse que l'on ressent en contemplant les bienfaits incommensurables de l'esprit d'Éveil. De manière générale, ce chapitre décrit et encourage l'esprit de don de soi et d'abnégation totale qui est celui d'un aspirant à l'éveil. Or ce don de soi est porté par l'élan et la joie d'apporter le bonheur au monde. « Je prends plaisir et me réjouis De l'océan des vertus de l'esprit d'Éveil, Qui aspire au bonheur de tous les êtres Et d'activité dispensatrice de bienfaits. » (§ 4, III)De cette joie profonde devant la contemplation de l'océan de vertus de l'esprit d'Éveil naît le souhait de venir en aide aux autres par tous les moyens possibles et imaginables et sous toutes sortes de formes également. Quelle que soit la situation, Shantideva en appelle à trouver le moyen adéquat, le "moyen habile", de venir en aide à son prochain, comme l'expriment ces vers célèbres du troisième chapitre : « Puissè-je être Pour les malades Le remède, le médecin et l'infirmier, Jusqu'à la disparition des maladies!
Puissè-je calmer par des pluies de nourritures et de breuvages Les douleurs de la faim et de la soif, Et pendant l'âge des famines, Puissè-je moi-même devenir nourriture et breuvage!
Puissè-je être un inépuisable trésor Pour le pauvre et le démuni; Puissè-je devenir tout ce dont ils ont besoin, Et puissent toutes ces choses être à leur disposition! » (§ 8 à 10, III)Il y a fondamentalement l'envie d'être utile à autrui, être là pour soulager ses peines, l'aider dans son parcours de vie, le soutenir dans les moments difficiles et le guider pour le sortir des ténèbres. Pour Shantideva, il faut se poser la question de comment peut on être utile aux autres et aspirer avec joie à se rendre utile en toutes occasions. Même si ce n'est pas toujours possible, au moins peut-on entretenir cette aspiration de l'esprit d'Éveil à venir apporter du bien-être et du réconfort autour de soi et partout dans l'univers. Ainsi ces deux autres strophes célèbres: « Puissè-je être le protecteur des abandonnés, Le guide de ceux qui cheminent, La barque, le navire et le pont Pour ceux qui désirent traverser les eaux !
Puissè-je être un île pour ceux qui recherchent une île, Une lampe pour ceux qui en désirent une, Une couche pour ceux qui veulent prendre du repos, Et le serviteur des êtres souhaitant un serviteur ! » (§ 18 & 19, III)Servir autrui et se mettre constamment en position de servir est la devise de Shantideva. Son souhait le plus récurrent qu'il cherche à décliner par tous les moyens et sous toutes les conjonctures qui se présentent. Cette volonté d'être utile et d'aspirer au bien se manifeste même à l'égard de ceux qui nous font du mal: « Que ceux qui m'insultent, Me nuisent Ou me raillent Aient tous la fortune d'accéder à l'Éveil. » (§ 17, III)Pour Shantideva, il est vain de voir ternir sa joie profonde et sacrée, la joie infinie de l'Éveil par le ressentiment et la rancune à l'encontre de ceux qui nous accablent. Il est beaucoup plus agréable de les englober dans notre amour et notre compassion, que la joie de la libération des souffrances immerge ces sentiments malveillants. C'est alors que la force de vie peut l'emporter sur les passions néfastes et destructrices : « Et jusqu'à ce qu'ils passent dans le nirvâna, Puissè-je de toutes les manières être une source de vie Pour l'ensemble du monde des êtres Qui atteignent aux confins de l'espace ! » (§ 4, III)
4. L'attention Une fois cette joie et cet enthousiasme ayant lancé la dynamique de l'Éveil, il est de toute importance de ne pas voir cette dynamique se dissiper dans l'oubli et la confusion. Il faut toujours maintenir fermement l'engagement de développer en toutes circonstances l'esprit d’Éveil. Il serait trop bête de retomber dans les habitudes néfastes et de toujours commettre les mêmes fautes morales. Dans le quatrième chapitre, Shantideva enjoint donc le pratiquant sur le chemin de l'Éveil à ne pas perdre son application.