thumb|Deux destriers (dont celui de ) représentés dans une enluminure du Codex Manesse, réalisé entre 1305 et 1315. Le destrier est un cheval de guerre ou de tournois, associé aux chevaliers du Moyen Âge, en Europe occidentale. Entraîné à porter son cavalier en armure et ses équipements en situation de conflit, rompu à la charge au galop lors de jeux militaires (les joutes et la quintaine), il est le plus coûteux et le plus réputé des chevaux de l'époque. Son utilisation en tournoi remonte peut-être à la fin du . Au combat, il se généralise au milieu du . Il joue un grand rôle sur les champs de bataille occidentaux jusqu'à l'arrivée de la poudre à canon à la fin du , dont l'emploi met définitivement fin à la suprématie militaire de la chevalerie au début du . La pratique des tournois continue jusqu'au début du , puis le dressage classique s'impose parmi la noblesse. Les destriers disparaissent des registres, remplacés par des chevaux baroques.

Une controverse existe au sujet de son modèle, certains historiens soutenant encore qu'il s'agissait d'un immense animal au physique de cheval de trait, mesurant jusqu'à au garrot. Les recherches récentes prouvent une taille plus modeste ( en moyenne) et un physique plus proche du cheval de selle robuste. Des essais de reconstitution sont mis en place depuis 1991, par croisement entre un cheval de selle athlétique et un cheval de trait léger.

Le destrier est bien connu de la culture populaire à travers ses représentants dans les romans de chevalerie arthuriens et la matière de France, comme Bayard, Gringalet et Veillantif. Il est désormais repris comme monture de guerre dans les univers des jeux de rôle et des jeux vidéo médiévaux fantastiques.

Étymologie et terminologie Le nom français « destrier » provient du mot « dextre », lui-même issu du latin , qui signifie la « droite ». Attesté vers 1100, ce nom provient du fait que l’écuyer devait tenir et diriger son propre cheval ou une bête de somme de la main gauche tout en menant le destrier du chevalier de la main droite quand celui-ci ne le monte pas pour combattre. C’est une règle de la chevalerie évoquée, par exemple, chez Chrétien de Troyes. En Angleterre, le destrier est mentionné pour la première fois sous le nom de magnus equus en 1282.

Il existe d'autres termes pour désigner les chevaux de guerre médiévaux, une difficulté résidant dans l'utilisation de plusieurs mots pour désigner une fonction du cheval, ou inversement. Les noms « destrier » et « coursier » sont utilisés de façon interchangeable, parfois même au sein d'un unique documentDans l'un de ces documents, le rédacteur parle avec mépris d'un tandis qu'est fait éloge de l'habileté et de la rapidité du second animal..

En français, le terme « mosodor », « misaudor » ou « misodour » (dérivé de « mille sous d'or ») désigne le cheval de bataille dans des œuvres littéraires médiévales, par exemple dans certaines versions de la chanson des Quatre fils Aymon et du Roman d'Alexandre. Il s'agirait d'un destrier particulièrement précieux et onéreux. Le cheval militaire anglais est nommé d'après les sources d'époque le , soit « grand cheval », en raison de sa taille et de sa réputation.

Histoire

thumb|Un destrier (à droite, premier plan) dans les Grandes Chroniques de France par Jean Fouquet (Livre de Louis III et Carloman), Paris, BnF, fol. 154v. Contrairement à une opinion populaire répandue, le destrier est rare. Il est aussi le plus cher et le plus valorisé des chevaux médiévaux connus, comme le prouvent les registres des péages.

Origine Les origines du cheval de guerre médiéval sont obscures. Vraisemblablement issu de Barbe et d'Arabe par l'intermédiaire du Genet d'Espagne, animal précurseur du Frison et des Andalous , il a peut-être été influencé par des bêtes d'origine orientale (comme le turkoman d'Iran et d'Anatolie), ramenées des croisades. Quelle que soit leur origine exacte, les chevaux espagnols sont réputés les plus efficaces et les plus coûteux. En Allemagne, le terme est utilisé pour décrire les qualités des chevaux de guerre ; toutefois, les sources littéraires en allemand pourraient également désigner des chevaux en provenance de Scandinavie.

Élevage L'élevage trouve des implantations favorables sous l'impulsion des ordres monastiques, des aristocraties et des noblesVoir également l'étude de Daniel Roche sur la culture équestre occidentale : L'Ombre du Cheval tomes I et II. La France produit de bons chevaux de guerre, certains chercheurs attribuant ce succès à la société féodale et à l'influence historique des traditions romaines en matière d'élevage, préservées par les Mérovingiens. Les Carolingiens augmentent leurs effectifs en cavalerie lourde, ce qui aboutit à la saisie de terres (pour la production fourragère), et à un changement dans les tributs prélevés pour financer l’élevage des chevaux de guerre, destinés à être utilisés pour protéger les vassaux.

Utilisation vignette|gauche|Jean de Luxembourg sur son destrier. Le destrier est essentiellement utilisé pour la guerre, et durant des jeux martiaux montés, comme la quintaine et la joute équestre dans le cadre des tournois de chevalerie. Il est davantage réputé et admiré pour ses capacités en joute que ses capacités à la guerre, les chevaux rapides de type coursier ayant la préférence. Le destrier n'étant destiné qu'aux situations de combat, cette association est si forte qu'une loi de Frédéric punit quiconque attaque un chevalier sur un palefroi pour violation de la paix, tandis que celui qui attaque un chevalier sur destrier n'est pas inquiété. Selon la chanson de geste Le Couronnement de Louis, un bon chevalier de la fin du se doit de posséder un piquet de plusieurs chevaux définis par leur usage : un destrier, un palefroi (cheval de parade et de promenade), un roncin (cheval à tout faire), une mule ou autre bête de somme. L'écuyer est généralement chargé de soigner et préparer le destrier, non le chevalier lui-même.

Il permet au chevalier qui le monte de se déplacer plus rapidement et de frapper plus efficacement avec davantage d'élan, en dominant les hommes à pied pour une frappe de haut en bas, avec une efficacité accrue.

Controverse de l'étrier

Une controverse existe parmi les historiens médiévistes concernant le rôle exact joué par l'introduction de l'étrier en Europe occidentale sur l'utilisation des destriers. L'utilisation du cheval monté s'accroît en effet au , avec l'arrivée de la dynastie carolingienne. Selon Lynn Townsend White, le manque de stabilité en selle limitait jusqu'alors le cavalier au combat. Il postule que les avantages de l'étrier ont conduit à la naissance du féodalisme lui-même, puis à la suprématie des chevaliers sur les champs de bataille, grâce à l'utilisation des tactiques de choc montées . D'autres historiens, en particulier Kelly DeVries, soutiennent au contraire que les Francs ne connaissaient pas les tactiques de choc montées au . Depuis les années 1970, le rôle du choc monté pendant les guerres médiévales a été largement réfuté. De plus, la cavalerie lourde a existé sans étriers, comme le prouvent les cataphractaires byzantins.

Sur les champs de bataille vignette|Deux destriers dans le Livre des tournois, . La cavalerie légère est utilisée pour la guerre depuis des siècles, mais l’époque médiévale voit la montée en puissance de la cavalerie lourde en Europe occidentale. Les historiens s'accordent pour dater la généralisation du destrier au milieu du . Alors que les chevaux restent initialement montés pour que leurs cavaliers attaquent, au , les chevaliers descendent fréquemment de selle pour aller au combat. Les chevaux sont alors renvoyés à l’arrière, et tenus prêts à la poursuite* . En Angleterre, sous Édouard III (1327-1377), le destrier tient essentiellement un rôle honorifique, et peu sont montés au combat.

En tournoi et jeu martial vignette|gauche|Démonstration moderne de quintaine, un jeu martial auquel participaient les aspirants chevaliers et leurs destriers.

Les premiers tournois sont attestés dès la seconde moitié du , d'abord sous la forme de « guerres privées ». Ils se codifient et deviennent une source de revenus pour les chevaliers en temps de paix. Ces règles visent à les pacifier, tout manquement peut conduire à la saisie du destrier, des armes et des équipements. C'est une activité d'hommes, bien éloignée de la vision qu'en a donnée l'amour courtois. Les sources littéraires laissent supposer que le destrier était un enjeu de ces sports martiaux. Dans la plupart des épopées médiévales, le cheval s'échange entre Sarrasins et chrétiens, le vainqueur récupérant la monture du vaincu..

Un animal statutaire vignette|Les chevaliers et leur destrier au Hall des chevaliers, musée de l'Ermitage. Le cheval est un animal de pouvoir, dont l’utilité militaire est connue depuis la PréhistoireVoir entre autres l'exposition Le Cheval, symbole de pouvoirs dans l'Europe préhistorique du Musée départemental de Préhistoire d'Île-de-France. Au Moyen Âge, il devient peu à peu l’emblème de la noblesse et définit la chevalerie (le nom « chevalerie » étant lui-même basé sur celui du cheval), d'où l'association destrier/chevalier. Selon Daniel Roche, alors que l'Europe orientale est dominée par de nombreux peuples cavaliers, le monde médiéval occidental mobilise tardivement les équidés au service des hommes. La société européenne des écuyers réserve l'usage des chevaux à l'État et l'élite sociale, en s'appuyant sur des catégories rurales et urbaines spécialisées pour la production, l'élevage, le dressage et le commerce. Le cheval devient l'emblème d'une classe sociale.

Les épopées médiévales les plus anciennes témoignent de l'amour du chevalier pour son destrier, ses armes et les autres chevaliers. L'époque de la littérature courtoise donne une vision « idéale » du destrier, ne correspondant sans doute pas à la réalité historique. L'association symbolique du cheval avec le statut aristocratique provient de la perception du chevalier monté comme pierre angulaire tactique des batailles médiévales.

Disparition La disparition des destriers au combat coïncide avec l'apparition de la poudre à canon sur les champs de bataille, au . Elle rejaillit sur la définition de la noblesse à la fin du et au début du , en France notamment. La figure du noble passe du combattant armé possédant des chevaux de guerre au courtisan raffiné. Toutefois, le cheval conserve un rôle central dans cette définition, l'habilité à pratiquer l'équitation étant toujours associée à la noblesse. La pratique des tournois, nécessitant des destriers, perdure sur cette période alors que la cavalerie lourde est devenue inutile au combat. Au , la pratique militaire de l'équitation disparaît presque entièrement chez la noblesse au profit du dressage classique. Il est difficile de savoir ce que les destriers sont devenus, puisque les lignées de chevaux de cavalerie lourde disparaissent elles aussi des registres au cours du .

Description 250px|thumb|Reconstitution d'armures de chevaliers et de destriers du . La vision du destrier est souvent celle d'un « grand étalon fidèle, exclusif, féroce, puissant et fougueux, dont le galop fait trembler la terre ». Entretenue par les jeux vidéo et le cinéma, cette croyance ne reflète pas la réalité historique. Le nom « destrier » ne se réfère pas d'ailleurs à une race, mais à un type de cheval. Les chevaux du Moyen Âge sont désignés par leur usage.