L'Opération porte-voix est une entreprise de mobilisation organisée par la coalition des Partenaires pour la souveraineté en collaboration avec la Centrale de l'enseignement du Québec (CEQ) au mois de . À la veille du référendum sur la souveraineté du Québec, une cinquantaine de femmes se sont relayées dans un autocar nolisé afin de rejoindre, de rassembler, d'informer et de sonder les Québécoises de divers horizons au sujet de l'option souverainiste.

Au cours de la tournée, les participantes à l'Opération porte-voix ont multiplié les activités telles que les dîners-conférences, les assemblées de cuisine et les spectacles. Elles ont terminé leur périple à Montréal, où le spectacle SouveReines a rassemblé quelques centaines de militants et de militantes souverainistes au Club Soda. Mis en scène et animé par l'écrivaine Hélène Pedneault, cet événement a eu un important succès. Le camp du Oui l'a monté à nouveau au mois d'.

Bien qu'elle soit généralement reléguée à l'arrière-plan dans les récits de la campagne référendaire, l'Opération porte-voix est une entreprise de mobilisation féminine unique dans l'histoire du Québec.

Les Partenaires pour la souveraineté L'Opération porte-voix est une initiative des Partenaires pour la souveraineté. Cette coalition, représentant une quinzaine d'associations syndicales, professionnelles et étudiantes, et comptant environ un million de membres, avait pour but d'alimenter la réflexion sur la souveraineté du Québec dans la société civile, loin des considérations partisanes, et ainsi d'influer sur le cours de la campagne référendaire. Suzanne La Ferrière, responsable des communications des Partenaires pour la souveraineté, résume a posteriori la raison d'être de la coalition: « Convaincus que la souveraineté est une chose trop importante pour être laissée aux seules mains des politiciens, les Partenaires ont mené, en 1995, leur propre campagne en faveur de la souveraineté. Dans chacune des régions du Québec, des hommes et des femmes de tous les âges et de toutes les couches de la société se sont en effet engagés, en dehors des partis politiques, à promouvoir la souveraineté à partir de leurs propres préoccupations et aspirations. [...] Du même souffle, les organismes nationaux membres de la coalition se donnaient une plateforme commune, résolument progressiste, dans les domaines de l'économie, de l'éducation, des politiques sociales, des relations internationales, de la citoyenneté, de la culture et des droits et libertésSuzanne La Ferrière, « Partenaires pour la souveraineté: une société civile agissante », L'Action nationale, août 1999, p. 11.. »

Les Partenaires pour la souveraineté et les femmes vignette|274x274px|Manifestation lors de la Journée de la femme à Paris. Dès le début de leur histoire, les Partenaires pour la souveraineté accordent une grande importance aux femmes, un groupe encore largement ignoré par les partis politiques et les organisations souverainistes. Ainsi, après avoir annoncé leur création lors d'une conférence de presse au mois de , les Partenaires pour la souveraineté posent un premier geste dans les médias à l'occasion de la Journée internationales des femmes. Le , des représentantes des organisations membres des Partenaires publient la lettre « Huit femmes... un huit mars » dans la section « Opinions » de La Presse« Huit femmes... un huit mars », La Presse, Opinions, 8 mars 1995, p. B3..

Les signataires se positionnent résolument en faveur de la souveraineté du Québec. Elles constatent que les femmes composent dorénavant plus de 50% de l'électorat québécois et que, si ces dernières saisissent l'occasion de prendre la place qui leur revient dans l'espace public, elles ont le pouvoir de faire du Québec un pays à leur image. Elles inscrivent ainsi clairement le projet souverainiste dans la lignée des grands projets d'émancipation de l'époque moderne, et présentent la souveraineté non pas comme une fin en soi, mais bien comme un moyen de créer une société plus juste et ouverte sur le monde : « Cette journée du huit mars 1995 nous permet à nous, femmes engagées à promouvoir la cause des femmes, de dire publiquement que nous misons sur la capacité des femmes du Québec de s'assurer qu'on intègre au présent débat des mots qui en sont désespérément absents, les mots courage et générosité et surtout les attitudes qui en découlent et dont elles peuvent oser prétendre, à l'instar de milliers de femmes de tant d'autres pays, qu'elles ont caractérisé tous les combats qu'elles ont menés. [...] Le projet de souveraineté du Québec se doit d'être un projet essentiellement généreux, un projet qui s'inscrit à l'intérieur des grands mouvements d'émancipation des peuples parvenus à maturité. » En plus de permettre aux Partenaires pour la souveraineté de se faire remarquer, la lettre « Huit femmes... un huit mars » donne le ton pour les mois suivants. Quelques semaines seulement après cette publication, les Partenaires dévoilent leur programme souverainiste à l'occasion de la Commission nationale sur l'avenir du Québec présidée par l'ex-ministre conservatrice Monique VézinaAndré Bellemare, « Ultime offensive pour la souveraineté. La dernière journée d'audience est accaparée par les groupes souverainistes », Le Soleil, 29 mars 1995, p. A6; André Bellemare, « Monique Vézina: une maturité collective qui n'existait pas en 1980 », Le Nouvelliste, 29 mars 1995, p. 10.. Puis, au mois de mai, ils dévoilent publiquement leur plan d'action aux médias. La porte-parole Nicole Boudreau précise que les Partenaires entendent miser sur une « campagne de terrain, avec de la créativité et de l'humour ». Cette campagne implique notamment la diffusion de matériel promotionnel et de dépliants informatifs, ainsi que l'organisation d'activités de sensibilisationMario Fontaine, « Les Partenaires pour la souveraineté attendront l'automne », La Presse, 18 mai 1995, p. B7..

Au cours des mois qui précèdent le référendum du , les Partenaires entreprennent donc un ambitieux programme de mobilisation populaire. Après avoir organisé au printemps et à l'été des activités ciblant les médias, les jeunes et les francophones hors Québec, au mois de septembre, la coalition se tourne vers les femmes. En effet, des sondages menés en 1994 et 1995 suggèrent que ces dernières hésitent toujours à endosser le projet souverainisteMario Fontaine, « En car pour le oui », La Presse, 6 septembre 1995, p. B1; Guy Lachapelle, « Le comportement politique des Québécoises lors de la campagne référendaire de 1995: une application de la théorie du dépistage », Politique et Sociétés, vol. 17, nos 1-2, p. 91-120.. Cette hésitation était en bonne partie attribuable au fait que les forces souverainistes négligeaient les femmes comme groupe d'électeurs. C'est sur la base de ce constat que les Partenaires pour la souveraineté mettent sur pied l'Opération porte-voix, une vaste tournée de mobilisation conçue pour et par des femmes québécoises.

L'Opération porte-voix

L'annonce de l'Opération porte-voix Le , lors d'un petit-déjeuner, la porte-parole des Partenaires pour la souveraineté, Nicole Boudreau, annonce à la presse qu'une grande tournée nationale se mettra en branle dans les prochains jours. La rencontre avec les journalistes prend la forme d'une assemblée de cuisine dans une maison privée du quartier Hochelaga-Maisonneuve où son servis carrés aux dattes et pouding chômeur« Opération porte-voix », Le Soleil, 6 septembre 1995, p. A9; Mario Fontaine, « En car pour le oui », La Presse, 6 septembre 1995, p. B1..

Cette tournée entend rassembler « une cinquantaine de femmes qui se relayeront, en autobus nolisé, dans toutes les régions du Québec » afin de « favoriser le dialogue entre femmes, informer les femmes en dépassant les structures des partis politiques ». « [L]es femmes ne se sentent pas particulièrement rejointes » par le discours des partis politiques, explique Nicole Boudreau, « [i]l fallait donc trouver un moyen de rejoindre ces femmes en outrepassant les discours conventionnels et les lignes de parti. D'où l'idée d'une tournée en autobus et de femmes en région qui, à leur manière, décideront comment elles reçoivent les passagères souverainistesLia Lévesque, « Les femmes souverainistes feront une tournée du Québec en autobus », Le Nouvelliste, 6 septembre 1995, p. 27. ». À cette occasion, la porte-parole tient aussi à dissocier clairement l'Opération porte-voix des « Yvettes » de 1980, notant que ces dernières appartenaient à « un mouvement très ponctuel » plutôt qu'à un effort organisé. En 1995, au contraire, les femmes « pass[ent] à l'offensive ». Les organisations membres des Partenaires pour la souveraineté investissent près de 100 000 $ dans cette tournée des femmes.

La tournée des femmes Entre le 8 et le , 59 femmes souverainistes prennent la route dans un autobus nolisé. Partant de Québec, ces femmes se relaient sur une distance de 4 000 kilomètres et visitent 46 municipalités à la grandeur du territoire. Leur objectif, tel que rapporté dans Le Devoir, est de « rencontrer d'autres femmes, les écouter, mais aussi les sensibiliser à la cause souverainiste« La souveraineté intéresse les femmes », Le Devoir, 21 septembre 1995, p. A4; « Opération porte-voix »,  Le Soleil, 6 septembre 1995, p. A9; Lia Lévesque, « Un grand tour d'autobus pour des femmes souverainistes », La Voix de l'Est, 6 septembre 1995, p. 7. ».

Les participantes à l'Opération porte-voix comprennent des artistes ainsi que des femmes considérées comme des cheffes de file dans leurs domaines respectifs ou dans leur région. On compte dans leurs rangs une enseignante, une conseillère municipale, une retraitée, une représentante syndicale, une écrivaine et une infirmière, ainsi que certaines personnalités bien connues du public québécois telles que Claire Bonenfant, ancienne présidente du Conseil du statut de la femme, Françoise Laliberté, représentante du Mouvement Action-Chômage, et Denise Boucher, poétesse et autrice de la pièce féministe Les fées ont soifLia Lévesque, « Un grand tour d'autobus pour des femmes souverainistes », La Voix de l'Est, 6 septembre 1995, p. 7; Marc Rochette, « Les femmes lancent un cri du coeur », Le Nouvelliste, 14 septembre 1995, p. 24. .

En l'espace de dix jours, ces femmes multiplient les assemblées de cuisine, les dîners-conférences, les 5 à 7 festifs et les spectaclesMario Fontaine, « En car pour le oui », La Presse, 6 septembre 1995, p. B1; « Halte en Estrie le 13 septembre », La Tribune, 7 septembre 1995, p. A3. . Tout au long de leur périple, les participantes à l'Opération porte-voix distribuent des centaines de dépliants expliquant les avantages de la souveraineté ainsi que des milliers de cartes postales intitulées « Vivre à haute voix au lieu de murmurer notre existence » (titre emprunté au mémoire présenté par les Partenaires pour la souveraineté devant la Commission nationale sur l'avenir du Québec)Lia Levesque, « Les femmes souverainistes feront une tournée du Québec en autobus », Le Nouvelliste, 6 septembre 1995, p. 27.. « On veut que chaque femme souverainiste se sente responsable d'envoyer cette carte postale à une amie », explique Nicole Boudreau.

L'itinéraire de l'Opération porte-voix