Raymond Lemieux est un architecte et militant québécois né le et mort le . Il s'est fait connaître durant la crise de Saint-Léonard à la fin des années 1960, pour son action visant à intégrer les immigrants dans le système scolaire francophone et à faire du français la langue officielle du Québec.
Ses actions ont contribué à l'adoption de la Loi sur la langue officielle en 1974 et de la Charte de la langue française en 1977. En 2024, il est l'un des principaux protagonistes du documentaire La Bataille de Saint-Léonard portant sur la crise linguistique du même nom.
Biographie Jeunesse Raymond Lemieux naît à Notre-Dame-de-Grâce. Fils d'une famille de dix enfants, son père est un franco-américain de l'État de New York, d'origine québécoise, et sa mère est une Américaine née à Chicago d'un père irlandais et d'une mère allemande. Bien que ses parents soient bilingues, la langue d'usage à la maison est l'anglaisLouise Cousineau, « Raymond Lemieux, président du Mouvement pour l'intégration scolaire, a bien failli être... anglophone! », La Presse, 19 décembre 1968, p. 5. Consulté le 21 octobre 2024.. gauche|vignette|Un jeune Raymond Lemieux, lors de sa première communion.
Études Il effectue ses six premières années d'école primaire en anglais. En septième année, son père, souhaitant que ses enfants retrouvent leurs racines françaises, le transfère à l'école bilingue Saint-Raymond de Notre-Dame-de-Grâce. Ce choix est déterminant pour le jeune Raymond Lemieux. Il devient ainsi l'un des rares enfants de sa famille à opter pour la culture française (avec son frère Pierre). Tous les autres optent pour l'anglaisPierre Godin, La poudrière linguistique, Éditions du Boréal, 1990, p. 71-72..
Raymond Lemieux fait ainsi son cours classique chez les jésuites au collège Loyola ainsi qu'au collège Sainte-Marie. Il fréquente la bibliothèque Saint-Sulpice, les cinémas francophones des rues Saint-Denis et Saint-Catherine et lit Le Devoir. Diplômé cum laude du collège Sainte-Marie, il étudie ensuite l'architecture à l'Université de MontréalLouise Cousineau, « Raymond Lemieux, président du Mouvement pour l'intégration scolaire, a bien failli être... anglophone! », La Presse, 19 décembre 1968, p. 5..
Carrière Diplômé en architecture, Raymond Lemieux effectue un stage de cinq ans le menant à différents endroits au Québec, en Nouvelle-Écosse et à Ottawa. En 1962, il s'installe à Trois-Rivières. Se trouvant peu d'interlocuteurs au sein de la petite société trifluvienne, Lemieux se tourne vers la lecture de « livres sur l'histoire politique et économique du Québec ». Ces lectures l'amènent à se conscientiser et à devenir membre du Rassemblement pour l'indépendance nationale (RIN)Pierre Godin, La poudrière linguistique, Éditions du Boréal, 1990, p. 72..vignette|Vue de l'intérieur de l'église Saint-Gilbert à Saint-Léonard, conçue par Raymond Lemieux.En 1964, Raymond Lemieux s'établit à Saint-Léonard. Dans cette ville, il conçoit les plans de plusieurs édifices publics. On lui doit notamment ceux de l'église Saint-Gilbert, de l'aréna municipal (nommé maintenant aréna Martin-Brodeur) et de l'école George-Étienne-Cartier« Un aréna de 539 894 à St-Léonard », La Presse, 5 avril 1967, p. 6. Consulté le 16 novembre 2024.. Au fil de ses contacts avec les milieux de la construction et des affaires de Saint-Léonard, Lemieux prend toute la mesure de la situation des Canadiens français et de leur langue sur le marché du travailMarcel Brouillard et Guy Lessonini, « Le drame de Mme Raymond Lemieux », Photo-Journal, semaine du 17 au 24 septembre 1969, p. 4..
Situation du français au Québec, au début des années 1960 À l'époque, même si le français était la langue maternelle de l'écrasante majorité de la population du Québec (81,2 % en 1961), l'anglais occupait la première place dans la société. En effet, au sein des entreprises, l'anglais prédominait dans les niveaux supérieurs, ainsi que dans les niveaux spécialisés et demandant une plus grande instruction, tous associés à des revenus plus élevés. Le français prédominait dans les emplois subalternes, ne demandant aucune qualification ou formation particulière, associés à des revenus plus faiblesRapport de la Commission d'enquête sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques au Québec, 1972, p. 77.. Cette situation d'infériorité linguistique se reflétait dans la condition économique des francophones par rapport à celle anglophonesRapport de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, Livre 1 : Les langues officielles, Ottawa, 1969, p. 28.. Ainsi, en 1961, le revenu annuel moyen d’un travailleur unilingue anglophone au Québec était de 6 049 $ par rapport à 3 107 $ pour un travailleur unilingue francophone, soit un écart de 48,6 %Voir le Rapport de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, Livre 3 : Le monde du travail, Ottawa, 1969, p. 16-17, 23..
Pour les travailleurs bilingues, peu importe leur langue maternelle, la connaissance de l'autre langue n'offrait aucun avantage. Un travailleur francophone bilingue touchait en moyenne un revenu annuel de et un travailleur bilingue anglophone Rapport de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, Livre 3 : Le monde du travail, Ottawa, 1969, p. 22.. Dans l'échelle des salaires, sur les 14 principaux groupes ethniques composant la société, les Québécois francophones se retrouvaient au , soit tout juste devant les Italiens et les AutochtonesRapport de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, Livre 3 : Le monde du travail, Ottawa, 1969, p. 23..
En résumé, la connaissance du français n'offrait aucun avantage supplémentaire aux anglophones ou aux allophones. Toutefois, la connaissance de l'anglais constituait une contrainte pour les francophones et les allophones cherchant à améliorer leur sortRapport de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, Livre 3 : ‘’Le monde du travail’’, Ottawa, 1969, p. 21..
Militantisme Révolté par la situation du français au Québec, Raymond Lemieux est déterminé à faire changer les choses. C'est ainsi qu'il se rapproche des milieux nationalistes. Il fait partie d'un groupe de 13 personnes invitées par le comédien Jean Duceppe à se joindre à la Société Saint-Jean-Baptiste (SSJB) de Montréal afin d'apporter du sang neuf à l'organisation. Avec son groupe, Lemieux participe aux audiences publiques tenues par la commission Laurendeau-Dunton, s'opposant au bilinguisme et se disant plutôt en faveur de l'unilinguisme français au Québec« L'aile réformiste de la SSJB estime que le mémoire est le fait de 3 personnes seulement », Le Devoir, 18 mars 1965, p. 9. Consulté le 16 novembre 2024..
En 1965, Lemieux et son groupe décident de fonder leur propre organisme, la Société nationale populaire du Québec (SNPQ), avec pour objectif principal de faire du français la seule langue de l'État québécoisClaude Masson, « "L'unilinguisme au Québec est notre premier objectif" », Dimanche-Matin, 13 juin 1965, p. 30. Consulté le 20 octobre 2024.« La SNP voit le jour sous les auspices d'un nationalisme "dynamique et moderne" », La Presse, 14 juin 1965, p. 13. Consulté le 20 octobre 2024..
Crise de Saint-Léonard
Contexte Au début des années 1960, la population de Saint-Léonard est principalement composée de francophones (53 %) et d'immigrants italiens (28 %) et polonais (19 %)Pierre Godin, La poudrière linguistique, Éditions du Boréal, 1990, p. 70.. Tout comme leurs compatriotes francophones, les immigrants italiens faisaient l'objet d'une franche discrimination, notamment sur le marché du travailJeremy Boissevain, Les Italiens de Montréal : l'adaptation dans une société pluraliste, étude de la Commission royale d'enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, Ottawa, 1971, p. 1-2.. Malgré les nombreux traits communs entre francophones et italophones, dans un contexte où l'anglais demeurait la langue de l'ascension sociale, la vaste majorité des immigrants optaient pour vivre en anglais plutôt qu'en français. Ceci se reflétait notamment dans le choix de la langue d'enseignement pour les enfants. Ainsi, à Saint-Léonard comme sur l'île de Montréal, 3 enfants italiens sur 4 étaient inscrits à une école anglaise au début de la décennieRichard Arès, « L'immigration et l'avenir du français au Québec », L'Action nationale, vol. LIX, no 3, novembre 1969, p. 214..
Afin de pallier cette situation, dès 1961, des écoles offrant des classes bilingues avaient été créées avec le soutien du gouvernement de Jean Lesage. Malgré l'existence de ces classes bilingues censées favoriser l'apprentissage du français, dans les faits, 70 % de l'enseignement se déroulait en anglais et seulement 30 % de l'enseignement se déroulait en françaisMichel Roy, « Jean-Guy Cardinal. 1 - Langues, minorités, constitution », Le Devoir, 12 avril 1969, p. 6. Consulté le 17 novembre 2024.. Dans les cours d'école, les enfants échangeaient donc essentiellement en anglais, plutôt qu'en françaisPierre Godin, La poudrière linguistique, Éditions du Boréal, 1990, p. 72-73..
Début de la crise – fondation de l'Association des parents de Saint-Léonard Inquiets pour l'avenir de leur langue, les citoyens de Saint-Léonard décident de se mobiliserRoger Saint-Jacques, « Les Italiens à Saint-Léonard », Le Devoir, 21 octobre 1967, p. 5. Consulté le 17 novembre 2024.. En , Commission scolaire catholique de Saint-Léonard décide de mettre un terme progressif aux écoles bilingues que fréquentent massivement (à 90 %) les écoliers italiens de la Saint-LéonardMarc Levine, La reconquête de Montréal, VLB Éditeur, 1997, p. 404.. Elle décrète que l'enseignement se donnera en français pour les trois premières années du primaire et que cette langue sera progressivement appliquée aux autres années du primaire à partir de . En réaction, en , un groupe de parents italiens contestent cette décision, y voyant une atteinte à leur liberté de choix de la langue d'enseignement pour leurs enfantsPierre Godin, La poudrière linguistique, Éditions du Boréal, 1990, p. 78.. Dirigés par un Irlandais anglophone nommé Robert Beale, ces parents forment l'Association des parents de Saint-Léonard. Ils réclament alors le maintien des classes bilingues données dans la commission scolaireJean-Claude Leclerc, « Saint-Léonard : un nouveau groupe réclame l'unilinguisme français », Le Devoir, 2 avril 1968, p. 3. Consulté le 17 novembre 2024..
Fondation du Mouvement d'intégration scolaire (MIS) Un groupe de parents francophones fondent le Mouvement d'intégration scolaire (MIS) le . Raymond Lemieux est élu président du MIS. Déterminé à faire du français la langue principale dans le milieu des affaires autant que dans le milieu de l'enseignement, il réclame « le français comme seule langue d'enseignement dans les écoles publiquesJean-Claude Leclerc, « Saint-Léonard : un nouveau groupe réclame l'unilinguisme français », Le Devoir, 2 avril 1968, p. 3. ». Le , lors d'une élection scolaire, le MIS fait élire trois de ses membres à la Commission scolaire de Saint-Léonard, prenant ainsi la majorité des cinq sièges. La Commission scolaire adopte une nouvelle mesure : dès , l'enseignement ne sera offert qu'en français dans toutes les écoles de Saint-LéonardClaude Masson, « Deux ennemis de longue date : Léo Ouellet et Raymond Lemieux », La Presse, 20 septembre 1969, p. 8. Consulté le 21 octobre 2024..