Le vitalisme de l'école médicale de Montpellier, plus succinctement appelé vitalisme de Montpellier, est un courant de pensée médical et philosophique. Il émerge dans la seconde moitié du sous l'impulsion de médecins et philosophes influencés par le contexte intellectuel de l'époque. La maladie y est interprétée de façon originale comme un dysfonctionnement de l'ensemble de l'organisme mettant à mal son intégrité. Perdurant pendant plus d'un siècle, cette philosophie médicale trouve un terrain favorable dans l'université de Montpellier, une institution réputée pour son ouverture aux idées philosophiques.
C'est dans le sillage de l'école de médecine de Montpellier qu'apparaît le mot « vitalisme », introduit notamment par Charles-Louis Dumas, doyen de la faculté de médecine de la ville, dans ses Principes de physiologie en 1800. Le vitalisme de cette école envisage les organismes vivants comme des unités indivisibles animées par un principe vital irréductible à l'activité physique des organes, bien que non assimilable à l'âme pensante. Il se présente comme une position intermédiaire entre le mécanisme du début du et le vitalisme animiste attribué à Stahl, ainsi qu'entre le matérialisme et le spiritualisme.
À la fin du , l'école de Montpellier jouit d'un grand prestige en France et entre en rivalité avec l'école de Paris, plus matérialiste, et qui préconise une approche dite « organiciste » de la médecine, fondée sur l'étude des organes.
Contexte historique vignette|Cadran solaire sur la façade de la faculté de médecine de Montpellier, portant l'inscription « H TEXNH MAKPH » (« L'art est long »), extraite des aphorismes d'Hippocrate. L'université de médecine de Montpellier, fondée en 1220, est l'une des plus anciennes institutions médicales en Europe., et l'une des plus prestigieuses depuis sa fondation jusqu'au ... Sa renommée repose sur la longue tradition d'enseignement de la médecine remontant au milieu du Moyen Âge. Dès ses origines, l'université se distingue par son accueil de savoirs diversifiés en provenance d'horizons différents, notamment grâce aux échanges intellectuels qui avaient cours à Montpellier entre les traditions médicales arabo-musulmanes.., juives.. et chrétiennes...
Au , Montpellier devient un carrefour intellectuel où convergent les enseignements de la médecine grecque, notamment ceux d'Hippocrate., intégrés et enrichis par les savants arabes comme Avicenne. Cette période marque une prédominance des doctrines galéniques, centrées sur l'idée d'un équilibre des humeurs et la primauté de l'observation clinique. En 1348, lors de la Grande peste, le pape Clément VI autorise à Montpellier les autopsies publiques des pestiférés afin de découvrir l'origine du fléau.. Cette mesure marque le début des dissections à but médical auxquelles participe Guy de Chauliac, lui-même considéré comme le père de la chirurgie médicale.
Au , l'humanisme et la redécouverte des textes antiques stimulent une approche critique et empirique de la médecine, désormais envisagée dans une perspective naturaliste. Sous l'influence de la Renaissance, et des enseignements de François Rabelais et Guillaume Rondelet, les médecins de l'université de Montpellier commencent à remettre en question certaines doctrines galéniques, tout en continuant de respecter l'autorité des anciens maîtres. Cette période voit l'essor de l'anatomie grâce aux dissections sur cadavre (réalisées dès 1348 dans l'un des premiers cours d'anatomie sur cadavre d'Europe) ainsi que le développement des savoirs en botanique et en pharmacopée.
Le est marqué par l'émergence du rationalisme et de la méthode expérimentale, portés par des philosophes et des savantsBacon et Galilée, par leur promotion de la méthode expérimentale, Descartes, par celle du rationalisme, comptent parmi ceux qui ont inauguré la méthode scientifique moderne. qui influencent profondément la pensée médicale. Cependant, Montpellier se distingue par un certain conservatisme face aux nouveaux courants mécanistes qui réduisent l'organisme à une simple machine.. Les médecins montpelliérains restent généralement attachés à une vision holiste du corps humain, dans un esprit plus conforme à la médecine grecque hippocratique.
Émergence de la notion
Le terme « vitalisme » émerge à la toute fin du au contact du courant encyclopédiste et dans le contexte de l'école de médecine de MontpellierIl est souvent crédité à Charles-Louis Dumas la première occurrence du mot « vitalisme » (Roselyne Rey, Naissance et développement du vitalisme en France de la fin à la fin du , 2000, p. 387 ; Elizabeth Ann Williams, A Cultural History of Medical Vitalism in Enlightenment Montpellier, 2003, p. 276), mais le terme est utilisé au moins vingt ans plus tôt, dès 1780, par le médecin Pierre Thouvenel, qui étudia à Montpellier (Charles Wolfe, La philosophie de la biologie : une histoire du vitalisme, 2019, p. 256)., à laquelle sont associés les noms de Bordeu (1722-1776), Fouquet (1727-1806), Ménuret de Chambaud (1733-1815), Barthez (1734-1806), Dumas (1765-1813), Lordat (1773-1870), Bérard (1789-1829) ou encore Alquié (1812-1865).. Au départ, l'école vitaliste de Montpellier se constitue comme une réaction de plusieurs médecins de l'université de Montpellier au matérialisme médical devenu dominant à ParisSelon l'historienne Roselyne Rey, cependant, c'est le médecin parisien Louis La Caze qui serait « la source commune de Bordeu, Ménuret, Fouquet et même Barthez qui s'en défend » (Roselyne Rey, Naissance et développement du vitalisme en France de la deuxième moitié du à la fin du Premier Empire, 2001, p. 59).. Ces médecins proposent dans divers articles médicaux d'examiner les organismes vivants comme des « touts » indivisibles, et non comme des systèmes mécaniques à la façon des cartésiens. Ils défendent l'autonomie des processus vitaux, jugés irréductibles aux interactions de la matière, et ainsi l'autonomie de la physiologie et de la médecine, qu'ils estiment inconcevables du point de vue physico-chimique et analytique. En effet, la vie selon eux ne peut être envisagée que comme propriété d'un « tout », animé par un principe spécifique dit « vital ». Ce principe reste encore relativement imprécis chez les premiers vitalistes. Paul-Joseph Barthez, par exemple, premier médecin montpelliérain à théoriser le vitalisme médical, en donne la définition suivante :
Lors d'une controverse où apparaît l'une des premières occurrences du mot « vitalisme », les opposants à Barthez, qui avait acquis une grande réputation à la fin du , mentionnent la « secte des vitalistes », dont il serait le chef de file.. Pourtant, dans la seconde édition de ses Nouveaux éléments de la science de l'homme, publiée en 1806, Barthez réfute toute intention de fonder une école ou d'établir une interprétation systématique de l'homme et du vivant. La notion de vitalisme apparaît donc d'abord comme une étiquette péjorative attribuée à Barthez et à ceux qui en seraient les disciples. Louis Peisse, rédacteur de la Gazette médicale de Paris, par exemple, qualifie de « vitalisme métaphysique » l'école de Barthez, signifiant par là son caractère non scientifique et dogmatique.
Par la suite, cette notion connaît en France un grand succès au , particulièrement lors d'une controverse d'envergure nationale entre Paris et Montpellier, d'abord dans les années 1830, puis en 1855 à l'Académie impériale de médecine. Cette controverse aboutit notamment à la condamnation du vitalisme par le pape en 1860. C'est dans ce contexte de polarisation de la philosophie médicale que certains médecins dits de l'école de Montpellier s'identifient comme vitalistes.. L'étiquette peut alors revêtir une connotation soit négative, soit positive. Elle est attribuée, par exemple, à ceux qui remettent en cause les bienfaits thérapeutiques des expérimentations et des vivisections, ou qui s'opposent à l'idée que l'anatomie, et en particulier la dissection post-mortem, puisse éclairer les causes des maladies.
Doctrine du vitalisme classique, dit « fonctionnaliste »
Thèses philosophiques Le vitalisme de l'école de Montpellier, tel qu'il s'est développé à la fin avec des médecins philosophes comme Théophile de Bordeu ou Paul-Joseph Barthez, entre en rupture, par son approche holiste et antiréductionniste de la vie, avec le matérialisme philosophique de l'époque, tout en restant distinct des évolutions plus radicales, spiritualistes, qui marqueront le vitalisme au .. On parle en ce sens de vitalisme « fonctionnel » ou « fonctionnaliste », car il tend à identifier la vie à une fonction spécifique de l'organisme plutôt qu'à une substance distincte du corps... Ce courant de pensée, bien que diversifié dans ses expressions individuelles, partage une conception fondamentale de la vie et du fonctionnement des organismes vivants, en opposition aux modèles mécanistes et réductionnistes alors en vogue en France. Elle peut se résumer par les thèses suivantes.
1. La vie comme principe distinct L'une des thèses centrales du vitalisme classique est l'existence d'une force, d'une propriété ou d'un principe vital distinct des forces physico-chimiques en jeu au niveau des organes. Contrairement aux conceptions mécanistes, qui réduisent l'organisme à une machine régie par des lois physiques, les vitalistes de Montpellier soutiennent que la vie ne peut être pleinement expliquée par des interactions physiques simples. Pour eux, la vitalité est une énergie spécifique aux êtres vivants, animant tout le corps et responsable de la régulation et de l'harmonisation des fonctions biologiques. Contrairement à la force mécanique, soumise à la causalité transitive, la force vitale se caractérise par sa causalité circulaire.. Elle réalise une forme d'entéléchie dans la mesure où elle tend, comme l'appétit ou le désir, vers une fin (l'« intention finale »). Les processus vitaux visent en effet, de façon spontanée, un état d'équilibre qui est lui-même destiné à maintenir l'unité ou l'intégrité de l'organisme, à préserver sa « santé ».. La conservation du corps en tant qu'organisme, c'est-à-dire en tant qu'unité organisée, constitue la véritable finalité de la vie.
2. L'unité de l'organisme Les vitalistes classiques insistent sur l'unité de l'organisme vivant, qu'il soit végétal ou animal. Ils voient le corps non comme un assemblage de parties indépendantes, mais comme un tout cohérent où chaque partie est en relation dynamique avec l'ensemble. Cette vision holiste de l'organisme se manifeste dans l'idée que les organes et les tissus communiquent entre eux de manière subtile et sont coordonnés par l'activité propre du corps, elle-même régie par ce que Paul-Joseph Barthez nomme le « principe vital ». Pour Barthez et ses disciples, le principe vital est partout et agit en tous les endroits du corps.. De ses défaillances découle l'existence de maladies générales (non locales) n'ayant pas de causes organiques. et menaçant l'intégrité physique.
3. L'autonomie de la vie par rapport aux lois physiques Le vitalisme postule que les phénomènes vitaux possèdent une certaine autonomie par rapport aux lois physiques et chimiques. Les vitalistes montpelliérains ne nient pas l'importance des processus physico-chimiques dans le corps, mais ils affirment que ces processus sont subordonnés à un principe vital, ou au moins à un principe d'organisation générale. Les lois de la physique et de la chimie ne peuvent donc expliquer à elles seules les processus vitaux, ce qui est selon eux particulièrement vrai de la croissance, de la reproduction et de la régénération. Cette thèse de l'autonomie de la vie implique celle de l'autonomie des sciences de la vie, en particulier de la physiologie et de la médecine.
4. Le rejet du dualisme strict