L’affaire Cadiou (également appelée le mystère de la Grande Palud) est une affaire criminelle française ayant eu lieu en 1914, dans laquelle Louis Pierre, ingénieur employé à l'usine de la Grande Palud près de Landerneau, est accusé du meurtre du directeur de l'usine, Louis Cadiou.

Le procès, programmé pour fin 1914, est reporté en raison de la Première Guerre mondiale. Convoqué en 1919 devant les assises du Finistère, Louis Pierre est acquitté. L'assassin n'a jamais été retrouvé.

De nombreux rebondissements interviennent dans l'affaire : des allemands aux commandes de l'usine, une voyante qui indique où se trouve le cadavre, une autopsie ratée, un courrier anonyme qui indique comment faire la contre-autopsie, un accusé qui ne sait plus quand il a fait l'achat d'un pistolet, des témoins qui changent de version, des hommes politiques corrompus, un juge peu perspicace donnant une confiance aveugle à un mythomane et des journalistes qui font avancer l'enquête avec l'aide des brigades du Tigre.

L'affaire

Contexte : L'usine de la Grande Palud Afin de contourner les barrières douanières entre la France et l’Allemagne, l’allemand Peter Temming souhaite créer une usine à proximité de Brest. Il fonde en 1907, à 3 km de Landerneau, au lieu-dit La Grande Palud, une usine de blanchiment de coton pour la fabrication de poudres sans fumée à destination de l'armée. La direction technique de l’usine est assurée par un ingénieur allemand. Un homme de paille est assigné à la direction de l'usine : le maire de Landerneau. En 1909, l'usine est rayée de la liste des fournisseurs du ministère de la guerre pour deux raisons : des problèmes de qualité des produits livrés à l'armée mais surtout du fait de la nationalité allemande du bailleur de fonds. Sans autres débouchées, l'entreprise fait faillite dans l'année.

Une nouvelle société est fondée par la famille Cadiou en 1909, qui rachète l'usine de la Grande Palud. Elle a pour directeur Louis Cadiou et un nouvel ingénieur, Louis Pierre, est embauché pour diriger la fabrication. L’usine redevient un des fournisseurs des poudreries nationales du Moulin Blanc et d’Angoulême. Les affaires sont extrêmement prospères jusqu'à fin 1913, quand le ministère de la guerre informe le directeur qu’il est rayé de la liste des fournisseurs de l’armée pour des problèmes de qualité.

La disparition inexpliquée Louis Cadiou disparaît entre le et le . La date de la disparition est incertaine car les témoignages divergent à ce sujet. Dès le signalement de sa disparition, la famille proclame qu'il a été assassiné. Dans un premier temps, la piste d’une fuite à l’étranger est privilégiée. La presse fait le lien avec le scandale des Poudres : Louis Cadiou était soupçonné de malversations, et aurait fuit vers l'Allemagne. Il devient, à la veille de la guerre, « l’homme au service des Allemands ». Du complot fomenté par l'Allemagne à la conspiration familiale convoitant l’héritage de l’homme d’affaires, la presse de l'époque intrigue beaucoup autour de cette affaire.

Le cadavre découvert grâce à une voyante Devant l’inefficacité de la police à retrouver Louis Cadiou, la belle-sœur de fait appel à , une célèbre « somnambule » et voyante de Nancy. En présence de quelques effets du disparu, elle révèle l’endroit où le corps de Louis Cadiou serait enterré. Le , Jean-Marie Cadiou, le frère du disparu, se rend dans les bois non loin de l’usine, suivant les indications de la voyante. Il creuse et retrouve le corps après sa disparition, enterré dans un bois à de l’usine. vignette|Plan de la Grande Palud - Le Petit Parisien 6 mars 1914

Un seul suspect : Louis Pierre Dès le début du mois de , Jean-Marie Cadiou désigne Louis Pierre comme étant le coupable. L’ingénieur de l’usine a été vu quittant l’usine avec Louis Cadiou le 29 ou le selon des témoins. La mésentente notoire entre les deux hommes jette la suspicion sur lui. Il est l’auteur de lettres anonymes dénonçant Cadiou auprès du Ministère de la guerre, ayant précipité la chute de l’entreprise. L’ingénieur souhaitait quitter l’usine pour occuper un emploi dans un établissement concurrent, ce que théoriquement son contrat de travail à la Grande Palud ne lui permettait pas. Le mobile est parfait pour le juge qui ordonne son arrestation le jour même de la découverte du corps de Louis Cadiou.

L'arme du crime L’autopsie est réalisée dans l'usine le jour de la découverte du cadavre et établit hâtivement que la victime a été étranglée puis égorgée. L'ingénieur Pierre possédant un couteau serpette, il aurait pu tuer Louis Cadiou avec cette arme blanche. Cependant, deux lettres anonymes signalent quelques jours plus tard que le médecin légiste aurait commis une erreur. Une nouvelle autopsie a lieu et révèle la présence d’une balle de calibre dans la mâchoire de la victime. Louis Pierre a possédé un révolver du même calibre, qu’il aurait revendu en 1913, avant les faits.

Les témoignages contradictoires et le juge obstiné Le parquet arrête la date du meurtre au . Or, des contradictions apparaissent dans les dépositions : la majorité des employés de l’usine affirment avoir vu Louis Cadiou et l’ingénieur Louis Pierre sortir de l'usine ensemble le , mais selon trois des ouvriers, cet épisode aurait eu lieu le . Trois autres témoins, extérieurs à l'usine, corroborent la date du , mais se rétractent ultérieurement et corroborent la date du . Par ailleurs, plusieurs notables proches de Louis Cadiou l'auraient vu le ou le à Morlaix et Saint-Pol-de-Léon.

Le juge d'instruction ignore la piste de Morlaix, pour mener une enquête à charge contre l'ingénieur Pierre.

La police mobile, les journalistes et le député Cloarec Le député Cloarec, dont le nom apparaît déjà dans le scandale des poudres et qui est mêlé à l'usine de la Grande Palud depuis 1907, pèse de tout son poids pour éloigner l'enquête de Morlaix en faisant pression auprès du juge et de la police. En contradiction avec la commission rogatoire initiale, le parquet de Brest entrave les actions de la police mobile de Rennes qui souhaite explorer d'autres pistes. Les brigades du Tigre décident alors de communiquer des éléments de l'enquête aux journalistes. Face aux révélations des journaux, le juge est contraint de laisser la brigade mobile enquêter sur des pistes s'écartant de la thèse officielle. La presse et l’opinion publique apportent leur soutien à l’ingénieur Pierre et après de captivité, celui-ci est remis en liberté.

Le procès Après sa libération, Louis Pierre est renvoyé devant les Assises du Finistère le . La France entrant en guerre quatre jours plus tard, le procès est ajourné. Il se tient finalement à l'automne 1919. Après cinq jours de débats, Louis Pierre est alors acquitté à onze voix contre une et remis en liberté, le . Le drame de la Grande Palud restera à jamais un mystère.

Protagonistes

Louis Cadiou Louis François Marie Cadiou est né le à Cléder (Finistère). Il est officiellement décédé « environ le 30 décembre 1913» à la Forest-Landerneau selon l'acte du . Fils de paysans aisés, il se marie le avec Hortense Marie Louise Richard. Le couple a deux enfants : René, né en 1900 et Jacques, né en 1902. Avoué à Morlaix, il est obligé, sur intervention du parquet, de céder sa charge d’avoué à Morlaix en 1903 à Joseph Beltz. De 1905 à , il vit à Paris, des ressources que lui procurent un cabinet d’affaires. A partir de 1909, il réside à Paris et se déplace ponctuellement à Landerneau pour administrer l'usine de la Grande Palud dont il est le principal actionnaire. Il est aussi propriétaire de plusieurs biens immobiliers : une maison au lieu-dit Keranster à Ploujean, une propriété à Brignogan et un pied-à-terre à Morlaix. Au moment de son décès, son patrimoine est estimé à .

Louis Pierre Louis Désiré Pierre est né le à Caugé (Eure). Ses parents sont de riches cultivateurs. A , il fréquente le collège Saint François de Sales à Évreux, où il obtient son baccalauréat, puis à l'école libre de Sainte Geneviève et enfin à l’École Centrale de Paris dont il obtient le diplôme d'ingénieur (promotion 1908). Il assure la responsabilité effective de l’usine de la Grande Palud en tant que directeur technique. Lors de la mobilisation générale du , il est ajourné à cause de sa forte myopie. Après plusieurs démarches, il réussit à se faire admettre dans le service automobile de l’artillerie. Il ne quitta pas Paris pendant toute la durée de la guerre. Il épouse Julia Pauline Juzeau (1889-1940), qui était sa bonne à la Grande Palud, à Paris le . Le couple a deux enfants : André, né en 1917 et Yvonne, née en 1920.

Après l'affaire, Louis Pierre enchaîne plusieurs postes d'ingénieur entre Lyon, l'Oise et Paris, notamment dans la chaussure et la briqueterie. Le 8 février 1924, à l'âge de 41 ans, il entre à la Société des Automobiles & Cycles Peugeot comme dessinateur au service des études de l'usine de Levallois-Perret, travaillant sur les moteurs d'avions. Au sein du constructeur, il connaît une ascension régulière : promu chef d'atelier des études mécaniques en 1928, puis ingénieur d'essais à Issy et La Garenne en 1929, il est intégré en 1937 au groupe restreint des cadres « Hors Classement ». Résidant successivement à Boulogne-sur-Seine et à Colombes, il occupe jusqu'à son départ les fonctions d'ingénieur principal d'essais. Lors de sa retraite le 30 septembre 1942, la direction de Peugeot salue la haute valeur technique et la discrétion d'un collaborateur jugé précieux, lui accordant une allocation exceptionnelle. Il se retire ensuite à Anglet, où il meurt le 15 décembre 1945.

Détails de l'affaire

Histoire de l’usine de coton-poudre En 1905, l’industriel allemand Peter Temming de Buhl a pour projet de créer en Bretagne une usine de coton-poudre. Le site de production fera du blanchiment du coton pour fabriquer la poudre sans fumée des munitions. Avec l’aide de l’avocat conseil Emile Cloarec, la société d’exploitation de la Grande Palud est fondée avec à sa tête comme prête-nom Julien Legrand alors maire de Landerneau. Le , Julien Legrand achète en son nom, au prix de , un ancien moulin au bord de la rivière Elorn à André Uchard pour y installer l’usine qui entre en service la même année. Les capitaux sont allemands même si la société est au nom de Legrand.gauche|vignette|Usine de la Grande Palud en 1914 - Archives municipales de Landerneau Fin 1908, l’usine de la Grande Palud est exclue de la liste des fournisseurs des poudreries nationales par le ministère de la guerre au motif que l’usine fonctionnait avec des capitaux et un personnel technique allemands.

Pour sortir de cette situation, l’avocat-conseil Émile Cloarec met en relation Peter Temming avec son ami Louis Cadiou. En , Louis Cadiou crée une société au capital de dont apportés par sa famille. Il rachète l’usine de la Grande Palud. Les restants sont sans souscripteur avoué. Malgré la création d’une nouvelle société, Peter Temming reste associé dans l’usine. Louis Pierre est recruté comme directeur technique en remplacement de l’ingénieur allemand Auguste Greiss.

Courant , Émile Cloarec transmet au sous-secrétaire d’État à la guerre des documents attestant que l’usine de la Grande Palud est entièrement française. fait un faux qui atteste qu’il est complètement désintéressé.

En , l’ingénieur Pierre adresse trois courriers les 3, 16 et 23 du mois au contrôleur général des poudres Barral. Dans ces lettres, qu’il signe, il dénonce des malfaçons ainsi que la facturation abusive d'un wagon pour une livraison à Angoulême.

Début , Louis Cadiou donne pouvoir à Julien Legrand, ancien maire de Landerneau, pour vendre l’usine. On peut supposer qu'il change d’avis, car le , il adresse une lettre à Peter Temming pour lui indiquer qu’il va lui régler la somme de pour reliquat des capitaux engagés en 1907.

Le , du service des contrôles des poudres et salpêtres adresse un rapport officiel au ministère de la guerre attestant de la qualité inférieure du coton employé à l'usine de la Grande Palud.