L’abbaye Saint-Mathieu de Fine-Terre (ou abbaye Saint-Mahé) était une abbaye de Basse Bretagne, dont les ruines se dressent sur le territoire de l'actuelle commune de Plougonvelin sur la pointe Saint-Mathieu (Beg Lokmazhe en breton), dans le département du Finistère, qui pourrait lui devoir son nomConseil général du Finistère - Les origines administratives du Finistère.
Dominant le mouillage de tout navire empruntant depuis la préhistoire le chenal du Four puis trafiquant durant l'Antiquité l'étain des Cassitérides jusqu'en Phénicie, elle connaît à partir de 1157, sous l'impulsion des vicomtes de Léon y collectant leur droit de bris, un rayonnement exceptionnel et devient au le centre d'une ville de plus deux mille habitants dotée d'un port à l'activité internationale, que l'on peine à imaginer en voyant le lieu quasi désert d'aujourd'hui.
Site romantique à souhait, ce promontoire du bout du monde à la rudesse inhospitalière inspire au célèbre historien français du Jules Michelet une vision tourmentée :
Les ruines de l'abbaye Saint-Mathieu font l'objet d'un classement au titre des monuments historiques depuis 1875.
Histoire La fondation légendaire de l'abbaye vignette|gauche|280px|La chapelle Notre-Dame-de-Grâce, à proximité de l'abbaye de Saint-Mathieu.
Sans préciser sa date de fondation, les écrits rapportent que l'abbaye existait déjà en l'an 555. Selon la légende une première abbaye aurait été fondée en ce lieu au par saint Tanguy, sur des terres dont il avait hérité, qui s'étendaient depuis la rivière du Caprel (havre de Brest) jusqu'à Penn ar Bed. Il aurait choisi un promontoire sur ce site sauvage, « au bout du monde », proche de la mer qui vient se fracasser sur les falaises.
Selon le récit probablement légendaire d'Albert le Grand dans sa « Vie des Saints » une flotte de navires léonards se trouvant en Égypte aurait enlevé par ruse les restes de l'apôtre Matthieu et les auraient rapportés en Bretagne ; mais le navire qui les transportait aurait heurté un écueil au large de la pointe de Fine Terre ; une partie de l'équipage parvint à gagner la terre et prit pied sur le cap de Pen-ar-Bed (Fine Terre), les autres bateaux gagnant le port voisin du Conquet. Le prince Tanguy, qui s'était fait moine, décida alors d'élever un monastère à cet endroit, dédié à saint Mazé (saint Mathieu)..
Des générations d'historiens se sont penchées sur l'origine du monastère, mais les sources sûres manquent et il paraît vraisemblable que saint Tanguy regroupa autour de lui les quelques moines du noyau initial du premier monastère.
Les ruines que l'on peut voir de nos jours ne sont pas celles de l'abbaye du , mais celles du monastère bénédictin reconstruit aux . Ce sont les vestiges de l'église abbatiale qui fut élevée de 1157 à 1208 et remaniée aux .
Le fait d'obturer des arcs en plein cintre indique un remaniement dans l'utilisation de la structure, et prouve qu'une phase antérieure au a été occultée.
L'utilisation de l’opus spicatum (caractéristique de la construction de la fin du haut Moyen Âge, résurgence de l'antiquité), indique que les volumes de la nef et du transept sont déjà en place au .
Les restes de trois solins , bien visibles au dessus du bas-côté sud, correspondant aux trois étapes de constructions permettront de reconsidérer l'évolution chronologique du sanctuaire.
Le corps de saint de Mathieu fut très certainement exfiltré d'Égypte à la fin du , où la domination Byzantine, mise à mal par les Abbassides, entraîna des dissensions, un fractionnement des pouvoirs et des révoltes dans le monde musulman en Afrique du Nord.
Au début du , le « chef » de Mathieu resta en l'abbaye bretonne, pour fidéliser les pèlerins. Le corps fut sans doute rapatrié à Salerne, pour les mêmes raisons, la poussée Aghlabide s'opérant en Italie du Sud.
Entre-temps, selon la légende et la tradition orale, à la fin du , des marins et commerçants bretons seraient allés chercher la dépouille de saint Mathieu, l’évangélisateur des Éthiopiens et des Perses, inhumé au Caire après avoir été martyrisé. Ce voyage aurait été entrepris afin de sortir sa dépouille d'Égypte où la population indigène s'était pervertie, devenue infidèle. « Lorsque leur bateau arriva à la pointe du Finistère, il faillit être drossé contre un énorme rocher qui s'ouvrit en deux pour laisser passer le navire ! Au lieu du miracle on fonda une abbaye ».. Une nouvelle abbaye aurait ainsi été bâtie pour y abriter le corps du saint en terre chrétienne bretonne. Il n'y resta cependant pas longtemps car au des écumeurs des mers l'auraient enlevé et emporté à Salerne, en Italie, où il est resté jusqu'à nos jours. Toutefois, l'abbaye prétendit pendant tout le Moyen Âge, et encore au , détenir la tête du saint. L'avait-elle conservée depuis le ? Rien ne vient étayer cette hypothèse et on ne connaît pas avec certitude le nom du fondateur, ni la date de fondation de cette abbaye<ref>Selon la Chronique de Saint-Maixent éditée et traduite par Jean Verdon « Les Belles Lettres » (Paris 1979) 61, vers 860 « Au temps de Salomon, roi et duc de Cornouaille, le corps de l'apôtre saint Mathieu fut transporté dans la ville de Léon et placé dans l'église de l'évêque saint Paul »</ref>. Ces reliques ont disparu pendant la Révolution française.
L'abbaye du bas Moyen Âge L'abbaye jouissait de nombreux privilèges (qui profitaient surtout à l'abbé qui était à sa tête) : droit de cohue, droit de four à ban, droit de mouture, droit de marché, droit de foire, droit de mesure du blé, droit de mesure du vin… Au , le seigneur Hervé de Léon lui accorda un droit nouveau, de bris et d'épave sur les rivages (c'est-à-dire le droit de se saisir du dixième de la cargaison du navire échoué).. vignette|Le « Gibet des moines », en fait deux lec'h, des stèles de l'âge du fer, christianisés au Moyen Âge central. Frère Mathieu, un moine copiste de l'abbaye de Saint-Mathieu, raconte dans le cartulaire de l'abbaye qu'en , un homme qui terrorisait la région de Trébabu jusqu'à Saint-Renan et même Bohars, aurait été pendu au « Gibet des moines » (à Plougonvelin) où se trouvent encore de nos jours deux menhirs jumeaux christianisés (en fait des stèles de l'âge du fer surmontées de croix).. Si cette histoire a probablement une part de vérité, le lieu de l'exécution est probablement erroné car les moines de l'abbaye de Saint-Mathieu, qui disposaient du droit de haute justice n'exécutaient pas les condamnés à cet endroit (aucune trace de gibet n'a d'ailleurs été retrouvée à cet emplacement) mais à Creac'h ar Justis..
En , trois cents voiles anglaises apparaissent près de Kermorvan ; les habitants de Saint-Mathieu, « riches comme pauvres, emmènent vers Plougonvelin leurs meubles, hissés précipitamment sur des chars à bœufs, en vue de les soustraire au pillage. (…). Vain espoir. La soldatesque se rue sur la ville, brûle les maisons, tue sans distinction hommes, femmes et enfants. Elle attaque le monastère. Tout est pillé. Le reliquaire [du crâne de saint Mathieu] est emporté à bord ! »..
Au , l'abbaye était prospère et une véritable ville de plus de s'était formée autour d'elle. Elles étaient l'objet d'attaques incessantes, aussi, pour se protéger des pillages, les moines décidèrent d'élever des fortifications. Une charte du duc de Bretagne Jean III le Bon datée du ordonne que l’on rase – malgré l'opposition des propriétaires – une dizaine de maisons autour de l'abbaye Saint-Mathieu pour permettre aux moines d’élever ces fortifications autour de l’abbaye et de la ville.
Pendant la guerre de Succession de Bretagne, et plus généralement durant la guerre de Cent Ans, l'abbaye et ses fortifications furent le théâtre de combats, dont ceux entre Jean de Montfort et Charles de Blois, respectivement partisans des royaumes d'Angleterre et de France. Occupée successivement par les uns et par les autres, l'abbaye connut pillages et destructions. Après la mort de Charles de Blois et malgré le traité de Guérande (1365), les Anglais continuaient à occuper l'abbaye. Délogés par Bertrand Du Guesclin en 1375, Saint-Mathieu retrouva une relative tranquillité jusqu'en 1403 où les Anglais firent de nouvelles incursions. En 1409, le duc de Bretagne, Jean V fit renforcer les fortifications tant autour de l'abbaye que de la ville, et édifier une citadelle dont subsiste encore aujourd'hui une grande tour carrée. Ces défenses n'empêchèrent pas les Anglais de débarquer en 1462 et de causer des dégâts.
Le roi Louis XI fit occuper militairement la forteresse de Saint-Mathieu en 1474 et y installa une garnison. Dès le début du , les conflits avec les Anglais poussèrent ces derniers à tenter maintes fois des débarquements près de Saint-Mathieu, provoquant parfois des dégradations de l'abbaye, dont notoirement en 1558 où elle fut mise à sac. Sous l'impulsion de l'abbé Claude Dodieu, elle fut cependant rapidement réparée.
Le sac de 1558 Jean Leprêtre de Lézonnet, commissaire du roi, fit un rapport décrivant longuement les dégâts consécutifs à cette invasion en date du : « Les témoins ont attesté avoir vu oculairement le Anglais et les Flamands ennemis du roi mettre le feu aux maisons et églises ci-après déclarées (…) et le nombre des maisons des paroissiens brûlées (…) en icelle paroisse [Plougonvelin] quatre cent cinquante maisons, dont l'est demeuré que douze maisons entières. (…) Le procureur de la paroisse de Saint-Mahé [Saint-Mathieu] rapporte avoir cinquante maisons de brûlées et les églises. Les religieux de l'abbaye du dit Saint-Mahé avoir été brulés les dortoirs, la sacristie, les chaises du chœur, les images, les chapitres, les ornemens avec chasubles, chappes sacraires d'argent doré, les livres (…). Et la ville du Conquet est rapporté qu'il y avait quatre cent cinquante maisons dont n'est demeuré que huit entières. Au havre du Conquet il y avait le nombre de trente-sept navires garnis et équipés de munitions et artillerie ont été brulés l'artillerie emportée, et pour la soudaine descente de l'armée desdits ennemis qui fut ledit jour à neuf heures du matin sans avoir été découverte jusqu'à l'heure de leur descente, de sorte que les habitants n'ont eu aucun loisir de sauver leurs meubles (…). Rapportent les habitants en avoir perdu trois cent pièces de fer, et de fonte, comme arquebuses avec mousquetons, cerfs-volants ».. vignette|droite|280px|L’abbaye au , planche gravée du Monasticon Gallicanum.
Le déclin à la Renaissance Parallèlement, dès la fin du , l'abbaye avait été mise en commende. Les abbés commendataires étaient nommés par le duc de Bretagne, plus tard par le roi de France. Ils n'étaient plus obligatoirement issus de la communauté religieuse et n'étaient pas tenus d'y résider. De nombreux abus sont relatés sur ces abbés qui confondaient parfois administration de leur abbaye avec enrichissement personnel. Parmi eux, citons Hamon Barbier dont la gestion litigieuse obligea le Parlement de Bretagne à mettre sous séquestre le temporel de l'abbaye. Plus surprenante encore fut la nomination de Cosme Ruggieri en 1585 par la reine Catherine de Médicis. Cet astrologue florentin à la réputation sulfureuse, qui avait été condamné aux galères en 1574, en devint abbé. Après sa mort scandaleuse en 1615 pour cause de refus de l'extrême-onction, les moines martelèrent ses armoiries appendues dans l'abbaye. vignette|gauche|L'ancien tribunal de l'abbaye de Saint-Mathieu ; devenu une auberge au début du : « À la descente des voyageurs » (carte postale E. Le Bihan). Les faits de guerre et ces administrations désastreuses eurent progressivement raison de la florissante richesse passée de l'abbaye, qui est saccagée par les Anglais en 1538 (l'agglomération autour de l'abbaye avait alors 36 rues, 4 subsistaient en 1686).. La peste et la famine décimèrent également la population de la ville de Saint-Mathieu pendant le , réduisant encore ses revenus. En 1618, il ne restait que quatre religieux, puis deux, 20 ans plus tard.
Le relèvement mauriste