Les communautés noires en Tunisie ou Noirs tunisiens sont les personnes citoyennes tunisiennes ou résidentes en Tunisie dont la couleur de peau indique des origines africaines subsahariennes. Ces origines s'inscrivent dans l'histoire des migrations transsahariennes, volontaires ou forcées (traite esclavagiste). La proportion de personnes tunisiennes noires est estimée à 10 à 15 % de la population en 2022.
Présents sur le territoire depuis la traite transsaharienne (), les Noirs de Tunisie descendent d'esclaves affranchis ou de migrants subsahariens. En 1846, la Tunisie est le premier pays arabo-musulman à abolir l'esclavage. Après l'indépendance en 1956, le discours nationaliste unitaire du président Habib Bourguiba efface les identités noires, amazighes et juives, et rend la présence noire largement invisible pendant des décennies.
Depuis la révolution tunisienne de 2011, on assiste à l'émergence de revendications identitaires et antiracistes portées par des associations comme Mnemty. En 2018, la Tunisie adopte la première loi du monde arabe criminalisant la discrimination raciale. En 2023, un discours du président Kaïs Saïed évoquant un prétendu remplacement démographique par des migrants subsahariens déclenche une recrudescence des violences racistes.
Démographie Les communautés noires en Tunisie sont composées de personnes tunisiennes et de personnes ressortissantes d'autres pays. Le recensement tunisien ne comportant pas de critère de couleur, il n'existe pas de données statistiques officielles. ; les personnes noires tunisiennes sont estimées à 10 à 15 % de la population en 2022, selon une estimation avancée notamment par l'association Mnemty.... Elles descendent soit d'esclaves, soit de personnes immigrées volontairement d'Afrique subsaharienne. Les personnes noires non tunisiennes sont pour la plupart issues de l'immigration de travail d'Afrique subsaharienne ayant eu cours sous la présidence de Zine el-Abidine Ben Ali (1987-2011) ou ayant fui la Libye après la révolution tunisienne de 2011.
Les communautés noires de Tunisie se concentrent dans le Sud : Gabès, Kébili, Djerba, Zarzis et Médenine.
Histoire La Tunisie, comme l'Algérie et la Libye, est historiquement concernée par les migrations en provenance d'Afrique subsaharienne, que ce soit comme plateforme de transit vers l'Europe ou comme territoire en besoin de main-d'œuvre domestique et agricole.. Ces déplacements de populations commencent avant la traite esclavagiste (.) et se poursuivent pendant et après.
Traite transsaharienne L'esclavage en Tunisie s'inscrit dans le phénomène de la traite orientale. Il repose en partie sur la traite esclavagiste transsaharienne. Il est aussi alimenté par les réseaux de traite esclavagiste de Méditerranée et d'Europe occidentale et orientale, qui transportent des esclaves chrétiens blancs.
Les habitants du Fezzan (Libye) entretiennent déjà des relations commerciales avec l'Afrique intérieure avant la conquête musulmane du Maghreb aux VII et VIII siècles. Mais la naissance et l'expansion de l'islam, à la fois comme religion et comme califat, entraînent le développement de réseaux de commerce de longue distance, notamment transsaharien.. Au début de sa conquête du Maghreb, le califat islamique se fournit en esclaves au sein des populations berbères vaincues. Lorsque celles-ci se convertissent massivement à l'islam, il devient illicite de les réduire en esclavage. La traite en direction du Moyen-Orient se met alors à se fournir au sud du Sahara. Cela est permis par le réseau de commerce de longue distance que mettent en place les Berbères ibadites, entre les VIII et XI siècles. Ils ouvrent des voies caravanières et des terminaux sur les deux rives du Sahara. Leur contrôle des réseaux commerciaux transsahariens assure leur autonomie face aux dynasties arabes successives.
Le commerce transsaharien consiste alors principalement en échanges de sel d'Afrique du Nord contre de l'or et des esclaves de Bilâd as-Sûdan ( en arabe), soit du Sahel. Au , la route reliant le lac Tchad au Fezzan est surnommée la . Le marché d'esclaves de Zawila, dans le Fezzan, est pendant des siècles l'un des plus grands du Sahara. C'est de là que partaient des convois vers l'Égypte et le Moyen-Orient, mais aussi vers la Tunisie. Au , le voyageur Ibn Battûta indique avoir quitté le Mali vers le Hoggar avec une caravane transportant plusieurs centaines de filles esclaves.
En Ifriqiya (actuelle Tunisie), les esclaves subsahariens sont d'abord employés comme concubines, domestiques ou aux travaux agricoles. Au s'ajoute la fonction de garde militaire. À partir de la dynastie aghlabide, des corps d'armée entièrement composés de personnes noires sont constitués.
À cette époque, le terme abîd () ne connote pas de couleur de peau. Il désigne autant les esclaves blancs que les esclaves noirs.
Du jusqu'au milieu du se forme l'empire sunnite almohade. S'ouvre alors une voie transcontinentale reliant le Sahel occidental à l'Andalousie : l'Afrique subsaharienne est intégrée à l'économie méditerranéenne et européenne.
Régence et beys de Tunis (1574-1881) Sous le régime des beys (de la conquête ottomane à l'instauration du protectorat français), différents statuts et identités cohabitent sur le territoire : esclaves, affranchis et étrangers dispensés d'impôt. Les esclaves noirs, appelés abid ou chouachine, arrivent toujours par les routes caravanières à travers le Sahara. La plupart viennent du « Soudan central », soit les actuels Niger, Nigeria et Tchad.
Dès , Ahmed I Bey déclare libre toute personne née en Tunisie.. L'esclavage lui-même est aboli par décret le , soit deux ans avant l'abolition en France. La Tunisie devient alors le premier pays arabo-musulman à abolir l'esclavage. Devant la persistance de pratiques esclavagistes, notamment chez les populations rurales, l'esclavage est ré-aboli par l'administration coloniale française, sur décret d'Ali III Bey, en 1890..
Protectorat français (1881-1956) L'administration coloniale française réorganise le régime fiscal applicable aux barrânia (), qui étaient auparavant exemptés d'impôt. Ces communautés sont réorganisées en cheikhats sur une base ethnique. Après la seconde abolition de l'esclavage en 1890, sont notamment regroupés les descendants d'esclaves ou d'affranchis, les Ouarglia (originaires de Ouargla), les Fezzani (originaires du Fezzan), les Tripolitains ou Trabelsi (originaires de Tripolitaine), les Soudanais ou Soudani (originaires des régions subsahariennes) et les Ghadamsia (originaires de Ghadamès).
À partir des années 1890, des migrants noirs, pour la plupart musulmans et originaires de Tripolitaine, du Fezzan et de Cyrénaïque, arrivent en nombre croissant en Tunisie. Beaucoup fuient les conflits liés à la conquête et à la colonisation italiennes de la Libye. Les autorités coloniales françaises facilitent leur arrivée, leur main-d'œuvre étant recherchée dans l'agriculture, les mines et les travaux publics. Un accord franco-italien conclu en 1914 prévoit que les Tripolitains arrivés en Tunisie en 1912 ou avant soient naturalisés tunisiens.
Années post-indépendance Avec l'indépendance acquise en 1956, le jeune État tunisien, dirigé par le président Habib Bourguiba, met en avant un discours nationaliste unitaire et rejette toute revendication identitaire. L'État cesse toute distinction entre Arabes, Berbères, Noirs et Juifs. L'histoire de la présence noire en Tunisie n'est pas enseignée ; elle reste dans l'imaginaire collectif réduite à celle de l'esclavage. Aucune des deux abolitions de l'esclavage n'est commémorée par le gouvernement.
Pour le sociologue Abdessattar Sahbani, l'État rend invisibles les Tunisiens noirs pendant des décennies : le discours de Bourguiba projette une Tunisie moderniste et tournée vers l'Europe, dans laquelle il n'y a pas de place pour l'africanité.. L'historien Nouri Boukhchim observe que le regard des Tunisiens est historiquement tourné vers la Méditerranée plutôt que vers le Sud, produisant une rupture identitaire dans laquelle .
Les années 1960-1970 connaissent un mouvement de revendications identitaires des communautés noires tunisiennes, qui est réprimé.
Après la révolution de 2011 Après la chute de la dictature de Zine el-Abidine Ben Ali en 2011 émergent des revendications politiques dénonçant le racisme en Tunisie. Ce mouvement est porté principalement par trois associations : Mnemty (), créée en pour éradiquer pacifiquement toute forme de discrimination en privilégiant l'éducation ; l'association Adam pour l'égalité et le développement, créée en 2011 et dissoute en 2013 mais dont les membres continuent d'agir sous le nom de , et Aqaliyet, qui lutte pour les droits des minorités en général.
Le sociologue Abdessattar Sahbani analyse le du racisme comme un mécanisme de protection et d'intégration sociale que les Tunisiens noirs doivent acquérir dès l'enfance pour trouver leur place dans une société structurellement raciste. Le poète et chanteur témoigne de la violence de ce racisme ordinaire, véhiculé notamment par des termes comme kahlouch (), oussif () ou kahla (), inscrits dans le langage courant.
Plusieurs faits sont dénoncés par les militants. Les certificats de naissance délivrés par l'État tunisien portent encore des mentions référant au passé esclavagiste, comme abid () ou atiq () ajoutés au patronyme. À Djerba, des descendants d'esclaves continuent d'enterrer leurs morts dans un cimetière séparé, surnommé et distinct de ceux réservés aux ahrar ().. Depuis l'an 2000, une ségrégation raciale dans le transport scolaire est documentée dans le village de Gosba, dans la région de Médenine, où les élèves blancs et noirs sont transportés dans des autobus séparés.
Aux premières élections organisées après les révoltes de 2011, un seul représentant noir est élu à l'Assemblée constituante : Bechir Chammam, représentant de Kébili et membre du parti Ennahdha, qui ne prend aucune position de soutien à la cause antiraciste. La nouvelle Constitution est adoptée avec un article 21 condamnant la mais sans en préciser la nature.
Le est adoptée la loi organique qui interdit toutes les formes de discrimination raciale — une première dans le monde arabe.. Les actes et propos racistes deviennent passibles de trois ans de prison et de d'amende. Toutefois, sans stratégie nationale de mise en œuvre ni formation des forces de l'ordre, son application reste lacunaire.
Discours de Kaïs Saïed et recrudescence du racisme (2023) En , le président Kaïs Saïed tient un discours évoquant un prétendu plan de remplacement démographique de la Tunisie par des migrants subsahariens, qualifié de raciste par de nombreuses organisations de défense des droits humains ainsi que par l'Union africaine. Ce discours donne une légitimité officielle à des attitudes préexistantes et déclenche des violences contre des Africains noirs : expulsions de logements, agressions physiques à Sfax et dans d'autres villes, et rapatriements forcés organisés par plusieurs pays africains.
Les Tunisiens noirs eux-mêmes se trouvent fragilisés par ce contexte. Zied Rouin, de l'association Mnemty, note que le discours présidentiel a défini la tunisianité comme exclusivement arabe et musulmane, rendant suspecte toute différence visible. Beaucoup de Tunisiens noirs évitent dès lors les manifestations de solidarité avec les migrants, redoublant d'efforts pour affirmer leur appartenance nationale. La journaliste et chercheuse Houda Mzioudet, basée à Toronto, observe depuis le terrain que le racisme s'est aggravé et que les Tunisiens noirs qu'elle rencontre sont épuisés. Des nationalistes tunisiens vont jusqu'à réclamer l'abrogation de la loi antiraciste de 2018.
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