Jinshi (, « lettré présenté ») désigne la personne qui avait passé avec succès le diplôme le plus élevé du système des examens impériaux en Chine et il désigne aussi le titre académique de cette personnepar métonymie, mais une étude historique des emplois serait nécessaire. On pourrait traduire jinshi par « docteur/doctorat ès lettres impérial ».
Ce fut le premier système formel d’examens publics dans l’histoire mondiale. L’examen se déroulait en plusieurs étapes et était conçue pour recruter l’élite intellectuelle pour des postes de haut rang dans l’administration impériale. Créé en 605, ce système se maintint durant 13 siècles jusqu’à son abolition en 1905, un peu avant la fin de l’empire. À partir des Song, l’examen final se déroula dans la capitale impériale, en présence de l’empereur.
Ce système très élaboré de sélection par le mérite fonctionnait essentiellement à l’intérieur de l’élite lettrée qui pouvaient financer des études privées très longues et onéreuses à leurs descendants. Il ne mit pas complètement fin aux anciens privilèges et passe-droits du système de patronage aristocratique (appelé « ombre de la faveur impériale » enyin 恩荫).
Les lauréats des premières places au concours de jinshi étaient très honorés, avant même d’avoir prouvé leurs compétences administratives sur le terrain. Ils recevaient immédiatement des marques de distinction visibles tels que poste prestigieux, droit de porter une robe à larges manches, érection d'arcs et de stèles en leur honneur. Leur excellence littéraire pouvait-elle garantir leur compétence pour régler une crise agricole, une mise en œuvre d’une politique fiscale ou le maintien de l’ordre social ? Toutefois un candidat capable de passer les épreuves du jinshi, montrait qu'il avait une grande capacité de travail et de la ténacité, qualités qui lui serviront ensuite dans ses hautes responsabilités.
Histoire
thumb|upright=0.85|Wang Qiong 王瓊 (1459-1532) des Ming, reçut son titre de jingshi en 1484. Il pose dans sa robe à larges manches (changfu 常服), bleue, de fonctionnaire de rang moyen. La position debout, tenant des deux mains une tablette (hu 笏) évoque une attitude digne, respectueuse et empreinte de dévotion envers l’empereur. thumb|upright=0.85|Lu Wenxu 倫文敘 (1467-1513) des Ming, major de jingshi en tenue de cour rouge de haut fonctionnaire. La tablette servait à noter les discours ou instructions impériales. Elle était à la fois un objet utilitaire et un emblème du devoir bureaucratique. thumb|upright=0.85| Portrait de Dong Hanru, ministre des Ming. La robe rouge ornée de la grue parmi les nuages symbolisait le statut élevé, la pureté morale et la fonction de guide du fonctionnaire civil. Les pièces carrées de tissu brodées avec des motifs d'animaux (nommées carré mandarin, buzi 补子) servaient à distinguer les rangs civils et militaires des fonctionnaires. La grue blanche était réservée au premier rang des fonctionnaires civils
En Chine le travail de fonctionnaire a toujours été très valorisé. L’éthique du confucianisme, qui a dominé la pensée politique et sociale en Chine pendant plus de deux millénaires, considérait les fonctionnaires érudits (shidafu 士大夫) comme les piliers de l’État. Plus largement, la classe des « lettrés » (shi 士) occupait le sommet de la société, au-dessus des agriculteurs, artisans, et commerçants. Un système d’examens impartial fut conçu au cours des siècles qui idéalement, devait offrir une voie à chacun pour accéder à un poste de fonctionnaire, sélectionné en principe sur son savoir et son idéal moral plutôt que son origine sociale.
Le système de recrutement dans la fonction publique par le moyen d’examen est apparu sous les Han (de -206 à +220) mais ce n’est que sous le l’empereur Sui Yangdi 隋煬帝 (569-618) en l’année 605, que se tint la première fois l’examen de jinshi (jinshi ke 進士科).
Sous les dynasties Sui 隋 (581-618) et Tang 唐 (618-907), il y avait deux types d’examens : le jinshi ke 進士科 et le mingjing ke 明經科. L'examen mingjing portait sur les classiques confucéens et les politiques contemporaines (shiwu cewen 時務策問). L’examen jinshi incluait une épreuve supplémentaire portant sur la poésie et la prose (shi fu 詩賦). Les candidats devaient maîtriser non seulement les classiques confucéens, mais aussi démontrer leurs compétences littéraires, notamment à travers leurs capacités d’analyse, de réflexion, et de composition de poèmes et de rédactions. Sous les Tang, les grandes familles aristocratiques dominaient encore l'administration par le biais du système des recommandations héréditaires (menfa zhidu 門閥制度). Pour contrer l'influence des clans aristocratiques qui dominaient les examens mingjing, l’impératrice Wu Zetian 武则天 (qui régna de 690 à 705), accorda une importance particulière à l'examen de jinshi pour recruter les meilleurs talents,
Sous la dynastie Tang, l’examen pour le titre de jinshi était bien plus difficile que l’examen mingjing. Pour exalter la difficulté, une expression hyperbolique disait que réussir l’examen mingjing à trente ans signifiait qu’on était en retard, alors que réussir l’examen jinshi à cinquante ans, signifiait qu’on était précoce 三十老明經,五十少進士 Sānshí lǎo míng jīng, wǔshí shǎo jìnshì . Sous les Tang, chaque année, environ un à deux pour cent des candidats obtenaient un titre de jinshi sur un total de un à deux mille candidats.
Sous la dynastie Song (960-1279), tous les candidats au titre de jinshi durent passer un examen final au Palais impérial (diànshì 殿試) supervisé par l’empereur lui-même. Ce dernier décidait du classement des candidats. Alors que durant la décennie 960 chaque session annuelle des concours n’avait admis qu’une dizaine de lauréats, en 973, l’année même où l’empereur Taizu instaura l’examen de Palais (dianshi) et les cursus spécialisés (zhuke 诸科), le nombre de « docteurs » (jinshi et zhuke), dépassa pour la première fois la centaine. Il y eut plus de 300 lauréats en 975 avant que l’empereur Taizong n’ouvrit vraiment les vannes du recrutement. Avec plus de lauréats en quinze ans, les concours sous Taizong sont restés les plus productifs de l’histoire des examens jusqu’à leur abolition en 1905.
En 1071, le réformateur Wang Anshi obtint de l’empereur Song Shenzong la décision d’éliminer progressivement les cursus spécialisés (zhuke 诸科) basés sur la seule mémorisation des textes et de faire des essais sur la « signification des Classiques » (jingyi 經義) la principale épreuve de l’examen prestigieux des « lettrés présentés » (jinshi). Avant les Song, les jinshi étaient sélectionnés par des examens provinciaux.
Sous les Song, les concours impériaux devinrent l’un des chemins privilégiés d’accès à la fonction publique. Ils étaient toutefois concurrencés par le système de patronage (Christian Lamouroux, 2022), appelé « ombre de la faveur impériale » (enyin 恩荫), qui offrait aux fonctionnaires ayant atteint un certain grade, le privilège de pouvoir favoriser des parents (fils, petits-fils, neveux) ou des clients de leur maison, en leur permettant d’entrer directement dans la fonction publique. Ce fut une voie importante d’accès à la fonction publique, utilisée particulièrement après les lourdes défaites face à la dynastie jurchen des Jin 金, dans les années 1126-1130 par des fonctionnaires militaires soucieux de faire entrer leurs protégés dans le cadre civil. Ces observations relativisent tous les discours modernes sur l’avènement d’une méritocratie. On a par exemple, calculé que parmi les enfants des Grands conseillers qui sont entrés dans la fonction publique, seuls 10 % avaient passé les examens. Il faut aussi tenir compte de deux pratiques courantes : les « titularisations du canal extérieur » (liuwai buguan 六外补官) c’est-à-dire celle des commis d’administration et l’achat des charges (jinna buguan 进纳补官).
Le système méritocratique des examens impériaux touchait essentiellement la classe des mandarins hauts fonctionnaires ; l’absence d’un enseignement publique gratuit accessible à tous, interdisait une véritable ascension sociale. Préparer les examens exigeait un investissement considérable en temps et en argent. Seules les familles les plus aisées pouvaient financer une éducation approfondie, parfois pendant des décennies, ce qui excluait la plupart des paysans et des classes les plus pauvres.
La dynastie Yuan (1279-1368), après avoir interrompu pendant 35 ans le système de recrutement par les examens impériaux, conçut un nouveau système adapté à leur mode de gouvernance multiculturel. Elle fit construire 17 centres d’examen (kechang 科場) et fixa un quota de 300 places pour l’ensemble des examens provinciaux, avec 75 personnes pour chacun des groupes sociaux suivants : les Mongols (mengguren 蒙古人), les Semuren 色目人non Han, non Mongol, comprenant des Perses, les Sogdiens, les Ouïghours, les Arabes, les Tibétains , les Chinois du Nord (hanren 漢人) et les Chinois du Sud (nanren 南人). Bien que majoritaire, les Han n’eurent que la moitié des postes. L'examen jinshi fut conservé, et devint le niveau le plus élevé des examens impériaux. Il garda les textes confucéens dans l’interprétation néo-confucéenne de Zhu Xi et introduisit les matières pratiques : le droit (mingfa 明法), le calcul (mingsuan 明算), la médecine et les langues étrangères. Les trois niveaux du cursus traditionnel furent maintenus : les préfectures, les provinces et la capitale impériale.
Dans la culture populaire, réussir l'examen jinshi était également connu sous l'expression (Jīnbǎng tímíng 金榜题名). Après chaque session des examens impériaux, la liste des lauréats était publiquement affichée sur un tableau richement décoré à la cour impériale ou dans un espace central. La réussite au jinshi garantissait une ascension sociale ultime, non seulement pour l’individu, mais aussi pour sa famille entière. L’inscription au devenait un motif de fierté collective. La plupart des hauts fonctionnaires de l’époque des Song du Nord étaient issus des rangs des titulaires du diplôme de jinshi.
Durant les dynasties Ming (1368-1644) et Qing (1644-1912), les lauréats au jinshi étaient classés en trois classes hiérarchisées Première classe (一甲 Yī jiǎ) comportait seulement trois candidats, portant les titres honorifiques de Zhuangyuan (状元) le major de la promotion, Bangyan (榜眼) le second et Tanhua (探花) le troisième. Deuxième classe (二甲 Èr jiǎ) formait un groupe plus important, souvent 40 à 50 candidats sous les Qing. Troisième classe (三甲 San jia) était composée de tous les autres admis, toujours désignés comme jinshi, bien qu'à un rang inférieur.
Ceux qui obtenaient les meilleures notes pouvaient espérer un emploi de choix dans la prestigieuse Académie Hanlin 翰林院 Hànlín Yuàn, où les documents d'État tels que les nouvelles lois et les décrets impériaux étaient compilés, vérifiés et modifiés. Il pouvait leur être érigé un arc commémoratif (photo ci-contre) dans leur ville natale pour célébrer leur accomplissement et glorifier leur famille, ainsi que pour inspirer les générations futures à poursuivre des études.
L'accent mis par les Tang-Song sur la prose rimée et la poésie fut brusquement interrompu lors des premiers examens provinciaux et métropolitains Ming de 1370 et 1371.
Les fils de marchands furent pour la première fois légalement autorisés à passer des examens civils. Malgré les réformes visant à renforcer la méritocratie, l'« ombre de la faveur impériale », lenyin demeura un mécanisme parallèle, surtout dans le contexte des privilèges de la noblesse mandchoue sous les Qing.