Louis Auguste Bertrand (Roquevaire, Bouches-du-Rhône, 1808 - Salt Lake City, États-Unis, 1875), de son vrai nom Jean-François Élie Flandin, communiste icarien et rédacteur au journal socialiste Le Populaire, fut l'un des premiers Français à devenir membre de l'Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours et à faire partie des pionniers mormons qui émigrèrent jusqu'au Grand Lac Salé, dans les montagnes Rocheuses, où fut construite la ville de Salt Lake City. Quatre ans plus tard, il revint en France présider la mission française de l'Église. C'est au cours de son séjour comme président de mission qu'il rédigea ses Mémoires d'un mormon (Pierre-Jules Hetzel, éditeur, Paris, 1862).
Biographie
Enfance
Louis Bertrand passe son enfance à Roquevaire, près de Marseille. Son père, croyant deviner en lui une vocation ecclésiastique, lui fait faire des études sous la direction du père jésuite Loriquet, qui l'initiera au grec et au latin, probablement à Marseille ou Aix. Mais bientôt cette vocation donne des signes non équivoques d’indépendance, et l’amour des lointains voyages le fait quitter de bonne heure le toit paternel.
Voyages lointains Dès l’âge de vingt ans, Louis Bertrand a déjà parcouru toutes les contrées du pourtour méditerranéen et part pour les Antilles où il réside dans plusieurs îles. De là, il se rend aux États-Unis où il passe sept ans. Il raconte : « Ce séjour m'initia au mécanisme politique de l’œuvre de Washington, aux tendances sociales des fils des premiers colons, à la pratique de la liberté la plus absolue et aux gigantesques progrès de la race anglo-saxonne sur ce nouvel hémisphère »Louis Bertrand, Mémoires d'un mormon, Avant-propos. Il réside ensuite plus d'un an au Brésil où, à Rio, il assiste au couronnement de l'empereur Don Pedro II. À propos de l'Amérique latine, il fait ce commentaire : « Dans ma pensée, l’inépuisable fécondité du sol et l’extrême variété de ses produits promettent à l’Amérique du sud un avenir plus brillant encore que celui de sa rivale du Nord ». Il arrive à Paris pour la première fois en 1842, tout juste pour assister aux funérailles du duc d’Orléans. Peu après, il part de Bordeaux pour un voyage commercial de quatre ans dans les « mers de l’Inde », et pousse jusqu’en Chine, où il reste quatre mois, avant de rentrer à Paris.
Engagement politique Après ses lointains voyages, l’amour de l’étude fixe Louis Bertrand à Paris. À cette époque, les questions posées par le socialisme attirent son attention, et il fréquente le cercle catholique radical des disciples de Philippe Buchez. Le gouvernement de Juillet laisse alors toutes les opinions, même les plus avancées, se manifester librement dans Paris. Étienne Cabet tient régulièrement, dans les bureaux du journal Le Populaire, dont il est le directeur, des séances publiques où il initie ses disciples à l’Icarie. L’égalité la plus absolue est l’idéal que prêche le dirigeant communiste. Louis Bertrand raconte : « La philosophie matérialiste du XVIIIe siècle, cette implacable négation du dogme catholique, ne pouvait avoir d’attrait pour moi ». Il rêve d'une alliance entre l’autorité du dogme et la liberté politique, entre le catholicisme et la révolution. Dans le monde des idées philosophiques, il finit par se rallier au système de Josef Hoëné-Wronski, connu sous le nom de Messianisme, qu'il considère alors comme étant la plus haute manifestation scientifique du siècle. Il raconte : « Épris de sa philosophie de l’absolu, j’ai longtemps déploré la cécité morale de nos contemporains, qui les privait de pouvoir apprécier les sublimes spéculations de M. Wronski. À cette époque, l’illustre géomètre était pour moi le flambeau de l’humanité ». Il en est là quand la révolution de 1848 le jette dans les rangs de la démocratie militante.
Rédacteur au journal Le Populaire Louis Bertrand est communiste icarien et rédacteur au journal socialiste Le Populaire que dirige Étienne Cabet. Ayant vécu sept ans aux États-Unis, il traduit aussi pour le journal certains articles de la presse anglophone. C’est à cette occasion qu’il s'intéresse au mormonisme.
Dans le journal du , apparaît le premier article du Populaire sur les mormons, intitulé simplement : « Mormons ». L'article, dont le début est une traduction du journal anglais Globe, contient ce qui suit : « Si les renseignements qu'on nous a communiqués sont exacts, cette colonie jouit d'une pleine prospérité. Il n'est donc point étonnant que les mormons d'Europe s'empressent de rejoindre leurs frères d'Amérique »Le Populaire, N° 94, 18 février 1849. Il s'agit sans doute d'une allusion aux mormons de Grande Bretagne puisque William Howells, le premier missionnaire mormon en France n'arrivera que le . Une phrase retient l'attention : « Les mormons mettent tout en commun et sont étroitement unis par les liens de la fraternité et du socialisme ». À l'époque, les Icariens du Texas (du moins une partie d'entre eux) ont émigré en Illinois où ils ont acheté, à bas prix, la ville de Nauvoo, abandonnée malgré eux par les mormons (voir L'Icarie : du rêve à la réalité). Dans le même numéro du journal, on cite une lettre d'un « socialiste américain » dont les parents habitent près de Nauvoo et qui en fait la description. On y parle de nouveau des mormons qui, « animés d'une nouvelle foi religieuse, aspiraient à créer une religion nouvelle et un nouveau culte, et à donner d'autres bases à la société ». On y fait leur éloge quant au choix de la contrée pour la construction de la ville : « Les mormons avaient des hommes très pratiques à leur tête : le choix judicieux de cette localité est une preuve évidente de leur discernement et de leur sagesse. » Enfin, apparaissent quelques renseignements sur le départ des mormons de Nauvoo : « Les mormons formaient une population de dix à douze mille âmes à Nauvoo ; la ville était belle et ornée d'un vaste temple au centre ; cet édifice avait coûté des sommes considérables. En abandonnant leur ville, ils vendirent leur propriété à vil prix, et l'endroit est resté quelque temps à peu près désert. Je pense qu'il doit y avoir beaucoup de maisons non encore occupées ou que l'on peut acquérir à bon marché. Conséquemment, il est probable que le citoyen Cabet pourra se procurer là les moyens d'y loger immédiatement les colons Icariens et les mettre à l'abri de ces dangers inévitables qui attendent l'émigrant dans un pays tout à fait neuf ».
L'affaire sera faite et annoncée dans Le Populaire quelque temps après : « Plusieurs journaux de Paris ont annoncé d'après le Courrier des États-Unis, que le Gérant d'Icarie vient d'acquérir le célèbre temple de Nauvoo, qui appartenait naguère aux mormons, et douze acres de terrains (plus de cinq hectares) renfermant diverses constructions, moyennant la somme de 4000 liv. st. (plus de 100 000 fr.) »Le Populaire, N° 97, 20 mai 1849.
C'est dans ce même numéro que paraît, le , le premier article signé « L.A.B. », c'est-à-dire Louis A. Bertrand, qui présente les mormons de façon plus précise. Les renseignements de Bertrand sont partiels et parfois erronés. Il fait naître Joseph Smith à Cincinnati et en fait un « modeste ouvrier typographe ». Son intérêt pour ce qu'il qualifie d'une des « Sociétés communistes américaines » tient au succès des mormons et à leurs progrès « rapides, incessants et considérables », malgré l'opposition qu'ils suscitent. Mais aussi, et surtout, parce que le mormonisme « est fondé sur les principes de la Communauté, qu'il puise sa force principale dans le dévouement et l'amour fraternel de ses nombreux adeptes, et qu'enfin il légitime son existence sur le texte même des Écritures et les préceptes évangéliques ». Et de conclure, « On voit par là combien il a d'analogie avec la doctrine Icarienne ». Cette phrase, à elle seule, pourrait expliquer sa conversion à venir.
Enfin, paraît le premier article signé Bertrand en toutes lettres, le . Il est inspiré par un article d'un journal anglais qui titrait, « Cabet défendu en Angleterre ». De nouveau, le , un autre article intitulé, « Solidarité entre tous les Socialistes », de la plume de Bertrand. L'intérêt de l'article vient justement de la façon dont Bertrand développe ses opinions politiques, en particulier sa critique corrosive de Proudhon qui vient de publier ses Confessions d'un révolutionnaire où il condamne véhémentement Robespierre. Bertrand ne mâche pas ses mots à l'encontre de celui qu'il nomme « le grand sceptique » qui, « comme aveuglé par une puissance surnaturelle, vient de tomber dans le fétichisme le plus abject : il s'adore lui-même. Jamais, non jamais énergumène ne poussa si loin la frénésie de l'orgueil et le délire de l'égoïsme ! ... Il est évident que son but unique est de faire obstacle à l'avènement du Socialisme, sous le drapeau même du Socialisme. Le fils du tonnelier, en prêchant l'individualisme et la concurrence, en niant les principes du Christianisme qui ne sont autres que ceux du Communisme, ne travaille que pour le maintien indéfini, perpétuel, des privilèges, et, par suite, de l'exploitation de l'homme par l'homme »Le Populaire, N° 103, 2 décembre 1849.
D'autres articles suivent dans le même numéro, tel celui sur l'Algérie qui précède un autre, non signé, intitulé « Mormons » et qui est une traduction du New York Tribune. On y parle du Territoire du Deseret et du désir des mormons de faire partie de la Confédération. Dès le numéro suivant on retrouve A.B. signataire de « Revue du mois ». L'âpreté avec laquelle il parle de la politique gouvernementale, ne peut que le rendre impopulaire, surtout lorsqu'il parle du président Louis Napoléon Bonaparte, « le héros de Strasbourg et de Boulogne, ce fervent Socialiste de Ham que vous savez, se sent déjà tellement dépopularisé, qu'il n'ose plus s'aventurer à passer en revue les tronçons de la garde nationale parisienne ... Un avenir prochain lui apprendra ce qu'il en coûte pour fouler aux pieds tout sentiment d'honneur national, se faire à Rome, le restaurateur du pape et de l'inquisition, ailleurs, le complice des despotes européens, et à l'intérieur, le promoteur des lois les plus oppressives »Le Populaire, N° 104. Il n'est pas étonnant que Bertrand sera surveillé par la police. Il se montre farouchement anti-royaliste, attaché aux acquis de la Révolution française et résolument anti-bonapartiste. Il rejoint un autre des collaborateurs les plus coutumiers du journal de Cabet, Louis Krolikowski, qui exprime les mêmes opinionsB. H. Roberts, Life of John Taylor, Bookcraft, Salt Lake City, Utah, 1963, pp. 225-227. Il y a à cette époque un changement de ton du journal, probablement dû à l’absence de Cabet, parti en 1849, et qui ne reviendra qu'à l'été 1851 pour défendre sa cause devant la justice. Pourtant, dans tous ses articles, Bertrand est enthousiaste vis-à-vis du « Père du Communisme ».
Le Populaire se fait l'écho du terrible orage survenu à Nauvoo le et qui avait dévasté le temple mormon, déjà endommagé par un incendie en et que les Icariens se proposaient de restaurer : « C'est le Temple ... le Temple dont nous préparions si activement et si résolument la réédification, le Temple que nous comptions couvrir cette année et dans lequel nous devions établir nos réfectoires, nos salles de réunion, nos écoles, c'est le Temple, ce colossal monument, qui est devenu la première victime des fureurs de l'ouragan ! »Le Populaire, N° 112 Ainsi, ce célèbre édifice dont les Icariens avaient fait leur « maison commune » en se trouvait irrémédiablement à l'état de ruine.