thumb|Tablette A des Lois assyriennes, Pergamon Museum. thumb|Contrat pour une expédition marchande, Tell Sifr (ancienne Kutalla), v. 1745 av. J.-C. British Museum.

Le droit du Proche-Orient ancien concerne l'ensemble des principes et pratiques juridiques et judiciaires des civilisations du Proche-Orient ancien (Mésopotamie, Élam, Syrie, Hittites, Canaan et Israël antique). Il est principalement documenté par des textes en écriture cunéiforme, et on parle parfois à ce propos de « droits cunéiformes ». Il s'agit de la plus ancienne documentation juridique connue, qui fournit donc des informations sur les plus anciennes formes de droit connues. Les textes juridiques de la Bible hébraïque sont aussi inclus dans ce domaine, car ils plongent leurs racines dans cette tradition juridique.

Les milliers de textes connus fournissent un grand nombre d'informations sur les formes que prennent les droits du Proche-Orient ancien. Ils se divisent entre des documents privés, de loin les plus nombreux, tels que des contrats de vente, de location, de prêt, de mariage, d'héritage, etc., aussi des actes de procès, et des documents officiels tels que des édits royaux, des traités internationaux et des recueils de lois, le mieux connu étant le Code de Hammurabi (v. 1750 av. J.-C.). Cet ensemble de source permet d'aborder divers domaines du droit : droit des personnes, de la famille, des propriétés, des obligations, des affaires, droit pénal, droit international.

Le domaine étudié est très vaste : les textes se répartissent sur une période allant d'environ 2600 av. J.-C. aux derniers siècles avant notre ère, mais de manière inégale puisque certaines périodes sont très bien documentées tandis que d'autres ne le sont quasiment pas. En raison de l'ampleur de la chronologie et de l'espace couvert, ce sont plusieurs systèmes juridiques qui sont documentés. La comparaison de ces différentes traditions a permis aux historiens du droit de mettre en évidence un fonds commun, voire des échanges et emprunts, mais aussi des spécificités selon les lieux et les époques.

La source principale du droit est la coutume, qui échappe en grande partie à la sphère de l'écrit, et d'une manière générale l'oral a une importance plus grande que l'écrit, ce qui fait que des pans importants du droit sont absents des sources qui nous sont parvenues. Quelques lois royales sont aussi des sources du droit, en revanche il est généralement considéré que les recueils de lois de ces périodes n'en sont pas (c'est discuté). Les attestations d'une forme de jurisprudence et d'une doctrine juridique sont bien plus limitées et là aussi discutées. L'idéal de justice de ces périodes repose principalement sur la stabilité et la préservation de l'ordre établi, qui est perçu comme étant la traduction de la volonté divine. Les autorités, en premier lieu le roi, sont censées intervenir pour corriger les injustices et assurer un ordre juste pour le compte des divinités et pour le bien des humains. L'existence d'une justice divine fait que des éléments irrationnels aux yeux des personnes modernes interviennent dans la vie judiciaire, comme les serments par les dieux ou l'ordalie (jugement divin), et que les affaires judiciaires peuvent concerner des sujets religieux tels que les rites, l'impiété et les interdits religieux.

La postérité de ces formes anciennes de droit est limitée, en dehors de l'héritage biblique. Les droits grec et romain semblent peu leur avoir emprunté, mais cela fait l'objet de discussions.

Cadre historique, géographique et culturel

Proche-Orient ancien et culture cunéiforme

Dans les études historiques, le Proche-Orient ancien correspond aux civilisations de l'Asie du sud-ouest, sur un espace allant de la Méditerranée à l'Iran, durant l'Antiquité. Il s'agit d'un ensemble de civilisations dont l'étude est dominée par celle de la Mésopotamie (pour l'essentiel, un territoire correspondant à l'Irak actuel), le reste de l'ensemble étant constitué par les régions voisines qui sont à des degrés divers sous influence culturelle mésopotamienne, voire parfois sous sa domination politique (Iran occidental, Syrie et reste du Levant, Chypre incluse, Anatolie, Caucase méridional, voire le golfe Persique et la péninsule arabique). Il s'agit néanmoins d'un ensemble très vaste géographique et très étendu le temps, marqué par une grande diversité culturelle. Dans le domaine juridique, il arrive donc qu'on parle de « droits du Proche-Orient ancien » au pluriel.

La documentation écrite provenant du Proche-Orient est relativement cohérente puisqu'elle est principalement rédigée en écriture cunéiforme, originaire de Mésopotamie où elle est pratiquée durant plus de trois millénaires, d'environ 3400 av. J.-C. jusqu'à la fin du premier siècle de notre ère, et qui s'est diffusée dans les régions voisines. Elle peut être employée pour transcrire plusieurs langues : au la plus écrite est le sumérien, langue du sud mésopotamien sans parenté connue ; après 2000 av. J.-C. les dialectes de l'akkadien, langue sémitique de Mésopotamie, sont les plus écrits, en premier lieu le babylonien et l'assyrien ; parmi les autres langues écrites en cunéiforme, le hittite, langue indo-européenne anatolienne, occupe une place majeure dans les écrits juridiques du royaume de même nom ; à Ugarit se rencontrent des textes écrits dans un alphabet cunéiforme, dans la langue locale, l'ugaritique. La diffusion de l'écriture cunéiforme se fait avec celle d'une bonne partie du bagage savant mésopotamien (et de la langue babylonienne, lingua franca du Proche-Orient au ). On a pu parler à ce propos de « culture cunéiforme ». Dans le domaine juridique, l'expression de droit(s) du Proche-Orient ancien est d'ailleurs souvent remplacée par celle de « droit(s) cunéiforme(s) ».

Le principal domaine des droits du Proche-Orient ancien qui n'est pas cunéiforme est celui de la Bible hébraïque, mais il présente de nombreux parallèles avec eux. L’Égypte antique et sa documentation juridique (limitée en quantité) sont généralement exclues de ce cadre en raison de leur spécificité culturelle, mais pas toujours, notamment dans les études juridiques.

Répartition chronologique et spatiale des sources

+Principaux repères chronologiques(les dates sont approximatives avant 1000 av. J.-C.) Phases Datation Périodes et fonds d'archives majeursAge du Bronze ancien (v. 3000 - 2000 av. J.-C.) 3000-2300 av. J.-C. Période des dynasties archaïques (Basse Mésopotamie, v. 3000 - 2300 av. J.-C.) / Ebla (Syrie ) 2300 - 2150 av. J.-C. Empire d'Akkad (Mésopotamie) 2100 - 2000 av. J.-C. Troisième dynastie d'Ur (Mésopotamie) Age du Bronze moyen / Période paléo-babylonienne (v. 2000 - 1600 av. J.-C.) 2000 - 1800 av. J.-C. Période d'Isin-Larsa (Basse Mésopotamie), nombreuses archives / Période paléo-assyrienne (Haute Mésopotamie, Kültepe en Anatolie) 1800 - 1600 av. J.-C. Première dynastie de Babylone (règne de Hammurabi, 1792-1750 av. J.-C.), nombreuses archives / Archives royales de Mari (Syrie, v. 1810-1760 av. J.-C.) / Ancien royaume hittite (Anatolie) Age du Bronze récent (1600 - 1200 av. J.-C.) 1600 - 1350 av. J.-C. Dynastie kassite de Babylone (Basse Mésopotamie) / Mittani (Haute Mésopotamie), Nuzi () / Hittites (Anatolie centrale) 1350 - 1200 av. J.-C. Dynastie kassite de Babylone (Basse Mésopotamie) / Période médio-assyrienne (Haute Mésopotamie) / Archives d'Ugarit, d'Alalakh et d'Emar (Syrie) / Empire hittite (Anatolie centrale et Syrie) Age du Fer (v. 1200 - 500 av. J.-C.) 1200 - 900 av. J.-C. Dynastie kassite de Babylone et Dynasties post-kassites (Basse Mésopotamie) / Période médio-assyrienne (Haute Mésopotamie) 900 - 600 av. J.-C. Période néo-assyrienne (934 - 609 av. J.-C.) / Royaumes araméens / Israël antique 600 - 500 av. J.-C. Période néo-babylonienne (626 - 539/480 av. J.-C.), nombreuses archives en Babylonie / Début de la période de composition de la Bible hébraïque (à partir de matériaux plus anciens) Périodes tardives (v. 500 av. J.-C. - 80 ap. J.-C.) 539 – 330 av. J.-C. Empire achéménide / Archives babyloniennes tardives 330 - 141 av. J.-C. Période hellénistique (Alexandre le Grand, Séleucides) / Archives babyloniennes tardives 141 av. J.-C. - 224 ap. J.-C. Empire parthe / Fin de la documentation cunéiforme en Babylonie (v. 80 ap. J.-C.)

thumb|left|upright=1.5|Localisation des principaux sites ayant livré des tablettes cunéiformes (en particulier ceux en capitales) et de sites périphériques où des textes en cunéiforme ont été mis au jour.

Les sources cunéiformes sur le droit du Proche-Orient ancien les plus nombreuses sont des documents de la pratique juridique, notamment des contrats de vente, de prêt, de location, etc., quelques actes de procès, et dans une moindre mesure en quantité des sources normatives officielles. Ces documents sont majoritairement écrit sur des tablettes d'argile, aussi sur des stèles de pierre voire des plaques de métal, ce qui a assuré leur relativement bonne conservation jusqu'à nos jours. Ils couvrent une période de trois millénaires et un espace allant de l'Anatolie et le Levant à l'ouest jusqu'au sud-ouest iranien à l'est. Néanmoins la répartition de ces sources dans l'espace et le temps est très inégale, et est déterminée par les trouvailles archéologiques et les aléas de la préservation des sources anciennes. Les lots les plus importants sont les restes d'archives anciennes, qui peuvent se compter en milliers de tablettes, couvrant alors une période limitée. De la sorte, il y a surtout des éclairages sur certaines périodes, tandis que d'autres sont très mal connues, voire pas du tout. Les sources cunéiformes mésopotamiennes sont de loin les plus abondantes. Elles sont principalement concentrées dans le sud mésopotamien, la Babylonie, et durant deux périodes, la période paléo-babylonienne (v. 2000-1600 av. J.-C. ; celle de Hammurabi, 1792-1750) et la période néo-babylonienne (v. 626-480 av. J.-C. au sens large ; celle de Nabuchodonosor II, 605-562).

thumb|Compte-rendu de procès concernant la possession d'une oblate, provenant d'Uruk et datée du règne de Nabonide (539 av. J.-C.). Musée du Louvre.

Les textes juridiques constituent une partie des principaux ensembles de tablettes du Proche-Orient ancien : Ebla en Syrie au ; les villes de la troisième dynastie d'Ur en Basse-Mésopotamie au ; Kanesh (Kültepe) en Anatolie centrale qui sert de comptoir à des marchands assyriens au ; Mari (Syrie) qui a livré une archive royale conséquente de la première moitié du ; Suse (Élam, sud-ouest iranien) a également livré des textes juridiques de cette période et d'autres ; de l'âge du bronze récent (v. 1600-1200 av. J.-C.) proviennent des documents juridiques de Nuzi et d'Assur dans le nord de l'Irak, les cités syriennes Ugarit, Alalakh et Emar, la capitale hittite Hattusa au centre de l'Anatolie. Au , l'essor de l'alphabet araméen entraîne la disparition progressive de l'écriture cunéiforme des régions non-mésopotamiennes, et comme les supports de cette écriture étaient périssables (parchemins, papyrus), la documentation qui a survécu est très limitée. En plus des textes de Babylonie, la documentation juridique cunéiforme préservée provient surtout des capitales assyriennes, notamment Nimroud et Ninive (surtout ). Pour d'autres royaumes récents ayant eux aussi pratiqué le cunéiforme, l'Urartu et l'Empire perse achéménide, la documentation juridique est inexistante ou très limitée.