La conquête fatimide de l’Égypte eut lieu en 969, lorsque les troupes du califat fatimide, menées par le général Jawhar, s’emparèrent de l’Égypte, alors gouvernée par la dynastie autonome des Ikhchidides, au nom du califat abbasside.
Dès leur prise de pouvoir en Ifriqiya (correspondant à la Tunisie et à l’est de l’Algérie actuelles) en 909, les Fatimides lancèrent plusieurs tentatives d’invasion de l’Égypte, sans succès, face à la puissance encore intacte du califat abbasside. Toutefois, dans les années 960, la situation avait changé : les Fatimides avaient consolidé leur pouvoir et s’étaient renforcés, tandis que le califat abbasside s’était effondré. Le régime ikhchidide en Égypte traversait alors une crise prolongée, marquée par des raids extérieurs, une grave famine et, en 968, la mort d’Abû al-Misk Kâfûr, véritable homme fort du pouvoir. Le vide politique laissé par sa disparition donna lieu à des luttes ouvertes entre factions à Fustat, capitale du pays. Ce climat de crise fut aggravé par les avancées simultanées de l’Empire byzantin contre les États musulmans de la Méditerranée orientale. Parallèlement, des agents fatimides opéraient ouvertement en Égypte, et les élites locales en vinrent progressivement à accepter, voire souhaiter, une prise de pouvoir fatimide, dans l’espoir de mettre un terme à l’instabilité et à l’insécurité.
Profitant de cette conjoncture favorable, le calife fatimide al-Mu‘izz li-Dîn Allâh organisa une vaste expédition militaire en vue de conquérir l’Égypte. Menée par Jawhar, cette armée partit de Raqqâda, en Ifriqiya, le , et entra dans le delta du Nil deux mois plus tard. Les élites ikhchidides préférèrent négocier une reddition pacifique, et Jawhar émit une garantie de sécurité (amān), promettant de respecter les droits des notables et de la population égyptienne, ainsi que de reprendre le jihâd contre les Byzantins. L’armée fatimide parvint à franchir le Nil entre le et le , en dépit de la résistance de l’armée ikhchidide. Pendant ce temps, dans le chaos, les partisans des Fatimides prirent le contrôle de Fustat et proclamèrent sa soumission à al-Mu‘izz. Jawhar renouvela alors son amān et entra dans la ville le . Le , la khutba (prédication du vendredi) fut lue pour la première fois au nom du calife fatimide.
Durant les quatre années suivantes, Jawhar exerça les fonctions de vice-roi d’Égypte, réprimant des révoltes et lançant la construction d’une nouvelle capitale, Le Caire. Ses tentatives d’expansion vers les anciens territoires ikhchidides en Syrie, et même d’attaque contre les Byzantins, tournèrent à l’échec : après des succès initiaux, les armées fatimides furent anéanties, et l’Égypte elle-même dut faire face à une invasion qarmate, repoussée de justesse au nord du Caire. Le calife al-Mu‘izz arriva en Égypte en 973 et s’installa au Caire, qui devint dès lors le siège du califat fatimide, et le resta jusqu’à l’abolition du régime par Saladin en 1171.
Contexte
De premières tentatives de conquête
La dynastie fatimide accéda au pouvoir en Ifriqiya (correspondant à la Tunisie et au nord-est de l’Algérie actuelles) en 909. Les Fatimides avaient quitté leur terre d’origine, en Syrie, quelques années auparavant pour se diriger vers le Maghreb, où leurs agents missionnaires avaient réalisé des progrès notables dans la conversion des Berbères Kutâma à la branche ismaïlienne du chiisme, soutenue par les Fatimides.
Tandis que les Fatimides restaient dans la clandestinité, le missionnaire ismaïlien Abû ‘Abd Allâh al-Shî‘î prit la tête des Kutama et renversa la dynastie aghlabide régnante. Cette victoire permit au chef des Fatimides de se révéler publiquement et de se proclamer calife sous le nom de règne d’al-Mahdî Billâh (règne : 909–934).
Contrairement à leurs prédécesseurs, qui se contentaient d’être une dynastie régionale opérant aux marges occidentales du califat abbasside, les Fatimides nourrissaient des ambitions universalistes. Se réclamant de la descendance de Fâtima, fille du prophète Muhammad et épouse de ‘Alî, les califes fatimides se présentaient également comme chefs religieux de la communauté ismaïlienne, qui leur reconnaissait un statut quasi-divin d’imâms, dépositaires légitimes de la souveraineté divine sur terre.
Les Fatimides considéraient ainsi leur accession au pouvoir comme la première étape de la restauration de leur légitimité à la tête du monde musulman, en opposition aux Abbassides, qu’ils tenaient pour usurpateurs et défenseurs du sunnisme, et qu’ils étaient résolus à renverser pour s’y substituer.
Conformément à leur vision impériale, l’objectif immédiat des Fatimides, une fois leur autorité établie en Ifriqiya, devint l’Égypte, porte d’entrée vers le Bilâd al-Châm et l’Irak, siège de leurs rivaux abbassides.
En 914, une première invasion fut lancée en direction de l’est, sous la conduite de l’héritier fatimide al-Qâ’im bi-Amr Allâh. Elle permit la conquête de la Cyrénaïque (Barqa), d’Alexandrie et de l’oasis du Fayoum, mais échoua à prendre la capitale égyptienne, Fustat, et dut battre en retraite en 915, après l’arrivée de renforts abbassides en provenance de Syrie et d’Irak.
Une seconde expédition fut menée entre 919 et 921. Alexandrie fut de nouveau occupée, mais les Fatimides furent repoussés devant Fustat, et leur flotte anéantie. Al-Qâ’im se replia alors vers l’oasis du Fayoum, mais fut contraint de l’abandonner face à l’arrivée de nouvelles troupes abbassides, et de retraverser le désert pour regagner l’Ifriqiya.
L’échec de ces premières tentatives s’explique principalement par la surextension logistique des forces fatimides, incapables de remporter une victoire décisive avant l’arrivée des renforts abbassides. Toutefois, les Fatimides conservèrent la Cyrénaïque, utilisée comme base avancée pour menacer l’Égypte.
Dans les années 930, le califat abbasside entra dans une crise profonde et généralisée. Les Fatimides tentèrent alors de profiter des affrontements internes entre factions militaires égyptiennes, notamment en 935–936. Leurs forces occupèrent brièvement Alexandrie, mais le véritable vainqueur fut le commandant turc Muhammad ibn Tughj al-Ikhchid, qui s’imposa comme maître de l’Égypte et de la Syrie méridionale. Agissant officiellement au nom des Abbassides, il gouverna en réalité de manière indépendante, fondant la dynastie ikhchidide.
Au cours de ses différends ultérieurs avec Bagdad, al-Ikhchid n’hésita pas à rechercher un soutien fatimide, allant jusqu’à proposer une alliance matrimoniale entre son fils et une fille d’al-Qâ’im. Toutefois, après avoir reçu la reconnaissance officielle de son autorité et de ses titres par la cour abbasside, il retira cette proposition.
Du côté fatimide, à la fin des années 930, l’élan révolutionnaire initial qui avait conduit à la prise de pouvoir s’était émoussé. Bien que leurs ambitions universalistes n’aient pas disparu, elles furent temporairement suspendues à la suite de l’importante révolte du prédicateur kharijite berbère Abû Yazîd (943–947). Cette rébellion faillit entraîner la chute du régime fatimide. Même après sa répression, les Fatimides durent se concentrer sur la restauration de leur autorité en Méditerranée occidentale. L’Égypte fut, pendant cette période, laissée dans une relative stabilité.
À la mort d’al-Ikhchid en 946, le pouvoir revint à son homme de confiance, Abû al-Misk Kâfûr, un eunuque noir esclave qu’il avait nommé commandant en chef de l’armée. Pendant vingt ans, Kâfûr exerça le pouvoir en coulisse, les fils d’al-Ikhchid conservant le titre d’émir. En 966, il monta sur le trône en son nom propre.
Le tournant des années 960
Au cours du deuxième tiers du Xe siècle, l’équilibre des forces bascula en faveur des Fatimides : tandis que ces derniers consolidaient leur régime en Ifriqiya, le califat abbasside s’affaiblissait, miné par des luttes de pouvoir constantes entre factions bureaucratiques, militaires et courtisanes rivales. Privés progressivement de leurs provinces périphériques par des dynastes locaux ambitieux et réduits à la seule Mésopotamie, les califes abbassides furent, à partir de 946, relégués au rôle de marionnettes sous la domination des Bouyides.
Dans les années 960, la dynastie ikhchidide elle aussi entra en crise, confrontée à des tensions internes et à des pressions extérieures multiples. Au sud, le royaume chrétien nubien de Makouria lança plusieurs invasions de l’Égypte, tandis qu’à l’ouest, les Berbères Lawata occupèrent la région d’Alexandrie et s’allièrent aux tribus bédouines du désert occidental pour affronter les troupes ikhchidides.
En Syrie, l’autorité ikhchidide fut contestée par la montée en puissance des Bédouins, phénomène qui coïncida avec l’invasion du territoire par les Qarmates, une secte ismaïlienne originaire du Bahreïn. Ces derniers, souvent alliés aux tribus bédouines, attaquaient les caravanes marchandes et les convois du pèlerinage (Hajj), sans que les Ikhchidides ne soient capables d’opposer une résistance efficace. La situation devint telle que les routes terrestres reliant l’Égypte à l’Irak furent pratiquement coupées.
Certains chercheurs modernes soupçonnent l’implication indirecte des Fatimides dans ces événements : selon l’orientaliste français Thierry Bianquis, le raid makourien de 956, qui pilla la région d’Assouan, fut « probablement soutenu secrètement par les Fatimides ». La collusion fatimide dans les attaques bédouines et qarmates en Syrie est « généralement supposée », bien que, comme le souligne l’historien Michael Brett, il n’existe pas de preuves formelles en ce sens.
Sur le plan intérieur, la situation fut aggravée par une série de crues faibles du Nil à partir de 962. En 967, la crue atteignit son plus bas niveau enregistré durant toute la période islamique précoce, suivie de trois années de niveaux anormalement bas. Des vents chauds et des invasions de criquets détruisirent les récoltes, provoquant la pire famine connue de mémoire d’homme, aggravée par une épidémie de peste propagée par les rats.
Les prix alimentaires montèrent en flèche : en 968, une poule se vendait 25 fois plus cher qu’avant la famine, et un œuf cinquante fois plus cher. La capitale, Fustat, fut la plus durement touchée : alors deuxième ville la plus peuplée du monde islamique après Bagdad, elle fut ravagée par la famine et par des épidémies récurrentes, qui se poursuivirent même sous la domination fatimide.
Les mauvaises récoltes entraînèrent aussi une baisse des revenus de l’État, forçant des réductions budgétaires, notamment dans les milieux religieux influents : leurs traitements ne furent plus versés, les fonds destinés à l’entretien des mosquées disparurent, et l’État ne put plus assurer la sécurité des pèlerinages, ce qui conduisit à l’arrêt complet des caravanes du Hajj dès 965.
Par ailleurs, la décennie 960 vit l’Empire byzantin, sous le règne de Nicéphore II Phocas (r. 963–969), étendre ses conquêtes aux dépens du monde islamique. Les Byzantins prirent la Crète, Chypre et la Cilicie, puis avancèrent en Syrie du Nord. La réaction du régime ikhchidide à ces offensives fut hésitante et inefficace : aucune aide ne fut apportée à la Crète, et la flotte envoyée pour reprendre Chypre fut détruite par la marine byzantine, laissant les côtes d’Égypte et de Syrie sans défense.
Ces revers provoquèrent une vive agitation dans la population musulmane d’Égypte : des appels au jihâd furent lancés, suivis de pogroms anti-chrétiens, réprimés avec difficulté par les autorités ikhchidides.
La propagande fatimide exploita rapidement les offensives byzantines pour souligner l’inefficacité du régime ikhchidide et celle de ses suzerains abbassides, par contraste avec les Fatimides eux-mêmes, présentés comme de vigoureux champions de l’islam, qui combattaient alors avec succès les Byzantins dans le sud de l’Italie.