(« Livre de[s] Merveilles ») est un recueil de poèmes de l'écrivain valencien Vicent Andrés Estellés. Écrit entre 1956 et 1958 et publié pour la première fois en 1971, ce « chant à Valence » constitue son œuvre la plus célèbre et est l'une des plus emblématiques de la poésie valencienne.

Le livre décrit une vision poétisée, à la fois réelle et merveilleuse du Pays valencien, dans la période entre la guerre et l’après-guerre.

Le titre reprend celui du roman de Raymond Lulle, .

Composition se compose de 9 sections clairement organisées en trois parties : la première, , faisant office de prologue, 7 sections centrales numérotées et la dernière, constituant une sorte d'épilogue.

Dans la première section, le poète s’identifie à ceux qui partagent avec lui certains modes de vie. Ils sont les siens et lui servent d’ancrage vital. Partant de là, il entreprend de réaliser son propre itinéraire vital qui, comme le jeune et inexpérimenté Fèlix de Lulle, l'instruira sur les « merveilles » du monde, dans son cas celui de la Valence d'après-guerre civile.

La partie centrale est basée sur des épisodes et des anecdotes qui se déroulent entre l'âge de 12 ans (l'époque où commence la guerre civile) et celle où l'auteur est trentenaire (l'époque du mariage et de la responsabilité d'une famille). Il s'agit donc du livre d'après-guerre par excellence d'Estellés. Il fait partie des quatre textes composant les Manuscrits de Burjassot, qui reconstituent l'atmosphère de l'époque.

Dans la dernière partie du livre, le poète, marié et responsable d'une famille, trouve son destin. Sa responsabilité ne s’épuise cependant pas dans la vie familiale, mais s’étend même au-delà dans toute la communauté qui l'entoure.

Interprétation

Chez Estellés, l’évolution du discours civique permet de retracer le processus de formation de l’idée de patrie comme l’un des nœuds centraux de la volonté testimoniale du texte. L’intention d’être gardien des évènements de sa communauté et de son territoire transmet la voix du peuple en tant que sujet réduit au silence et constitue par conséquent non seulement un moyen d’expression mais aussi une pratique politique d’énonciation. Le poète exprime le visage invisible de tout un contexte historique via la construction d’une poésie qui pose les bases de l’artefact culturel et politique de la véritable patrie, et en créant un discours, il crée une littérature, comme axe de vertébration politique du territoire en marge des évènements politiques et sociaux : inventorier, sauver, récupérer, refaire, faire revenir les choses ou les noms des choses, l'histoire collective et l'histoire personnelle, les renoncements, les humiliations et les espérances. Avec , comme plus tard avec le monumental Mural del País Valencià, Estellés assume définitivement son statut de personne civique, de poète lié nécessairement à une communauté qui doit être reconstruite, dotée de joie et d'espoir et même mythifiée.

constitue une expression biographique simultanément personnelle et collective de l’antifranquisme, une représentation de la mémoire collective, ou, dans la relation à l’espace, de la ville comme construction sociale, formée de lieux de mémoire historique, dans la terminologie de Pierre Nora. L'œuvre reflète les conversations clandestines entre femmes, au bal de la foire du , sur la « mort invaincue » () de ceux qui ont péri à Bétera, à Porta Cœli, El Puig, ou Paterna, et des personnes incarcérées dans la prison Modelo. Comme le revendique Estellés, c'est un chant à la «» (« triste, triste Valence, quelle amère après-guerre ») :

Un « chant à Valence » qui est une poétique de l’espace, qui a la conscience de partager des espaces et des symboles dans l’imagination de la ville, une relation dialectique entre les versants public et privé des espaces urbains, qui se superposent constamment. Estellés entend dépeindre les environnements, esquisser des personnages et des situations, décrire les recoins et des itinéraires, la Valence la plus cartographique mêlée aux lieux de rencontre fréquentés par les gens humbles de l'après-guerre :

Si l’allégeance urbaine est un mécanisme de socialisation essentiel dans les sociétés aux références nationalitaires opprimées, Estellés, dans invente la Valence civile, incarnée dans l'Horta, les rues et des recoins vécus : l'Albereda ; les «»( « trompettes du jazz, la rue de Russafa / si différentes des néons dans les établissements ») ; rue de Samaniego «» (« cet atelier d'orfèvre / où tu fus apprentis pour être quelque chose » ; les billards de ; les arènes ; les tramways jaunes ; les cinémas Metropol, Tyris et Goya ; la clandestinité d'homosexuels et de prostituées aux Jardins de Serrans ; les prostituées fumeuses de la rue Ribot. Avec prosaïsme, en recourant aux énumérations, aux accumulations de références, aux juxtaposition et à des polysyndètes, avec une disparité d’associations apparemment sans lien et registre familier, son discours transmet le chaos qu’il veut transcrire, celui d’une époque de misère et de souffrance.

Dans la tonalité de la couleur grise qui domine l’époque , que l'on retrouve dans le poème «Gris» d'Emili Boïls (Valence, 1936), l'un des fondateurs de la librairie Can Boïls, la première librairie spécialisée en littérature catalane à Valence, ou dans le témoignage de Josep Piera des années plus tard , les espaces où Estellés situe les scènes d'amour de sont inhabituellement atones et désidéalisés : un cinéma de quartier, les rambardes du fleuve ou de la gare ferroviaire, la terrasse d'un appartement de banlieue, les rues de la Valence d'après-guerre un dimanche après-midi.

Éditions est publié pour la première fois en 1971 par la maison d'édition , basée à Valence, dans une édition réalisée par le philologue Manuel Sanchis Guarner.

Il a depuis fait l'objet de nombreuses rééditions.

Notes et références

Annexes

Bibliographie

Liens externes

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