Le Batavia est un retourschip (ou Indiaman) néerlandais qui fut affrété par la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (Vereenigde Oost-Indische Compagnie – VOC) en direction des Indes néerlandaises et qui fit naufrage à proximité de l'Australie le . Les survivants de la catastrophe débarquèrent sur l'archipel des Abrolhos de Houtman et furent victimes d'un des plus horribles massacres connus du . Toutes causes de mort réunies, seul un tiers des passagers et hommes d'équipage survécut à ce drame.
Créée en 1602, la Compagnie néerlandaise des Indes orientales est à cette époque la plus puissante des compagnies européennes exploitant les richesses de l'Asie.. Elle entretient une importante flotte et dispose de véritables pouvoirs régaliens dans les comptoirs qu'elle occupe militairement. Batavia (actuelle Jakarta, en Indonésie) en est le point névralgique pour le commerce des épices. Chaque année, la compagnie y envoie trois flottes fin avril, fin octobre et début décembre.
La construction
Le Batavia était un trois-mâts construit après 1626, par Jan Rijcksen, maître charpentier du chantier naval d'Amsterdam de la VOC.. Il faut près de deux ans et demi à Rijcksen pour achever la construction du Batavia, et le , alors que le navire et son sister-ship sont presque terminés, Rijcksen doit encore entamer un voyage avec deux administrateurs de la Compagnie pour acheter le bois supplémentaire nécessaire à l'achèvement des deux navires. Enfin, en octobre de la même année, le Batavia est lancé et appareille de Texel en tant que navire amiral d'une flotte de six navires de la VOC à destination de Batavia.
Le Batavia mesurait 160 pieds Amsterdam () de longueur sur son pont supérieur, 36 pieds Amsterdam () de largeur, et la hauteur entre le haut de sa carène et le pont inférieur était de 14 pieds Amsterdam (). Le rapport longueur / largeur du navire était de 4,4 pour 1 et son volume atteignait 300 last ().
Il était armé de 30 canons.
Le voyage vignette|gauche|Les soutes transportaient des caisses de daalders au type 1592 (avers, argent).
Le , le Batavia quitte l'île de Texel, dans le nord de la Hollande, pour son voyage inaugural en direction des Indes néerlandaises avec une cargaison de pièces d'or et d'argent estimée à florins et destinée au commerce des épices. Il est placé sous l'autorité de responsables commerciaux, le subrécargue (superintendant de la Compagnie) François Pelsaert, assisté d'un intendant adjoint Jeronimus Cornelisz, un ancien apothicaire ayant fait faillite. Le capitaine Ariaen Jacobsz en assume la navigation.
Le navire a embarqué quelque 320 personnesIl s'agit d'une approximation ultérieure, le journal de bord ayant disparu dans le naufrage., dont deux tiers de marins et de soldats. Le reste est composé des officiers et commis de la Compagnie, ainsi que de passagers souhaitant s'installer dans les colonies, incluant une vingtaine de femmes.
thumb|left|Les Abrolhos de Houtman. À droite, la côte occidentale de l'Australie.
Jusqu'à l'escale du Cap, le Batavia navigue au sein d'une flotte comprenant deux autres retourschepen : le Dordrecht et le Galiasse, trois bâtiments plus modestes, l'Assendelft, le Sardam et le Kleine David, et un escorteur, le Buren.
Le Cap est atteint le . Le Galiasse et le Kleine David poursuivent leur route en direction des Indes en remontant la côte africaine orientale. Les autres navires font escale jusqu'au pour renouveler leur ravitaillement.
Depuis quelques années, les navires qui se rendent à Java empruntent une route indirecte mais plus rapide, à la faveur des puissants courants marins, qui passe dans le sud de l'Océan Indien, avant de remonter plein nord lorsque la longitude voulue est atteinte, en longeant sur tribord le continent australienPour une illustration du phénomène voir l'article gyre de l'océan Indien. (alors appelé Terre du Sud) et dont la position est à l'époque encore largement inconnueIl est prouvé que le capitaine hollandais Dirk Hartog accosta sur Baie Shark.. À quelque 80 kilomètres au large de la côte australienne, une série d'îlots et de récifs de corail, connue sous le nom d'Abrolhos de Houtman, rend ce périple d'autant plus dangereux que les instruments de navigation de l'époque restent rudimentairesLe sextant ne sera inventé qu'un siècle plus tard..
Pendant le voyage, les relations entre le capitaine Jacobsz et le subrécargue Pelsaert se sont détériorées. Cornelisz en profite pour se rapprocher du capitaine jusqu'à envisager avec lui une mutinerieOn utilise aussi le terme de « baraterie » lorsque les officiers ou une partie d'entre eux participent à la rébellion. qui leur permettrait de se rendre maîtres du bateau et de sa riche cargaison. Lorsque le Batavia reprend la mer, le capitaine fait en sorte que son bateau s'écarte du reste de la flotte. Des marins ralliés au complot agressent une passagère, espérant provoquer de la part de Pelsaert des mesures disciplinaires et créer ainsi un climat d'affrontement et d'insubordination. Mais l'incident ne donne pas le résultat escompté car Pelsaert ne prend aucune mesure coercitiveIl apparaîtra ultérieurement que la passagère Lucretia a reconnu dans le premier maître d'équipage Evertsz son principal agresseur et qu'elle l'a dénoncé à Pelsaert. Le sort d'Evertsz sera scellé à l'arrivée à Java.. Les conjurés attendent le moment propice pour mettre leur projet de mutinerie à exécution, mais les circonstances leur en ôtent l'occasion.
Le naufrage
450px|Localisation du naufrage dans le groupe des iles Wallabi (Houtman Abrolhos)
Dans la nuit du 3 au 1629, le Batavia s'échoue sur une barrière de récifsPierre-Jacques Charliat, Le temps des grands voiliers, tome III de Histoire Universelle des Explorations publiée sous la direction de L.-H. Parias, Paris, Nouvelle Librairie de France, 1957, ., les îles du Groupe Wallabi, sous un fort vent arrière. Un sondage indique qu'il y a de fond à la proue et au maximum à la poupe, alors que le tirant d'eau moyen du navire est de . L'échouement a lieu à la marée haute et le navire prend de la gîte avec le reflux, ce qui rend tout dégagement impossible. Une exploration avec la chaloupe et la yoleLa chaloupe peut embarquer une quarantaine de personnes. La yole est un canot plus petit limité à une dizaine de personnes. permet de repérer quelques îlots non submersibles aux abords du Batavia. Ainsi, la matinée est employée à débarquer 180 personnes sur un banc de récifs de de long. Quelques dizaines de passagers se noient en essayant de gagner l'îlot à la nage. Il reste, la nuit tombée, encore cent vingt personnes à bord du navire.
Le lendemain , Pelsaert et Jacobsz décident le transfert des 180 passagers sauvés sur un autre îlot, celui-ci situé à 2 kilomètres du navire. C'est une zone plate de de long pour une largeur moyenne de . Ils sont rejoints par une cinquantaine de passagers grâce à une nouvelle navette entre l'épave et l'île avant que le gros temps n'interrompe le va-et-vient. Pelsaert, Jacobsz et une quarantaine de marins se réfugient sur le premier îlot alors que 70 hommes sous la direction de Cornelisz restent à bord.
La rupture de la carène n'a pas permis de récupérer toutes les réserves d'eau et de nourriture. Les 6 et , Pelsaert et Jacobsz parcourent tout l'archipel et les deux plus grandes îles situées à une dizaine de kilomètres au nord-ouest sans trouver de source d'eau potable. Devant l'absence de ressources, ils décident de se diriger le lendemain vers la côte australienne distante d'environ 80 kilomètres. 48 personnes, dont deux femmes et un nourrisson, prennent place dans la chaloupe et la yole est prise en remorque. Les principaux officiers navigateurs sont du voyage, ceci afin de mettre toutes les chances de leur côté.
Dispersion dans l'archipel et premières tueries
Les premiers jours sur l'île sont éprouvants et les plus faibles meurent de soif, avant que des pluies à partir du permettent de reconstituer des réserves en eau. L'archipel dispose de nombreuses colonies d'oiseaux de mer et d'otaries, qui constituent avec la pêche l'ordinaire de la nourriture.
Le , l'épave du Batavia se disloque et une vingtaine de personnes sur les 70 prisonniers du bateau parviennent à rejoindre l'île à la nage ou sur des radeaux de fortune. Cornelisz est de ceux-ci. Il y a désormais 208 rescapés réfugiés sur l'îlot baptisé « Cimetière du Batavia » (aujourd'hui Beacon Island). Ils y installent des campements de fortune et commencent à se consacrer à la construction d'embarcations avec le bois récupéré de l'épave.
Selon le règlement de la compagnie, un conseil est instauré sous la direction de Cornelisz qui exerce une certaine fascination sur les naufragés. Craignant un épuisement rapide des ressources, celui-ci envisage froidement de réduire la population de l'île, d'autant plus qu'il redoute de connaître des difficultés si son projet de mutinerie était dévoilé. Il s'arrange afin d'écarter du conseil les personnes estimées fidèles à la compagnie pour les remplacer par quelques dizaines d'hommes impliqués dans le complot. Cornelisz et ses hommes s'octroient naturellement certains privilèges et les quelques armes blanches sauvées du naufrage.
thumb|Paysage typique des Abrolhos.
Les barques construites par les charpentiers du Batavia sont utilisées par ses comparses pour explorer l'archipel. Ces reconnaissances apprennent à Cornelisz que les autres îles sont dépourvues de ressources en eau douce. Il réussit alors à convaincre, sous divers prétextes, des volontaires de s'installer dans les autres îles. Quarante personnes sont ainsi abandonnées sur l'île des Otaries, une étroite bande de récifs située face au Cimetière du Batavia de l'autre côté d'un chenal en eaux profondes.. Quinze sont installées sur lîle aux Traîtres (Traitors Island), baptisée ainsi par les naufragés car elle a servi de refuge provisoire aux officiers et aux marins qui ont embarqué sur les chaloupes du Batavia en abandonnant à leur sort le reste de l'équipage. Une vingtaine de soldats dirigés par Wiebbe Hayes et non impliqués dans le complot sont envoyés sur l'île Haute, une des deux plus grandes îles situées à une dizaine de kilomètres au nord-ouest. Fin juin, il reste ainsi sur Cimetière du Batavia quelque 130 personnes.
Dès le début de juillet, Cornelisz fait exécuter les personnes qu'il juge peu sûres. D'abord sous des prétextes quelconques et avec la bénédiction du conseil, puis traîtreusement en faisant noyer par ses acolytes des personnes qu'il a convaincues d'embarquer pour l'île Haute.
Le , les occupants de l'île Haute allument des feux, selon la convention définie à l'avance, pour indiquer aux autres groupes la découverte d'eau potable. Le groupe de l'île aux Traîtres tente alors de rejoindre l'île Haute à bord d'embarcations de fortune assemblées sur leur propre île. Cornelisz ne pouvait tolérer ce regroupement qui aurait pu à l'avenir rivaliser en nombre avec ses hommesLe site Mandragore donne une liste de 38 mutins. Il s'agit vraisemblablement des signataires du pacte avec Cornelisz, certains ayant signé par crainte ou opportunité sans avoir commis de méfaits. C'est le cas du pasteur Bastiaensz.. Il enjoint à ces derniers de rattraper ces fuyards et de les abattre tous. Cette fois, cette exécution se fait à la vue de tous et ne laisse aucun doute sur les intentions de Cornelisz. Dès lors, les meurtres se multiplient sans dissimulation et de façon arbitraire, instaurant la terreur parmi les rescapés.