La Nouvelle objectivité en sculpture est un courant artistique apparu en Allemagne dans les années 1920 en réaction au symbolisme et à l'expressionnisme alors prédominants dans les arts plastiques. Ce courant sculptural atteint son apogée à la fin des années 1920 et dans les années 1930. Il reste cependant beaucoup plus discret et moins connu que ses équivalents en peinture, architecture et photographie.

En général épargnée par la stigmatisation nazie en art dégénéré, la sculpture de la Nouvelle objectivité a pu se poursuivre sous la dictature hitlérienne et a été considérée pour certains de ses aspects comme le précurseur de l'art statuaire du Troisième Reich.

Description et esthétique Le terme « nouvelle objectivité » (en , pouvant également être traduit par « nouveau réalisme » ou « Nouvelle Réalité ») apparait lors de l'exposition de peinture (« La nouvelle objectivité. Peinture allemande depuis l'expressionnisme ») à Mannheim en 1925. Le courant néo-objectif gagne l'ensemble des arts plastiques, le roman, le graphisme et le spectacle vivant, et se fait connaître internationalement par l'architecture, le design, la photographie et le cinéma. Confrontée aux forts courants d'avant-garde qu'étaient alors le cubisme, l'abstraction et le surréalisme, et en l'absence d'artistes ayant acquis une reconnaissance hors de l'Allemagne, la Nouvelle objectivité en sculpture reste un moment peu connu dans l'histoire de cet art.

La Nouvelle objectivité se manifeste en sculpture par un art opposé à l'académisme, au symbolisme et à l'expressionnisme. Elle délaisse les représentations de souverains, héros et divinités, ainsi que les allégories, au profit d'êtres humains ordinaires, dans un style réaliste, sobre et non monumental, avec une simplicité qui écarte tout affect et mouvement complexe. À ces points de vue, elle présente une similitude avec les portraits photographiques d'August Sander exposés à Cologne en 1927 et publiés en 1929 et avec les portraits en peinture d'Anton Räderscheidt et de Carlo Mense. Pour , Dans le texte de von Waldegg, « Neue Sachlichkeit » est traduit par « Nouvelle Réalité ».. D'une façon plus générale, ce courant sculptural s'inscrit dans le mouvement européen du retour à l'ordre, ou « ordre froid » selon Félix Bertaux en 1928.

Les ouvrages en français qui décrivent cette sculpture sans utiliser le terme « Neue Sachlichkeit » emploient « réalisme », « tendance classique », « classicisme évolué », « néoclassicisme », « classicisme moderne », « Nouvelle Réalité » ou « survivance figurative », le plus souvent sans particulièrement distinguer sa place singulière dans l'ensemble de la production européenne. Bien que le mouvement soit lié à l'Allemagne et à la culture de Weimar, quelques artistes étrangers s'en rapprochent, tels les Suisses Carl Angst et et les Français Robert Wlérick et Charles Despiau, dont Giovanni Lista souligne . Cette dernière phrase définit bien la sculpture de la Nouvelle objectivité. Les personnages sont anonymes, la statue est dénommée selon le sujet (« Mädchen », jeune fille, « Weib », femme, « Jungfrau », jeune femme, « Jüngling », jeune homme, « Jugend », et, plus rare, « Knabe », garçon), ou parfois simplement par la posture : « Stehende » (debout), « Kniende » (à genoux), « Sitzende » (assise)… ou encore dans une action ordinaire (« Schreitende », marchant). Le seul personnage non anonyme est Ève, qui se reconnait à la présence d'une pomme ou d'un serpent.

Sur le plan esthétique, les personnages figurent en pied et en entierÀ la même époque, Maillol réalise plusieurs statues en pied sans bras et parfois sans tête., dans une attitude neutre qui ne dégage ni émotion ni message, en particulier de séduction, bien que la nudité totale soit quasiment la règle. Typiquement, dans la position debout, la plus fréquente, le corps est droit, les bras sont pendants, les jambes sont droites et parallèles et les pieds proches l'un de l'autre. Rarement, un ou deux bras peuvent être repliés sur la poitrine ; en figuration féminine, les très rares mains sur ou au-dessus de la tête ne se veulent pas signe de séductionVoir par exemple Ludwig Kasper : Emporschauende, 1936, et Kleine Kniende, 1941.. Les organes génitaux masculins ne sont pas cachés. L'élément le plus remarquable est l'abolition du contrapposto, figure constamment présente dans la statuaire depuis la période grecque classique ; même lorsqu'une jambe est légèrement fléchie, le talon reste au sol. Certaines représentations où cette rigueur objective est poussée à l'extrême, très droites et symétriques, avec les avant-bras en supination et les paumes en avant, le regard fixé sur l'horizon, s'avèrent même être celles de la position de référence des anatomistes. Sur le plâtre ou après la fonte en bronze, les surfaces sont traitées pour rendre l'aspect lisse de la peau.

En peinture, au cinéma et en photographie, la Nouvelle objectivité a comporté des aspects politiques et documentaires. En accord avec Claire Barbillon, qui en a détaillé les différentes fonctions, la sculpture peut elle-aussi instruire et délivrer des messages politiques ; cependant, en dehors de « décorer, embellir », on ne remarque pas que son courant objectif, hormis dans la rare sculpture commémorative, se soit attribué d'autres fonctions : ici, comme dans le néoclassicisme avec lequel il renoue, c'est la quête du « beau » qui prime, non plus comme chez Winckelmann selon les canons du classicisme, mais avec une réminiscence assumée de la sculpture grecque archaïque et de ses kouroï et korésVoir par exemple Stehendes Mädchen, Kore I et Stehendes Mädchen, Kore II, de Ludwig Kasper, 1937..

La sculpture en Allemagne dans le premier tiers du et la place de la Nouvelle objectivité Les influences de Rodin et de Maillol jouent à plein sur les sculpteurs allemands dont la primauté en art est la beauté du corps humain recréé en ronde-bosse. La prestigieuse école de sculpture de Berlin, ainsi qu'Adolf von Hildebrand, théoricien respecté et professeur à Munich, poursuivent dans cette voie de l'art figuratif, marquée par le classicisme et le symbolisme. L'expressionnisme, mouvement essentiellement allemand apparu quelques années avant la Grande Guerre, est principalement représenté par Max Klinger, Käthe Kollwitz, Ernst Barlach, Bernhard Hoetger et Wilhelm Lehmbruck. D'autres mouvements d'avant-garde viennent de l'étranger, dont le cubisme, adopté par William Wauer et Rudolf Belling. La découverte des arts primitifs et l'adaptation qui en est faite par les peintres-sculpteurs Otto FreundlichVoir sa célèbre tête monumentale de 1912 dite Der Neue Mensch photographiée en page de couverture du catalogue de l'exposition « Entartete "Kunst" » de 1937., Ernst Ludwig Kirchner et Karl Schmidt-Rottluff est à l'origine d'un autre modernisme, qui sera en toute première ligne lors de la désignation de l'art dégénéré par les nazis.

Juste après la guerre sont fondés le Novembergruppe (« Les Novembristes ») et l'Arbeitsrat für Kunst (Conseil de travail pour l'art), deux groupes d'artistes auxquels adhèrent des plasticiennes et plasticiens de toutes tendances, comprenant notamment le dadaïsme, l'abstraction et le constructivisme ; on y retrouve les noms de Rudolf Belling, Käthe Kollwitz, Bernhard Hoetger, Otto Freundlich, Karl Schmidt-Rottluff, Ewald Mataré, Edwin Scharff, Margarete Scheel, Katharina Heise, Hannah Höch, Raoul Haussmann, Thilo Maatsch, Milly Steger, Georg Kolbe, Gerhard Marcks, ... Aussi talentueux soient-ils, aucun de ces artistes n'accède à la notoriété internationale. En 1928, Christian Zervos, fondateur de la nouvelle revue Cahiers d'Art, commande à trois critiques d'art allemands une série d'articles comparant la sculpture moderne en Allemagne et en France ; Will Grohmann conclut son panorama en disant, qu'en notoriété, .

Parmi ces artistes, Herbert Read distingue les « hésitants », dont Georg Kolbe, et dont plusieurs ont eu une période néo-objective.

Tous les courants modernistes présents en Allemagne sont bien documentés. En revanche, en consultant les premiers ouvrages traitant de la sculpture moderne, ou consacrés aux arts des années 1920 et 1930, on pourrait croire que la sculpture de la Nouvelle objectivité n'a pas existé. Une première explication pourrait être celle de en 1986, qui répond par la négative à ses propres questions et et estime que Texte repris tel quel en 2006 dans l'ouvrage de ., reprenant ainsi les opinions émises par ses aînés dans les Cahiers d'art à la fin des années 1920 ; les propos de Hohl sur la sculpture moderne en général sont cependant jugés et par François Loyer. De l'avis de John Willett à propos de la sculpture allemande, . Quant à Walter Laqueur, il juge simplement que les effets de la « Neue Sachlichkeit » en sculpture ont été . Une autre explication vient du fait qu'après 1945, les Alliés ont détruit, confisqué ou censuré les œuvres et les thèmes en rapport avec l'idéologie nazie : la sculpture de la Nouvelle objectivité pourrait ainsi avoir été partiellement effacée en raison d'une assimilation à l'art du Troisième Reich, et aussi de l'attitude ambivalente de plusieurs de ses artistes à l'égard du national-socialisme. Par ailleurs, de nombreuses statues avaient déjà été détruites, soit par les nazis eux-mêmes, soit par les bombardements des villes allemandes.

Les premières expositions parisiennes, en 1964 au musée Rodin, au centre Pompidou en 1978 et en 1981, ignorent complètement la sculpture néo-objective. Le catalogue de l'exposition de 1986 mentionne la « Neue Sachlichkeit », mais ne cite aucune des œuvres ni les artistes qui s'y rattachent. Plus récemment, la sculpture reste absente de l'exposition pluridisciplinaire « Allemagne/Années 1920/Nouvelle objectivité/August Sander » rassemblant près de œuvres et documents au Centre Pompidou en 2022, et le mot n'apparait nulle part dans son catalogue.

Il apparait donc que la Nouvelle objectivité en sculpture n'a guère suscité l'intérêt des historiens de l'art. Déjà en 1928-1929, trois éminents critiques d'art s'accordaient pour dire que la sculpture en Allemagne restait très en-deçà de la peinture et de l'architecture. À la différence de la peinture, de la littérature, de la photographie ou du cinéma, la sculpture néo-objective était certainement moins apte à refléter tout le contexte politique, les crises économiques, la critique sociale et toutes les innovations qui ont marqué la société de la république de Weimar, et qui contribuent à l'intérêt qu'on porte aux autres arts de cette période.

Une image de la femme entre tradition et nouveauté vignette|redresse=0.45|gauche|Ernst Wenck, Nageuse, 1928 Les années de Weimar voient une importante évolution de la place des femmes dans la société allemande, avec notamment l'obtention du droit de vote fin 1918. Les femmes s'efforcent d'être autonomes sur le plan économique et réclament l'égalité des droits dans tous les domaines. Le changement dans les mentalités s'exprime par des ruptures avec les conventions et une modification des codes sociaux imposés jusque-là. C'est ainsi que la « Neue Frau », la nouvelle femme des "Goldene Zwanziger" (« Les années dorées », 1924-1929) peut pratiquer toutes les activités dont elle a envie, réalise des exploits sportifs et accède en compétition aux disciplines réservées jusque-là aux hommes, notamment aux JO de 1928. À côté des classiques nus féminins, toujours présents mais moins érotisés que par le passé, un nouveau type de figure apparait en sculpture, la femme sportive. vignette|redresse=0.6|Fritz Röll, Marcheuse, 1932