Les désignent des meurtres commis dans un contexte de pratiques occultes ou ésotériques, souvent liés à des croyances mystiques ou à la sorcellerie, et motivés par la recherche supposée de pouvoir, de protection spirituelle ou de réussite sociale ou politique.
Ces crimes consistent généralement en l’enlèvement de victimes, principalement des enfants, suivis de mutilations ciblées sur certaines parties du corps (organes, sang, crâne), utilisées dans des rituels à visée symbolique ou magique.
Ils sont régulièrement dénoncés par la société civile gabonaise et par les institutions internationales de défense des droits humains, mais restent difficile à quantifier, en raison de leur nature clandestine et du climat de peur qui entoure les enquêtes.
Définition Les crimes rituels désignent généralement des meurtres commis dans un cadre mêlant enlèvement, assassinat et pratiques fétichistes, souvent attribués à des cercles secrets ou à des membres influents de la classe dirigeante notamment en période électorale dans un but de pouvoir ou de richesse matérielle.
Pratiqué par des adeptes de sorcellerie ou des féticheurs, ces meurtres consistent fréquemment à prélever le sang de la victime encore vivante et certaines parties de son corps (organes, crâne, etc.). Selon une croyance répandue, évoquée par un rapport de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA), .
Les victimes sont souvent des enfants issus de milieux défavorisés, de familles immigrées ou de villages isolés. Les enfants présentant un handicap, une maladie ou une infirmité, mais aussi les enfants albinos, sont particulièrement visés par les féticheurs.
Cependant, ces crimes ne sont pas définis en tant que tels dans le droit gabonais. Ceux-ci relèvent davantage de la perception populaire et médiatique, permettant d'expliciter le contexte de ces meurtres, que d'une typologie juridique précise, ce qui complique la quantification et la qualification des cas.
Dans certains cas, des homicides de droit commun seraient maquillés en crimes rituels par des mutilations post-mortem, dans le but de détourner l'attention ou de manipuler l'opinion. Le trafic d'organes est aussi évoqué comme motivation possible dans certains dossiers.
Historique
Origines Les origines des crimes rituels au Gabon font l’objet de débats. Ils ne découleraient pas directement des traditions religieuses autochtones, notamment du bwiti, dont les rites initiatiques n'incluent pas de sacrifice humain. Ces crimes seraient plutôt une dérive contemporaine ou un détournement de croyances traditionnelles, et pourraient être liés à des influences extérieures plus récentes.
L’apparition de ces pratiques est parfois associée à la diffusion de croyances liées à la sorcellerie en provenance du Cameroun, du Congo, d’Afrique du Sud ou du Nigéria, introduites au Gabon à partir des années 1980. Parmi elles figure notamment la croyance des , popularisée par certaines Églises de réveil évangéliques en République démocratique du Congo, qui se serait répandue par la suite dans le pays. Ce phénomène s’inscrirait dans un ensemble plus large de croyances et de pratiques magiques présentes en Afrique centrale, mêlant cultes des esprits, rituels d’initiation ou encore trafic de crânes et de restes humains, qui coexistent en parallèle avec les religions monothéistes et les logiques modernes de rationalité.
Selon certains anthropologues, ces crimes seraient une conséquence des désordres politiques et sociaux liés à la colonisation et à l’introduction du capitalisme néolibéral en Afrique. Ils seraient ainsi une distorsion des croyances animistes traditionnelles, influencées par des modèles de pouvoir, de domination et de réussite issus de l’Occident.
D’autres analyses mettent l’accent sur la dimension symbolique et politique des crimes rituels. Ces derniers seraient utilisés par les élites gabonaises comme instruments d’affirmation de pouvoir depuis l'indépendance du pays en 1960. Leur recours à des symboles mystiques, issus à la fois de l’ésotérisme maçonnique et des traditions animistes locales, aurait contribué à instaurer une culture du secret et de la crainte autour de ces pratiques.
Cette perception s’inscrit également dans un imaginaire hérité de l’époque coloniale, opposant une côte à un arrière-pays perçu comme archaïque et sauvage. Ce dualisme spatial, forgé au , aurait été progressivement intégré et réinterprété dans les représentations contemporaines du phénomène.
Années 1970-1990 L'expression de apparaît au Gabon dans les années 1970, à la suite de plusieurs arrestations liées à des faits assimilés à ce type de pratiques criminelles.
La première publication relatant un crime rituel au Gabon apparaît dans le livre de Pierre Péan, Affaires africaines en 1983. L'auteur y rapporte des rumeurs circulant à l'époque sur la pratique de crimes rituels au bénéfice de Georges Rawiri, alors figure influente file du Parti démocratique gabonais, alors parti unique au pouvoir. Parmi les témoignages recueillis, l’un fait état de la découverte présumée d’une tête d’enfant dans sa voiture. Pierre Péan ne présente cependant pas ces faits comme avérés, mais comme un exemple du climat de suspicion entourant certaines personnalités de l’élite politique gabonaise dans les années 1980.
Durant cette décennie, plusieurs affaires judiciaires impliquant des personnalités politiques ou administratives de haut rang alimentent l’idée d’une impunité systémique autour des crimes rituels. En , l’affaire Pandzou se conclut par la libération du principal accusé, malgré la gravité des faits allégués. Peu de temps après, l’affaire Koung-Magang, concernant un notable de Lambaréné, beau-frère du ministre de l’Intérieur en fonction, est marquée par la disparition des témoins clés, ce qui empêche toute poursuite judiciaire. Entre et , l’affaire Mba Nteme met en cause plusieurs acteurs politiques gabonais dans une série d’accusations liées à des pratiques rituelles violentes, mais elle ne donne lieu à aucune condamnation publique connue.
En , dans le contexte des élections législatives pluralistes au Gabon, une affaire de crime rituel présumé est signalée dans la province de l’Ogooué-Maritime, après qu’une victime ait réussi à s’échapper et à alerter les autorités. Selon les témoignages recueillis, un général récemment élu député et une ambassadrice en poste auraient été désignés comme commanditaires de l’enlèvement. Cependant, aucune suite judiciaire n’est donnée à l’affaire, et les suspects présumés bénéficient de protections politiques au plus haut niveau de l’État.
Dans les années 1990, plusieurs corps mutilés sont découverts sur les plages de Libreville. Ces découvertes suscitent une psychose au sein de la population, et donnent lieu à une circulation accrue de rumeurs d’enlèvements d’enfants dans différents quartiers de la capitale.
Années 2000-2010 En , l'UNESCO organise un colloque régional sur les à Libreville. Cette initiative vise à alerter les États de la sous-région sur l’ampleur croissante du phénomène, à identifier les facteurs sociaux et culturels qui l’alimentent, et à promouvoir des stratégies de prévention au niveau communautaire et institutionnel.
En 2009, l'accession à la présidence gabonaise d'Ali Bongo, après la mort de son père Omar Bongo, président depuis 1967, provoque une recomposition brutale des équilibres politiques internes. Cette phase de transition s’accompagne d’une déstabilisation des anciens réseaux de pouvoir, créant un climat d’incertitude favorable, selon certains observateurs, à une recrudescence des pratiques occultes. Le phénomène des crimes rituels aurait alors connu une hausse significative : selon l’UNICEF, leur nombre aurait été multiplié par trois durant cette période.
Le , la gendarmerie gabonaise procède à plusieurs arrestations dans le cadre d’une affaire de crime rituel. Parmi les personnes interpellées figure Illoubou Boussiengi, secrétaire départemental du Parti démocratique gabonais.
Visibilité accrue sur la scène internationale (à partir de 2012) Le , la chaîne de télévision française Canal + diffuse un documentaire intitulé Les organes du pouvoir sur le phénomène des crimes rituels au Gabon. Ce reportage, qui met en lumière les liens présumés entre pratiques occultes et sphères politiques, provoque de vives réactions au sein du pays. Le président Ali Bongo convoque en réaction une réunion d'urgence pour ordonner la fin de ces pratiques.
La diffusion du documentaire marque un tournant dans la médiatisation du sujet. Jusque-là souvent reléguées à la rubrique des faits divers, les affaires de crimes rituels gagnent en visibilité dans les médias nationaux, tout en attirant l’attention de la presse internationale. Toutefois, cette médiatisation accrue, bien que saluée par certaines ONG, est parfois critiquée pour son caractère sensationnaliste, susceptible de renforcer les stéréotypes ou d'alimenter la psychose collective.
Le , la découverte du corps mutilé d'une jeune fille de 7 ans sur une plage de Libreville suscite une vive émotion au Gabon. Comme d’autres affaires similaires, ce meurtre est perçu comme étant en lien avec la tenue des élections locales prévues en décembre de la même année, période traditionnellement associée à une recrudescence des crimes rituels selon plusieurs observateurs.
En réaction à cet événement, un collectif de pirates informatiques se réclamant du mouvement Anonymous lance le une campagne sur les réseaux sociaux baptisée , visant à interpeller les autorités gabonaises sur l'impunité présumée entourant ces crimes.
Le suivant, plusieurs associations issues de la société civile, partis politiques et mouvements religieux organisent une marche de protestation à Libreville. Le cortège principal, rejoint par la Première dame Sylvia Bongo, réunit plus de selon l'Association de lutte contre les crimes rituels (ALCR). À l'issue de la marche, le président Ali Bongo annonce un durcissement des sanctions pénales encourues pour les crimes avec prélèvement d'organes et la mise en place de peines de prison à perpétuité sans possibilité de remise de peine.
Le même jour, une contre-marche non-déclarée est organisée au même moment par d'autres collectifs citoyens. Elle est rapidement dispersée par la police et donne lieu à plusieurs arrestations de militants des droits de l'homme.
En , le sénateur de Kango Gabriel Eyéghé Ekomié, est inculpé dans une affaire de meurtre rituel après avoir été accusé d'avoir promis 20 millions de FCFA à l'assassin d'une fillette de 12 ans.
En , le magazine Jeune Afrique rapporte l'ouverture d'une enquête par la police gabonaise sur la disparition d'une douzaine de ressortissantes camerounaises à Makokou, chef-lieu de la province de l'Ogooué-Ivindo et qualifié de .
En , un homme arrêté à Mimongo, dans le sud du Gabon, avoue avoir commis 21 crimes rituels.
Années 2020 En , la capitale Libreville est le théâtre d'émeutes consécutives à la diffusion massive, sur les réseaux sociaux, de rumeurs d’enlèvements d’enfants. Ces rumeurs, évoquant des disparitions mystérieuses et des mutilations rituelles, ravivent un climat de psychose collective déjà bien ancré dans l’opinion publique gabonaise.
En , les autorités gabonaises lancent le premier centre d'appel entièrement dédié aux enfants victimes de violence du nom de SuperMwana. L'objectif est d'améliorer la prise en charge des enfants face aux cas de violence physique, d'abus sexuel et de crime rituel.
Chiffres et statistiques
Victimes Selon certaines estimations citées par l'OFPRA et selon l'UNICEF, les enfants représenteraient des victimes des crimes rituels.
L'Association de lutte contre les crimes rituels (ALCR), présidée par Jean-Elvis Ebang Ondo, affirmait quant à elle en 2011 avoir recensé 62 cas de crimes rituels concernant 28 enfants, 20 femmes et 14 hommes adultes. Toujours selon cette association, les crimes rituels auraient fait 443 victimes à Libreville entre 2007 et 2012.