La « noblesse pauvre », ou « noblesse désargentée », est une expression qui désigne la noblesse dont les moyens de subsistances sont peu nombreux, pour qui tenir son rang est difficile. Avec le clergé, elle forme ceux qu'on appelle les « pauvres honteux » dans l'Ancien Régime.
Durant le Moyen-Âge classique, la vassalité permet de renforcer les liens entre la haute et la petite noblesse européenne. À partir des Temps modernes, les liens entre les deux noblesses s'effritent jusqu'à disparaître, avec le développement de la bureaucratie au . La noblesse pauvre se maintient par une puissance économique plus élevée que le reste du Tiers-État et une influence locale. Elle est concurrencée par une nouvelle noblesse, formée de bourgeois enrichis ayant acheté une charge anoblissante.
Il arrive que certains réussissent à améliorer leur condition de départ, ou que des familles déclassées se relèvent de la pauvreté par les affaires ou l'armée. D'autres arrangent des mariages avec des roturières richement dotées pour retrouver ou maintenir leur train de vie, pratique s’accélérant à partir du . À l'inverse, de nombreux nobles pauvres s'endettent ou deviennent une noblesse « dormante » en dérogeant, perdant les privilèges.
Le sujet est longtemps dédaigné par l'historiographie et limité dans son examen. L'image romantique du seigneur préférant souffrir de la faim plutôt que de déchoir est notamment forgée par Hippolyte Taine, au . La noblesse pauvre ne commence à être vraiment étudiée qu'à partir de la seconde moitié du , et une part significative de la petite noblesse entre dans cette catégorie. Il apparaît une dichotomie entre, d'un côté, les nobles dont l'indigence est réelle et, de l'autre, les petits nobles moins aisés que le reste de la noblesse.
Contours du terme vignette|La haute et ancienne noblesse vivant à la Cour méprise les nobles pauvres ou récents (gravure, 1774). L'historien Jean Meyer (1924-2022) fait remarquer, en , que l'adjectif « pauvre » et ce qu'est être pauvre pour un noble diffère considérablement d'une personne à une autre. Les polémistes des dressent le portrait d'une noblesse de France trop riche à la Cour royale et trop pauvre dans les provinces françaises, citant à l'envi le cas de la région de Saint-Brieuc, en Bretagne. J. Meyer rapporte cette anecdote de 1786, où le vicomte de Saint-Priest demandait à quitter la charge d'intendant du Languedoc et, pour se retirer sur ses terres, voudrait recevoir de rentes. Le comte de Calonne, contrôleur général des finances, la porta alors à , après s'être exclamé : Aussi, il convient de faire le tri entre la noblesse étant dans une misère réelle, que J. Meyer nomme , et celle étant dans une misère relative, c'est-à-dire d'aisance limitée par rapport au reste de son ordre. La vie à la ville est plus élevée à la campagne, faisant varier la sobriété (souvent trompeuse) dans laquelle vit le noble pauvre.
À la fin du , Jacques Necker, roturier et successeur de Calonne, divise la noblesse de la façon suivante : 1) la « haute noblesse » ou « noblesse ancienne », vivant à la Cour de France, où elle avait été appelée par le cardinal de Richelieu, possédant de grandes propriété, touchant des pensions royales et se vantant de son raffinement ; 2) la « noblesse pauvre », composée de gentilhommes moins fortunés et vivant en province, moquée par les grands seigneurs pour ne pouvoir tenir son rang à la Cour ; 3) la « noblesse moderne » ou « nouvelle noblesse », dont l'anoblissement remonte aux deux siècles précédents et fut permis par des l'achat de charges anoblissantes. Necker estime que cette dernière compose la moitié de l'ordre, à la veille des États généraux de 1789, et note que les honneurs de la Cour avaient été mis en place pour séparer la haute et ancienne noblesse du reste.
Histoire
Apparition au Moyen-Âge classique alt=Enluminure d'un chevalier en armure et tunique orange à genoux sur un roc, tête baissée et mains tenues, ceint d'une épée à la taille et portant une bannière. Un cheval blanc est derrière lui, à droite.|vignette|154x154px|Figure de la noblesse pauvre, le chevalier est revalorisé aux . Les nobles pauvres constituent la majorité du corps de la noblesse européenne, et la fracture entre petite et haute noblesse a toujours existé. Durant le Haut Moyen Âge, les contours de la noblesse sont encore flous et les titres sont donnés uniquement à de grandes familles. Le statut de chevalier est attribué aux personnalités inférieures servant un grand seigneur et est une forme d'asservissement. Aux , la valeur du terme évolue : les hommes les plus importants du royaume, y compris les rois, vont être reçus chevaliers lors de cérémonies d'adoubement de plus en plus élaborées. Du , le chevalier vassal partage dorénavant la gloire de son suzerain, qui le soutient financièrement en échange de services. Si le suzerain est incapable de reconnaître le travail du vassal à sa juste valeur, ce dernier peut choisir de s'en aller pour un autre maître. Afin d'éviter les abus d'un côté comme de l'autre, des contrats de vassalités sont signés, dans lesquels sont inscrits les droits et les devoirs de chacun. Le pouvoir de la haute noblesse sur la petite irritait les princes, qui pouvaient s'attendre à des rébellions menées par les partisans de quelque haut fonctionnaire de la Cour. À partir du , le développement de la bureaucratie permet de contourner la vassalité et le clientélisme.
Évolution aux Temps modernes
Une noblesse européenne divisée Alors que les vassaux pauvres pouvaient participer et jouir des avantages matériels et politiques que leur conférait leur amitié avec leur suzerain, cela tend à décliner à partir du et pratiquement disparaître au . Autour des années 1550 , les mutations sociales posent la question de ce qui fait la noblesse d'une personne, on ne peut plus simplement répondre que c'est l'engagement militaire ou la possession d'une seigneurie. Il y a notamment des divisions entre familles de la haute et de la petite noblesse : bien qu'elles partagent la même ancienneté et la même dévotion militaire envers leur prince, beaucoup n'ont plus l'impression d'appartenir au même ordre social. Pour beaucoup de petits nobles, être au service d'un grand n'est pas signe d'une reconnaissance ni d'avantages. La fracture s'accentue quand la haute noblesse délaisse ses terres pour se regrouper à la Cour des princes, où s'exerce le pouvoir et où elle vient à leur demande. C'est là qu'apparaissent les nouvelles modes, les nouveaux plaisirs ou les nouveaux courants de pensée. La noblesse provinciale est déconsidérée, avec un mode de vie monotone, et dépassée par la modernité. Même si elle limitait la fracture physique et intellectuelle en allant à la Cour, la différence de traitement restait visible. Ce phénomène s'observe dans toutes les Cours d'Europe au début du , tel que dans l'empire d'Autriche où la haute noblesse hongroise vient à Vienne, tandis que la petite noblesse reste en Hongrie.
La noblesse peut-elle être pauvre ? Dans le Décaméron, le poète Boccace () narre la mort de la princesse Ghismonde, dont le père Tancrède ne veut pas qu'elle épouse Guiscard, un pauvre roturier. Sachant leur relation découverte et croyant ce dernier mort, elle rappelle à son père que ..
La question de la compatibilité de la pauvreté avec la noblesse se pose en France au : à cette époque, . En 1678, suivant les anciens usages, le chevalier de La Roque se montre plutôt partisan que l'état de noblesse est perpétuel, mais la richesse doit être préservée car la pauvreté l'entache considérablement. Il aborde plusieurs chapitres en lien avec question de la dérogeance de noblesse, dont les limites sont fixées par les législations et coutumes locales. Cette obligation de maintenir un rang et de donner un avenir à la famille oblige des nobles à un endettement, au risque d'être insolvable.
Un noble qui n'a pas de beaux vêtements, des manières élégantes, un langage raffiné ou une culture étendue est objet de moqueries et de mépris de classe. Ces signes visibles de noblesse demandent un investissement conséquent et souvent impossible, ce dont leurs contemporains sont bien conscients. Des institutions apparaissent dans la seconde moitié du . Malgré tout, le classisme se perpétue : la noblesse exige une certaine aisance financière. Sans le soutien des riches, la noblesse pauvre est vouée à disparaître, ne pouvant pas uniquement se reposer sur la lignée. La Maison royale de Saint-Louis, fondée en 1686 par Madame de Maintenon, inspire d'anciennes élèves ou des monarques d'Europe, qui fondent d'autres instituts pour les filles de noblesse pauvre, afin qu'elles reçoivent toute l'éducation nécessaire à un mariage respectable. Les écoles militaires tentent de proposer la même chose pour les garçons, afin qu'ils aient une carrière dans les armes et l'éducation que le rang exigeait.
Depuis le vignette|207x207px|Consuelo Vanderbilt, ici vers 1905, est la plus célèbre . À partir du , la France voit l'émergence des notables et de la notabilité, constituant une classe roturière assez aisée et localement influente, à laquelle la noblesse provinciale peut se lier. La noblesse et la bourgeoisie françaises commencent à s'unir pour devenir une nouvelle élite politique et culturelle, mais la première subit une perte d'influence politique avec la Révolution française. En Angleterre, la se liait avec la bourgeoisie depuis longtemps et continuait d'influencer la politique comme la culture. En Allemagne, la monarchie fait en sorte que la noblesse se maintienne au-dessus de la bourgeoisie concurrente. Mais à partir de 1871, une entente est encouragée pour maintenir une influence sur les classes populaires. Cette association se fait avec beaucoup d'incertitudes et de négativité venant de la noblesse allemande, qui montre une solidarité de classe et pratique l'endogamie durant le . Cela n'empêche pas le déclassement et la désintégration interne de la petite noblesse allemande, depuis longtemps très nombreuse et très pauvre.
Entre 1870 et 1914, de nombreuses riches héritières américaines sont mariées à des jeunes hommes de la haute bourgeoisie ou de la pairie britannique. Afin de maintenir leur train de vie à cause d'une importante perte de revenus durant la Longue Dépression, ils cherchent à sauver leur patrimoine en échange d'un titre, dont les nouveaux riches industriels américains sont friands. Parmi les plus célèbres ou , on compte Consuelo Vanderbilt, épouse du duc de Marlborough en 1895. Le couple a deux enfants, mais le duc ne l'a épousée que pour sauver son palais de Blenheim. La même année en France, Anna Gould est épousée par le comte de Castellane, dit le , qui dépense l'immense fortune de son épouse dans les plaisirs et les femmes. La comtesse manquant de charisme, on attribue à son époux la formule qu'. Le comte obtient le divorce en 1908, au grand déplaisir de la comtesse, qui se remarie avec son cousin le duc de Talleyrand. Cette union est aussi désastreuse que la première, mais la duchesse reste en raison du prestige du titre. De leur côté, après avoir mutuellement eu de nombreuses aventures extra-conjugales, le duc et la duchesse de Marlborough divorcent en 1921..
Selon Éric Mension-Rigau, la noblesse des ne peut plus vivre simplement de rentes. Alors qu'elle se distinguait de la bourgeoisie par l’hérédité et non l'investissement financier, le travail est devenu une norme pour les nobles. L'historien note . Le capital social et économique de la noblesse ne peut se perpétuer qu'avec une activité professionnelle, tout en restant membre de l'élite.
La noblesse pauvre par pays
Allemagne