Leoš Janáček (prononcé en tchèque : ) , né le à Hukvaldy et mort le à Ostrava, est un compositeur tchèque.
Théoricien de la musique, folkloriste et professeur, il s'inspire des musiques folkloriques moraves et slaves pour créer un style musical original et moderne. Considéré durant la plus grande partie de sa vie comme un compositeur provincial anticonformiste, il se révèle internationalement au cours des dix dernières années de sa vie. Dans son pays natal, il inspire une nouvelle génération de compositeurs tchèques, dont plusieurs de ses élèves. Il est désormais considéré comme l'un des compositeurs les plus importants du début du et, aux côtés d'Antonín Dvořák et Bedřich Smetana, comme l'un des plus importants compositeurs tchèques.
Il manifeste très tôt des dons musicaux et fait ses études à Brno, Prague, Leipzig et Vienne. Il retourne ensuite vivre à Brno, où il épouse son élève Zdenka Schulzová et se consacre principalement à la recherche sur la musique folklorique morave et à la direction de l'école d'orgue. Ses premières œuvres sont influencées par des contemporains tels qu'Antonín Dvořák, mais au tournant du siècle, il commence à intégrer ses travaux sur le foklore et la perception des sons, ainsi que ses transcriptions de mélodies parlées, pour créer une synthèse personnelle qui définit son style. La mort de sa fille Olga en 1903 a un impact profond sur sa production musicale, qui se manifeste dans l'opéra Jenůfa, créé en 1904 à Brno.
Dans les années qui suivent, Janáček, frustré par le manque de reconnaissance à Prague, connaît enfin un regain de confiance grâce au succès d'une version révisée de Jenůfa au Théâtre national en 1916, qui lui ouvre sur le tard les portes des plus grandes scènes lyriques du monde. Ses œuvres ultérieures, dont un grand nombre sont influencées par la littérature tchèque et russe, ses sentiments panslavistes et son amour pour Kamila Stösslová, sont les plus célèbres. Parmi elles figurent des opéras tels que Katja Kabanova (1921), La Petite Renarde rusée (1924) et L'Affaire Makropoulos (1926) ; la Sinfonietta (1926) ; la Messe glagolitique (1927) ; la rhapsodie Taras Bulba (1921) ; ses deux quatuors à cordes et d'autres œuvres de musique de chambre.
Biographie Jeunesse et famille vignette|L'école de Hukvaldy, maison natale de Janáček.
Leoš Janáček, fils du maître d'école Jiří Janáček (1815-1866) et d'Amalie Grulichová (1819-1884), naît à Hukvaldy, en Moravie, qui fait alors partie de l'Empire d'Autriche, le . Neuvième enfant de la famille, il a treize frères et sœurs, dont huit atteignent l'âge adulte. Jiří Janáček est aussi organiste de village, alors qu'Amalie chante et joue de l'orgue et de la guitare. Enfant doué issu d'une famille modeste, il manifeste très tôt des dons pour le chant choral et se montre fasciné par les timbales depuis un incident survenu quand, à l'âge de six ans, il vole celles d'un village voisin car il n'y a en a pas à Hukvaldy.
En 1865, pour soulager sa famille nombreuse, son père le place comme pupille de la fondation de l'abbaye Saint-Thomas de Brno, où il fait partie de la chorale sous la direction de Pavel Křížkovský et joue occasionnellement de l'orgue. Les enfants y reçoivent un enseignement général et jouent des œuvres de Joseph Haydn, Wolfgang Amadeus Mozart, Luigi Cherubini et Gioachino Rossini. Janáček étudie la basse continue avec Gottfried Rieger et le contrepoint avec Antonín Novotný. Un de ses camarades, , décrit plus tard Janáček comme un . Le père de Janáček meurt en . Son oncle Jan, prêtre à Vnorovy, veille alors à lui envoyer régulièrement de l'argent et des vêtements.
Křížkovský considère Janáček comme un élève brillant mais difficile et indiscipliné. Janáček se souvient pour sa part de Křížkovský comme d'un grand chef d'orchestre et d'un excellent professeur. Après ses études à l'abbaye, qui se terminent en 1869, Janáček étudie l'enseignement à l'école normale de Brno. En , Janáček réussit ses examens de fin d'études, avec d'excellentes notes en musique, en histoire et en géographie.
Études et premières œuvres vignette|Janáček en 1874.
Janáček devient alors maître d'école assistant, et écrit ses premières compositions vocales quand il devient chef de chœur de l'Association des artisans de Svatopluk en .. Pendant cette période, il écrit ainsi huit chœurs pour voix masculines. Son Chant de guerre, créé en , attire l'attention.
En , il obtient son diplôme d'instituteur qui l'autorise à enseigner dans les écoles primaires. Il ne souhaite cependant pas suivre une carrière d'enseignant, sa véritable vocation étant la musique. Avec une recommandation de Křížkovský, il s'inscrit donc à l'école d'orgue de Prague, dirigée par František Skuherský, où il est autorisé à accomplir en une année le cycle de trois ans d'études. Dans sa lettre de recommandation, Křížkovský écrit : . Son année d'études à Prague est marquée par la pauvreté ; sans piano dans sa chambre, il doit se contenter d'un clavier dessiné sur sa table.
Sa critique très dure de l'interprétation de la messe grégorienne par Skuherský est publiée dans le numéro de de la revue Cecilie, affiliée au mouvement cécilien, et entraîne son expulsion de l'école. Skuherský revient cependant sur sa décision, grâce à l'intervention du père Ferdinand Lehner, éditeur de la revue. Le , Janáček obtient son diplôme avec les meilleurs résultats de sa promotion. C'est pendant cette année à Prague qu'il rencontre Antonín Dvořák, de treize ans son aîné, qui est alors organiste à l'église Saint-Adalbert. Malgré leurs caractères très différents, les deux musiciens sont unis par une même obstination et l'amour du folklore slave.
À son retour à Brno, il gagne sa vie comme professeur de musique, dirige des chœurs amateurs et devient membre des Sokols. À partir de 1876, il enseigne la musique à l'école normale de Brno. Parmi ses élèves figure Zdenka Schulzová, la fille d'Emilian Schulz, directeur de l'école. En , il est élu chef de chœur de la Société philharmonique de Brno (Beseda brněnská). En 1881, Janáček quitte son poste, en réponse aux critiques, mais un déclin rapide de la qualité des performances conduit à son rappel en 1882. Il en reste le chef de chœur et le chef d'orchestre jusqu'en 1888. À partir de 1876, il co-organise régulièrement, avec la pianiste Amálie Wickenhauserová-Nerudová, des concerts de musique de chambre à la société Beseda. Il y donne parfois des œuvres de Dvořák en présence de ce dernier et compose en 1877 sa première œuvre orchestrale, une suite pour cordes.
De 1876 à 1879, il étudie les travaux d'Hermann von Helmholtz sur la perception des sons. Il privilégie dès lors les variations du langage et des bruits naturels, urbains ou mécaniques aux variations musicales artificielles. Par la suite, il étudie aussi les travaux de Wilhelm Wundt sur la perception sensorielle.
En 1878, Janáček projette d'étudier avec Anton Rubinstein à Saint-Pétersbourg mais la lettre qu'il lui écrit dans ce sens n'arrive jamais à son destinataire. D' à , il étudie le piano, l'orgue et la composition au Conservatoire de Leipzig. Il y compose des variations pour piano en si bémol majeur, sous-titré Variations pour Zdenka. Insatisfait de la qualité de l'enseignement, et s'étant vu refuser une place auprès de Camille Saint-Saëns à Paris, Janáček entre au Conservatoire de Vienne où, d'avril à , il étudie la composition avec Franz Krenn. Il dissimule son opposition au néo-romantisme de Krenn, mais il quitte les cours de piano de Josef Dachs après avoir été critiqué pour son style et sa technique pianistiques. Il soumet une sonate pour violon, désormais perdue, à un concours du Conservatoire de Vienne, mais le jury la juge trop académique. Janáček quitte le conservatoire en , déçu malgré le rapport personnel très élogieux de Franz Krenn.
Travaux musicaux à Brno et recherches folkloriques vignette|Janáček avec sa femme Zdenka, en 1881.
Janáček retourne à Brno où, le , il épouse sa jeune élève, Zdenka Schulzová, de onze ans sa cadette, tous deux s'étant promis l'un à l'autre dès 1879. Les parents de Zdenka souhaitent que la cérémonie se déroule en allemand mais Janáček, qui prend cela comme une insulte, insiste pour qu'elle ait lieu en tchèque. De manière générale, l'aversion de Janáček pour les institutions allemandes s'accentue durant les années 1880 et 1890. Le premier enfant du couple, Olga, naît le . Cependant, ce mariage s'avère vite être une union malheureuse, l'anticonformisme de Janáček s'accommodant mal avec l'éducation stricte reçue par Zdenka. Zdenka quitte peu après le domicile conjugal avec sa fille lorsque Janáček lui apprend qu'il compte héberger sa mère vieillissante. Cette séparation dure deux ans. Le deuxième, et dernier, enfant du couple, Vladimir, naît le mais meurt de la scarlatine le .
En , Janáček fonde l'école d'orgue de Brno et en est nommé directeur, poste qu'il occupe jusqu'en 1919, date à laquelle l'école devient le Conservatoire de Brno. Outre l'orgue, l'école dispense aussi des cours de chant, et Janáček y enseigne également la théorie musicale. L'école d'orgue devient le projet de toute une vie pour Janáček et le terrain d'expérimentation de sa pensée théorique musicale. En 1884, il fonde par ailleurs la revue musicale Hudební listy (Lettres musicales) à l'occasion de l'inauguration du Théâtre national de Brno.
Au milieu des années 1880, Janáček commence à composer de manière plus soutenue. Parmi ses œuvres notables, on compte les Quatre chœurs d'hommes (1885), dédiés à Antonín Dvořák, et son premier opéra, Šárka, composé en version piano-chant en 1887 et révisé l'année suivante. Il écrit le livret de Šárka d'après une pièce de Julius Zeyer sans l'autorisation de celui-ci. Lorsque Zeyer refuse de la donner, Janáček abandonne ce projet pendant trente ans. Au début de l'année 1887, il critique vivement l'opéra-comique Ženichové (Les Fiancés), du compositeur tchèque Karel Kovařovic, dans un article paru dans Hudební listy. Cette critique de Janáček engendre apparemment une animosité réciproque et, par la suite, des difficultés professionnelles lorsque Kovařović, alors directeur du Théâtre national de Prague, refusera en 1904 de mettre en scène l'opéra Jenůfa de Janáček.
Toujours au milieu des années 1880, il se rapproche de l'ethnologue et linguiste František Bartoš qui partage avec lui une passion pour les chants folkloriques. En 1888, Janáček et Bartoš entreprennent leur première expédition de collecte de chants folkloriques, dans la région de Hukvaldy. Le compositeur observe aussi les danses qui accompagnent les mélodies dans leur contexte authentique et spontané, et transcrit les accompagnements de cornemuse et de cymbales. Leur coopération donne naissance à trois recueils de chants folkloriques en 1889, 1890 et 1901. Avec ce travail d'ethnomusicologie, Janáček découvre la qui existe entre le langage et la musique populaire. Ses six Danses de Lachie pour orchestre (1889) sont l'accomplissement musical de ce travail de recherche. Il utilise la plupart de ces danses, ainsi que d'autres, pour la musique du ballet Rákós Rákóczy, créé avec succès à Prague le . Dès le début des années 1890, Janáček est le principal acteur de l'activité folklorique en Moravie et en Silésie, utilisant un répertoire de chants et de danses folkloriques arrangés pour orchestre et piano. Il enregistre lui-même la plupart de ces airs, mais il s'appuie également sur Xavera Běhálková, qui lui envoie entre 70 et 100 airs recueillis dans la région de Haná, en Moravie centrale.