« Ja nus hons pris » (souvent transmis avec des variantes graphiques : « Ja nuns hons pris », « Ja nus homs pris ») est une chanson en ancien français attribuée à Richard Iᵉʳ d’Angleterre, dite plainte du captif, composée durant sa détention au retour de la troisième croisade. Le poème existe aussi en version occitane et déploie une rhétorique d’adresse directe aux barons et proches du roi pour hâter le paiement de sa rançon ; il s’agit d’une pièce politique plus qu’une « chanson de croisade » au sens strict. L’édition critique et la traduction proposées par l’Université de Warwick situent avec vraisemblance la composition au printemps 1193.
La tradition musicologique a parfois rangé « Ja nus hons pris » parmi les rotrouenges, forme médiévale caractérisée par un retour de motif ou de refrain dans la strophe ; le CNRTL rappelle d’ailleurs que « la Rotrouenge du captif de Richard Iᵉʳ » a été assimilée à ce genre en raison du retour régulier de la rime en -pris. La définition du terme demeure cependant fluctuante selon les auteurs, ce qui explique la diversité des analyses métriques et rythmiques modernes.
Parmi les très rares pièces attribuées avec certitude à Richard Iᵉʳ, « Ja nus hons pris » est la seule à nous être parvenue avec sa mélodie, transmise par plusieurs chansonniers de trouvères ; l’autre texte royal connu, « Dalfin, je·us voill deresnier », n’est conservé que textuellement. Cette situation explique la fortune moderne de la plainte, que les ensembles spécialisés restituent selon des options rythmiques diverses.
Contexte historique Au retour de Terre sainte, Richard Iᵉʳ est capturé près de Vienne par Léopold V d’Autriche (), remis ensuite à l’empereur Henri VI et détenu en Allemagne jusqu’à sa libération en . Les notices de référence (Britannica) détaillent cette séquence et rappellent que l’emprisonnement à Trifels est attesté en 1193, sur fond de tractations financières considérables pour la rançon. Ces données constituent l’arrière-plan immédiat de la chanson, dont l’ethos est celui d’un souverain réclamant loyalisme et secours.
S’appuyant sur des indices internes (appel aux seigneurs du Perche et à Guillaume de Cayeux, allusions aux troubles en Normandie et aux Marches), l’édition commentée et la biographie de John Gillingham convergent pour dater la pièce du printemps 1193, moment où Richard est transféré et gardé à Trifels, période documentée par les sources impériales. Cette datation est aujourd’hui l’hypothèse majoritaire.
Transmission du texte et de la musique Le poème et sa mélodie nous sont parvenus par la tradition manuscrite des chansonniers de trouvères :
"Chansonnier Cangé" Paris, Bibliothèque Nationale de France, Français 846 ; f.62v-63r "Chansonnier de l’Arsenal" Paris, Bibliothèque de l’Arsenal, Ms-5198 Réserve ; p.392-393
"Chansonnier Clairambault" Paris, Bibliothèque Nationale de France, NAF 1050 ; f.252r-252v "Chansonnier français" Paris, Bibliothèque Nationale de France, Français 845 ; f.180r-180v
Le texte est également présent dans les chansonniers suivants, sans mélodie :
"Chansonnier de Saint-Germain-des-Prés" Paris, Bibliothèque Nationale de France, Français 20050 ; f.104v-105r "Chansonnier français" Bern, Burgerbibliothek, Cod. 389 ; f.103v-104r
"Chansonnier français" Zagreb, Nacionalna i sveučilišna knjižnica, MR 92 ; f.137r
Le poème en occitan a été transmis dans trois chansonniers, sans mélodie :
"Chansonnier Giraud" Paris, Bibliothèque Nationale de France, Français 12472 ; f.43v
"Chansonnier occitan" Florence, Biblioteca Medicea Laurenziana, Pluteus 41.42 ; f.22r "Chansonnier occitan" Oxford, Bodleian Library, Douce 269 ; f.1 (fragmentaire)
Ces témoins expliquent la coexistence de variantes textuelles et l’existence d’une version en langue d’oc, que l’édition de Warwick discute en détail, ainsi que de variantes mélodiques, la version du Chansonnier Cangé différant notablement de la mélodie transmise par les autres chansonniers.
Réception et légende Dès le XIIIᵉ siècle, la légende de Blondel — fixée par les Récits d’un ménestrel de Reims — imagina qu’un ménestrel identifia le lieu de captivité de Richard en échangeant un refrain avec lui sous les fenêtres du château. Les historiens rappellent que ce conte est tardif et sans base contemporaine solide, mais il nourrira durablement l’imaginaire, jusqu’à l’opéra Richard Cœur-de-lion de Grétry (1784) et de nombreuses réécritures ultérieures.
Texte et traduction
Ja nuls hom pres (en langue d'oïl) :
Ja nus homs pris ne dira sa raison Adroitement si con hon dolanz non ; Mes par confort puet il fere chanzon. Pro ai d’amis mes povre sont li don ; Honte i auront se por ma raençon Sui ça deus ivers pris.
Ce sevent bien mi home e mi baron, Englais, Normant, Poitevin et Gascon, Qe je n’avoie si povre conpaignon Qe je laissasse por avoir en prison. Je nel di pas por nulle retraçon, Mes encor sui je pris.
Or sai je bien de voir certainement Qe morz ne pris n’a ami ne parent, Qant hom me lait por or ne por argent. Molt m’est de moi, mes plus m’est de ma gent, Q’apres ma mort auront reprocement, Se longement sui pris.
N’est pas merveille se j’ai le cor dolent Qant mi sires met ma terre en torment. Se li menbrast de nostre serement Qe nos feïmes amdui comunaument, Bien sai de voir qe ja plus longement Ne seroie ça pris.
Ce servent bien Angevin et Torain, Cil bacheler qui or sont riche et sain, Qu'encombrez sui loing d'aus en autrui main ; Forment m’aidassent mes il ne voient grain. De belles armes sont ores vuit li plain, Por tant que le sui pris.
Mes compaignons, cui j'amoie et cui j'ain, Ceus de Cahen et ceus dou Percherain, Me di, chançon, qu'il ne sont pas certain ; Qu'onques vers aus nen oi cuer faus ne vain. S'il me guerroient, il font moult que vilain, Tant con je serai pris.
Contesse soer, vostre pris soverain Vos saut et gart cil a cui je me claim E por cui je sui pris.
Je ne di pas de celi de Chartrain, La mere Looÿs.Ja nuls hom pres (en langue d'oc)Victor Pierre Laurens, Le Tyrtée du Moyen âge : Histoire de Bertrand de Born, vicomte d'Hautefort, Paris, 1875, p. 241-243. :
Ja nuls hom pres non dira sa razon, Adrechament, si com hom dolens non ; Mas per conort deu hom faire canson. Pro n'ay d'amis, mas paure son li don ; Ancta lur es si, per ma rezenson, Soi sai dos ivers pres.
Or sapchon bien, miey hom e miey baron, Angles, Norman, Peytavin e Gascon, Qu'ieu non ay ja si pavre compagnon Qu ieu laïssasse, per aver, en preison. Non hoc dic mia per nulla retraison Mas anquar soi je pres ?
Car sai eu ben per ver certanament Qu'hom mort ni pres n a amic ni parent, E si m'laïsson per aur ni per argent, Maï m'es per mi, mas pieg m es per ma gent, Qu'après ma mort n auran reprochament Si saï mi laïsson pres .
Nom' meravills s'ieu ay lo cor dolent, Que mos senher met ma terra en tourment. No li membra de nostre sagrament Que nos feimes eï sous cominaiment, Ben sai de ver que gaire longament Non sera en sai pres. ... Suer comtessa, vostre pretz soberain, Sal Dieus, e gart la bela qu'ieu am tan, Ni per cui soi ja pres.Traduction en français moderne :
Nul prisonnier ne dira son sentiment Avec justesse s'il ne le fait comme un homme navré ; Mais il peut pour son réconfort faire une chanson. J'ai nombre d'amis mais peu de présents ; Honte sur eux si à cause de ma rançon Je suis ici pour deux hivers prisonnier.
Ils savent bien, mes hommes et mes barons, Anglais, Normands, Poitevins et Gascons, Que je n'eus jamais de compagnon si pauvre Que je le laissasse en prison par manque de richesses. Je ne le dis pas comme reproche, Mais je suis encore prisonnier.
Désormais je sais véritablement bien pour sûr Qu'un homme mort ou prisonnier n'a ni ami ni parents, Quand on me laisse ici pour raison d'or et d'argent. Je crains pour moi, mais encore plus pour mon peuple, Car après ma mort ils seront déshonorés, Si pendant longtemps je suis prisonnier.
Ce n'est pas surprise si mon cœur est navré Quand mon seigneur ravage mes terres. S'il se rappelait le serment Que nous fîmes tous deux ensemble Je sais bien que pour plus très longtemps Je ne serais ici prisonnier.
Ils savent bien, les Angevins et les Tourangeaux, Ces jeunes qui sont libres et en bonne santé, Que je suis retenu loin d'eux en d'autres mains ; Ils m'aideraient grandement, mais ne voient pas venir d'argent. Les plaines sont désormais vides de belles armes Parce que je suis prisonnier.
Mes compagnons que j'aimais et que j'aime, Celui de Cayeux et celui du Perche, Dis-leur, chanson, qu'ils ne sont pas dignes de confiance ; Que jamais envers eux je n'eus le cœur mensonger ni froid. S'ils me font la guerre, ils ne feront que vilénie, Tant que je devrais rester prisonnier.
Ma sœur Comtesse, que votre souverain prisonnier Vous soit sauvé et sauvergardé par celui à qui j'en appelle Et pour qui je suis tenu prisonnier.
Je ne dis pas ceci pour celle de Chartres, La mère de Louis.
Notes et références
Liens externes
- Mise à jour https://letteraturaeuropea.let.uniroma1.it/?q=laboratorio/ja-nuns-hons-pris-ne-dira-sa-raison-0
Catégorie:Poème Catégorie:Œuvre médiévale anglaise