Le salafisme en Algérie désigne l’ensemble des mouvements religieux se réclamant d’un retour à l’islam des pieux ancêtres (al-Salaf al-Ṣāliḥ). Ce courant salafiste, qui combine une dimension théologique et une approche normative de la pratique religieuse, s’est implanté en Algérie au et s’est diversifié en plusieurs tendances.
Histoire Période coloniale L’introduction des idées salafistes en Algérie est liée aux réseaux intellectuels et réformistes du Machrek, en particulier à travers les écrits de Jamal al-Din al-Afghani, Mohammed Abduh et Rashid Rida. Dans les années 1930, Abdelhamid Ben Badis et l’Association des oulémas musulmans algériens développèrent un programme de réforme religieuse appelant à un retour à un islam épuré des superstitions et des innovations (bid'a), ce qui correspond à une forme de salafisme réformiste propre au contexte algérien.
Dans le même temps, le débat sur l’existence d’une nation algérienne prit une dimension idéologique majeure. Ferhat Abbas, fondateur de l’Union démocratique du Manifeste algérien, affirma ne pas trouver de « nation algérienne » selon le concept jacobin français, ni dans les livres d’histoire, ni chez les vivants, ni chez les morts. Les indépendantistes et les réformistes répliquèrent que la nation algérienne devait être pensée non dans un cadre « westphalien » strictement étatique, mais dans sa dimension civilisationnelle arabo-islamique. Ils considéraient que l’identité algérienne reposait avant tout sur l’islam comme religion et sur l’arabité, entendue non comme un critère ethnique ou racial, mais comme une appartenance linguistique, culturelle et civilisationnelle.
Au début du , le mouvement national opposa symboliquement l’État français à la « patrie algérienne », le peuple français au « peuple algérien », la langue française à la « langue arabe » et le christianisme à l’« islam ». Ce rapport de force fut d’abord politique, culturel et civilisationnel avant de devenir militaire avec la Déclaration du , qui lança l’insurrection armée et posa les bases de l’État national algérien selon un modèle westphalien.
La déclaration du 1er novembre 1954, qui reste un texte fondateur, énonçait que l’objectif de la guerre de libération était l’indépendance nationale en vue de l’établissement d’un État algérien démocratique et social, souverain, dans le cadre des principes islamiques, tout en garantissant les libertés fondamentales sans discrimination raciale ou religieuse. Elle affirmait également que la cause algérienne trouverait un soutien diplomatique privilégié auprès des pays arabes et musulmans.
Après l’indépendance L’héritage idéologique de la colonisation française a profondément marqué l’Algérie indépendante, dont les chartes nationales et les constitutions successives ont constamment réaffirmé l’identité arabo-islamique de l’État. Dès la guerre de libération, la déclaration du 1er novembre 1954 fixait l’objectif d’édifier un État « démocratique et social » dans le cadre des principes de l’islam. Cette référence suscita un débat entre islamistes, qui y voyaient le fondement d’un futur État islamique, et laïcs, qui défendaient une république moderne, comme l’énonça la Plateforme de la Soummam (1956). La constitution de 1963 inscrivit l’islam comme religion d’État et les chartes de 1964, 1976 et 1986 développèrent une vision progressiste de l’islam, associant religion et socialisme. Dans les années 1960–1980, le salafisme se diffusa par les mosquées, les associations et les étudiants revenus d’Arabie saoudite, popularisant les ouvrages de savants comme Abd al-Aziz ibn Baz et Muhammad Nasir-ud-Din al-Albani. La libéralisation politique de 1989 ouvrit la voie à l’islam politique tout en maintenant l’article sur l’islam religion d’État et en créant le Haut conseil islamique. La constitution de 1996, et ses révisions, confirmèrent ces dispositions et encadrèrent les partis à référence religieuse, tout en protégeant les lieux de culte de toute instrumentalisation politique. Bien que la charia ne soit pas explicitement source du droit dans la Constitution, elle demeure présente dans le Code civil, le Code de la famille et la législation sur les waqfs. Ainsi, l’islam et le salafisme réformiste continuent de jouer un rôle structurant dans l’ordre juridique, culturel et religieux de l’Algérie contemporaine.
Années 1990 : radicalisation et guerre civile L’année 1988 marque un tournant dans l’histoire de l’Algérie : à la suite du mouvement populaire et de sa répression par l’armée, le président Chadli Bendjedid instaure l’ouverture politique avec la nouvelle constitution du 5 juin 1989, mettant fin au système à parti unique et autorisant la pluralité politique. Les élections législatives de décembre 1991 voient la victoire de la Front Islamique du Salut (FIS), déclenchant la contestation de l’armée et l’annulation des résultats, ouvrant la voie à la « décennie noire » de violence et de guerre civile. Le conflit est marqué par l’assassinat du président Mohamed Boudiaf en 1992 et une vague de terrorisme ciblant civils et journalistes, faisant près de victimes selon les bilans officiels. Les groupes islamistes justifient leurs actions en mobilisant l’islam à des fins politiques, cherchant à « islamiser l’État » et à imposer un ordre social basé sur la charia. Durant cette période, une branche armée du salafisme se constitue, donnant naissance au Groupe islamique armé (GIA) puis au Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC), qui deviendra Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI). Cette phase associe pour une partie de l’opinion publique le terme « salafisme » au jihadisme. En dépit de l’action sécuritaire et des opérations de contrôle, les groupes armés trouvent refuge dans les montagnes et étendent leurs liens à la région du Maghreb, notamment après le printemps arabe.
Politiques de réconciliation nationale Au cours de la décennie noire, plusieurs initiatives législatives furent mises en place pour tenter de mettre fin aux violences et de réintégrer les combattants islamistes dans la société. La première d’entre elles fut la loi sur la clémence (en arabe : قانون الرحمة), adoptée le sous la présidence de Liamine Zéroual. Cette mesure visait à encourager les membres des groupes armés islamistes à déposer les armes en échange d’un allègement des peines ou d’une amnistie totale pour ceux n’ayant pas commis de crimes. Environ islamistes répondirent à cet appel, mais la branche politique islamiste critiqua le texte pour son absence de concertation et son incapacité à traiter les causes profondes de la crise. La loi ne parvint pas à mettre un terme aux violences, qui s’intensifièrent dans plusieurs régions du pays, et le président Zéroual annonça en 1998 la réduction de son mandat et l’organisation d’élections anticipées.
En 1999, le président Abdelaziz Bouteflika lança une nouvelle initiative baptisée loi de la concorde civile (en arabe : قانون الوئام المدني), qui marqua une étape majeure dans le processus de sortie de crise. Ce texte, adopté quelques mois après son élection, faisait suite à des négociations avec la direction de l’Armée islamique du salut (AIS), branche armée du Front islamique du salut (FIS). Il prévoyait une amnistie générale pour les membres de l’AIS à condition qu’ils déposent les armes et réintègrent la vie civile. Près de combattants abandonnèrent la lutte armée et l’AIS annonça officiellement sa dissolution, ce qui permit une nette réduction des violences, même si d’autres groupes armés, tels que le Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC), poursuivirent les attaques.
Afin de clore définitivement le dossier de la crise sécuritaire, Bouteflika lança en 2005 la Charte pour la paix et la réconciliation nationale (en arabe : ميثاق السلم والمصالحة الوطنية), approuvée par référendum en septembre de la même année. Cette charte étendait les mesures de la concorde civile en prévoyant une amnistie générale pour les combattants, à l’exception de ceux impliqués dans des massacres collectifs, et des indemnisations pour les victimes des groupes armés ainsi que pour les familles de disparus. Selon les organisations de défense des droits de l'homme, environ combattants bénéficièrent de ces dispositions, soit par un pardon complet, soit par un allègement de peine, et plusieurs milliers de familles furent indemnisées. La charte laissait également la possibilité au président de prendre des mesures complémentaires, et des redditions se poursuivent encore aujourd’hui.
Période contemporaine Depuis les années 2000, le salafisme en Algérie est majoritairement de tendance quiétiste, privilégiant la prédication, l’éducation religieuse et la mise à distance de l’action politique. Cette orientation, qui se présente sous la bannière de la « non-contestation de l’autorité », a favorisé l’implantation du mouvement dans de nombreuses mosquées à Alger, Constantine, Boumerdès, en Kabylie et dans le Sud du pays.
La figure la plus influente de ce courant est le cheikh Mohamed Ali Ferkous, longtemps associé au madkhalisme avant de s’en démarquer en 2017. Reconnu pour son érudition, il mène une action discrète, refuse la médiatisation et interdit la photographie. Ses fatwas, parfois controversées, portent aussi bien sur des sujets de société – interdiction temporaire de la « zalabia » ou du « cachir » – que sur des questions de gouvernance religieuse, allant jusqu’à tolérer certaines pratiques administratives jugées répréhensibles si elles permettent de préserver la foi. Sa doctrine se caractérise par une définition restrictive du sunnisme (Ahl al-Sunna wa-l-Jama‘a), excluant soufis, Frères musulmans, ash‘arites et mouvements politiques ou démocratiques, et prônant l’obéissance stricte aux gouvernants.
Autour de Ferkous gravitent d’autres figures comme Azeddine Ramadani, Najib Jerwah ou Réda Bouchama, qui animent des halakate et des cours de ʿAqîda, de fiqh ou de tafsir dans les mosquées et sur internet. Ce programme structuré vise à contrôler le fait religieux, allant parfois jusqu’à exercer des pressions sur les imams récalcitrants ou à construire des mosquées concurrentes dans les zones où ils rencontrent de la résistance.
Le mouvement mène également une offensive idéologique contre le soufisme, le Mawlid Ennabaoui et l’islam traditionnel d’Algérie, qu’il qualifie d’« innovations ». Ils s’attaquent à l’ibadisme et aux confréries soufies comme la Tijaniyya, ce qui fait craindre une montée des tensions confessionnelles. Cette dynamique inquiète l’Association des oulémas musulmans algériens, qui la juge dangereuse pour l’unité nationale, et a conduit le ministère des Affaires religieuses et des Wakfs à rappeler aux salafistes la nécessité de ne pas prononcer d’excommunications (takfir) à l’encontre des autres courants.
Les cheikhs salafistes d’Algérie réfutent ce qu’ils considèrent comme des campagnes de diffamation visant leur méthodologie, qu’ils présentent comme préservant l’islam tel qu’enseigné par la tradition prophétique. Ils estiment que les accusations décrivant le salafisme comme un danger pour l’Algérie ou l’assimilant à des courants déviants visent à en ternir l’image. Selon eux, le salafisme constitue une voie de science et de stabilité, ayant contribué à préserver la religion de la communauté, notamment en Algérie à travers l’héritage de l’Association des oulémas musulmans. Ils rappellent que leurs orientations ont permis d’éloigner de nombreux jeunes de la violence durant les années de crise et affirment que leur courant s’oppose aux pratiques et idéologies qu’ils jugent contraires à la tradition islamique.