Le Continent du Tout et du presque Rien est un roman de l'écrivain franco-togolais Sami Tchak, publié en 2021 aux éditions Jean-Claude Lattès. Il décrit sur un ton humoristique le regard que porte sur lui-même et sur son parcours un ethnologue français ayant exercé en Afrique, et appelle ainsi à se questionner sur le caractère fantasmé ou pas du regard qu'Européens et Africains portent sur ce continent.

Le roman reçoit le Prix Ivoire pour la littérature africaine d'expression francophone en 2022.

Présentation

Résumé Dans un double récit, le narrateur, Maurice Boyer, ethnologue français parvenu à l'âge de la retraite, fait le bilan de sa vie, et notamment de sa vie professionnelle. Sont traités les interrogations qui émergent au fur et à mesure qu'il retrace son parcours, qui s'inscrit dans une perspective d’une cinquantaine d’années de théories anthropologiques, ethnographiques et sociologiques sur l’Afrique.

Conjointement, en abyme, le narrateur retrace son expérience au Togo à partir de 1970, dans le pays tem où, jeune étudiant, il est parti justement étudier sur son terrain de recherche les habitants. Ayant appris à parler la langue tem, il y est bien accueilli. Initié aux règles de vie de cette communauté, il y vit des expériences sexuelles et des échanges intellectuels. Il a notamment des échanges quotidiens avec le chef du village, qu'il considère un temps comme un homme gratuitement cruel, que ce soit dans ses relations brutales avec ses femmes, ou lors de ses manifestations d'autorité comme le jour où il convoque les habitants du village pour assister au supplice d'un bouc, bouc qui lui a fait l'affront de venir brouter du maïs dans son jardin. Maurice Boyer a des convictions, dont celle de bien connaître cette partie de l'Afrique, mais elles sont remises en cause, bousculées par ses interlocuteurs et ses observations :

Personnages alt=Portrait de Sami Tchak à 51 ans, en 2011.|vignette|upright=0.7|Le fils du forgeron du village, devenu grand, Aboubakar Tcha-Koura. alt=Dessin crayonné des seuls yeux, porteurs de lunettes.|vignette|upright=0.7|Les yeux de Claude Lévi-Strauss, un des personnages débattant de son regard sur l'Afrique. Maurice Boyer, appelé« Morou » par les habitants du village de Tèdi, se lance dans des études d'ethnographie en hommage à sa sœur qui lui a offert le livre Afrique ambiguë de Balandier avant de se suicider à 16 ans. Aurélie La Châtaigne, son épouse. Autrefois amante de Bababar N'Dyaie. Elle a fait découvrir à son mari l'œuvre d'Odette du Puigaudeau. Babar N'Dyaie, ethnologue sénégalais de fiction, élève de Claude Lévi-Strauss. Il a de nombreux échanges avec Maurice Boyer, est plus passionné par la vie réelle d'Odette du Puigaudeau que par ses romans. Il meurt prématurément lors d'un voyage d'étude au centre de la Mauritanie. Asmanou Wouro-Tou, chef du village de Tèdi, polygame, jaloux de l'amitié entre Morou et l'imam du village. Il considère que la thèse que Maurice Boyer est en train de rédiger est une œuvre de fiction, et lui fournit du matériel ethnographique percutant : . Alfa Idrissou, imam de Tèdi. Il a fait ses études à la Sorbonne, a été proche de Jean Genet qui le surnomme Seck quand il en fait un personnage de Notre-Dame des Fleurs. Devient ami de Borou et le personnage central de sa thèse. Il exprime de sérieux doutes sur la représentation de Dieu, dont il considère qu'il n'est qu'une invention des êtres humains, qui l'ont décrit à leur image : . Autres personnages : tous les africanistes (historiens, sociologues, ethnologues) et personnes célèbres jouant leur propre rôle (voir sections suivantes). Avec sans doute le plus essentiel pour l'auteur, le fils du forgeron, Aboubakar Tcha-Koura.

Thèmes Le thème principal de l'ouvrage est celui de la représentation de l'Afrique, au travers de l'un des moyens ayant mené à cette représentation, l'ethnologie. Le personnage principal dit aborder les traces des dans cette vision de l'Afrique par des Européens, aux côtés de celle restituée par des intellectuels locaux tels que. L'auteur dresse un panorama des idées et discours sur l'Afrique apparus dans les études postcoloniales, en citant la multitude de concepts ayant servi de cadre de lecture – panafricanisme, afropessimisme, néocolonialisme, mais aussi « fermentation », « empoubellement », « nostalgie douloureuse »… – ainsi que des pans de l'histoire de l'Afrique, telle l’extermination des Hérero en Namibie.

La question du patriarcat est aussi convoquée à plusieurs reprises, que ce soit via les brutalités du chef du village vis-àvis de celles de ses femmes qu'il apprécie le moins, ou via le rôle paternel que Maurice Boyer adopte auprès de sa jeune amante Safiatou, sans parler de la figure autobiographique et omniprésente du père, apparaissant via le nom du forgeron du village tem, Métchéri Salifou Tcha-Koura.

Enfin, inévitablement, se posent des questions d'identité, sur l'axe observateur/observé, pour l'ethnologue et les Africains ayant quitté l'Afrique.

Genèse alt=Tzvetan Todorov compulsant un livre.|vignette|upright=0.7|Un des inspirateurs du livre, Tzvetan Todorov. (Strasbourg, 2011). alt=Edward Saïd vu de profil.|vignette|upright=0.7|Un autre inspirateur : Edward Saïd, Américain d'origine palestinienne auteur de L'Orientalisme, livre jugé fondateur des études post-coloniales. alt=Photo de face.|vignette|upright=0.7|Valentin-Yves Mudimbe en 2013, l'auteur de L'invention de l'Afrique, autre source d'inspiration. Pour décrire les relations entre Européens et Africains, Sami Tchak dit s'être appuyé sur les travaux de Tzetvan Todorov consacrés à la question coloniale, notamment sur son ouvrage Nous et les autres (1989) qui l'a beaucoup inspiré, et qu'il cite dans le roman. Il indique que les relations entre Occident et ses colonisés, sujet de réflexion dans lequel s'inscrit le roman, se sont fait dans un contexte de conquête, et que s'il y a eu rencontre avec fécondation mutuelle, cela ne doit pas faire oublier que

Trois autres sources d'inspirarion déclarées sont les livres Afrique ambigüe de Georges Balandier, L'Orientalisme, d'Edward Saïd, et un ouvrage découvert sur le tard car récemment traduit en français, L'Invention de l'Afrique de Valentin-Yves Mudimbe.

Le titre est une référence directe et volontaire à Le je-ne-sais-quoi et le presque-rien, de Vladimir Jankélévitch. La question de l'identité complexe d'un écrivain dit « Africain » mais surtout lu en France est aussi traitée dans le roman via le personnage de Safiatou.

Style et structure narrative L'ouvrage est empreint d'humour et d'ironie. Alors que la structure narrative fait commencer le livre par un récit très sobre du personnage principal, Tchak se moque rapidement des africanistes et de leur entre-soi satisfait qui mène à des titres de colloque tel que « Relire l’Afrique à la lumière de la pensée d’Edouard Glissant. Rhizomisation archipélique et créolisation en temps du virtuel Tout-Monde. Sociologie d’un déconstructionnisme aléatoire et réification des concepts de l’altérité. Créolisation problématique et pensée décoloniale. Perspectives et blocages épistémologiques ».

La seconde partie du récit laisse la place aux débats que mène Maurice Boyer, devenu professeur, dans , et fait apparaître tous ces spécialistes de l'Afrique qui exposent leurs concepts au travers de personnages bien réels, de Léopold Sédar Senghor et Édouard Glissant à Pascal Blanchard et Gauz.

Analyse

Place du roman dans l'œuvre de Sami Tchak Le livre, douzième roman de Sami Tchak par ailleurs auteur de quatre essais, s'inscrit dans la seconde partie de l'oeuvre de Sami Tchak, qui à partir de 2011 a résolument ancré ses personnages en Afrique.

Le livre est à forte composante autobiographique. À la fois par sa localisation en Afrique dans son village natal, par la présence du forgeron et de son fils Aboubakar Tcha-Koura, dont l'auteur dit qu'il s'agit de sa véritable identité. C'est par ailleurs la troisième fois que Sami Tckak, ethnologue de formation après des études suivies à Paris, et exerçant en France, se met dans la peau d'un personnage blanc. C'était déjà le cas dans Al Capone le Malien, où il s'incarnait sous les traits du jeune journaliste René Chérin, puis dans L’Ethnologue et le Sage, où il apparaissait déjà sous ceux de Maurice Boyer, dont c'est donc la seconde apparition dans ses romans. Ce choix permet à l'auteur de mettre de côté la question de la couleur de peau, pour mieux se consacrer à la « verticalité », cette vue du haut vers le bas propre aux dominants, une verticalité du regard dont l'auteur est pratiquant dans le cadre de ses recherches ethnologiques, lorsque par exemple il se livre en Amérique du Sud à des études sur la prostitution.

Réception critique dans les médias L'ouvrage est salué au sein de la presse française, par Le Point, Marianne, Le Monde, qui se sont tous les trois dit séduits. Valérie Marin, du Point, y voit , . Pour Frédérique Briard, de Marianne, il dresse . Sami Tchak, en introduisant ces concepts souvent avec une pointe d’ironie, toujours avec nuance, cerne . Pour Kidi Bebey, du Monde, le livre, déconcertant par son sujet comme par son traitement, à l'égal des autres livres de Tchak, dans sa tentative de répondre à la question « Qu'est-ce que l'Afrique ? », , dans un teinté de saillies savoureuses, et finalement .

À Madagascar, le critique Elie Ramanankavana sur le site nocomment en fait un compte-rendu mitigé, pour des raisons de forme, en raison d'une rupture de l'athmosphère onirique lorsque, à la fin de la seconde partie, l'ethnologue rentre en France. Il trouve que le , tout en indiquant que et qu'il faisant qu'il mérite d'être lu.

Sur le site de la diaspora africaine Africultures, Annie Ferret au contraire, après une longue analyse, considère que , tout en concluant que le livre . Notes et références

Notes

Références

Bibliographie

Catégorie:Roman paru en 2021 Catégorie:Roman de langue française Catégorie:Littérature togolaise Catégorie:Roman sur les sciences humaines et sociales