Le musée, jardin et bibliothèque de Winterthur (Winterthur Museum, Garden and Library) est situé sur le domaine historique de Winterthur, dans la vallée du Brandywine, dans l’État du Delaware, aux États-Unis. Établi au comme résidence privée et exploitation agricole, le domaine est aujourd’hui principalement connu pour accueillir ce musée, l’un des plus importants consacrés aux arts décoratifs américains. Il est étroitement lié à l’histoire de la famille du Pont, en particulier à Henry Francis du Pont, qui transforma la propriété familiale en musée ouvert au public à partir de .

Historique

Origines familiales et acquisition du site À l’origine, le projet d’Éleuthère Irénée du Pont et de sa famille consiste à établir une manufacture de poudre noire dans la vallée du Brandywine, une entreprise qui se développe et prospère au cours du . Afin de surveiller la production, la famille décide de s’installer à proximité des usines situés en contrebas. C’est alors que la première demeure familiale, , du même nom que la manufacture, est construite en 1802.

L’industriel français Éleuthère Irénée du Pont poursuit par la suite l’acquisition de terres dans les environs. La propriété sur laquelle s’élève aujourd’hui le domaine de Winterthur faisait partie des terrains acquis par Éleuthère Irénée du Pont entre et dans la vallée du Brandywine ; il s’agit alors de terres agricoles vallonnées et boisées, principalement destinées à l’élevage d’ovins.

En , ses héritiers cèdent environ à Jacques Antoine Bidermann et à son épouse Evelina Gabrielle du Pont, afin qu’ils y établissent leur domaine.

La période Jacques Antoine Bidermann (1837-1867)

thumb|245x245px|Photographie de Jacques Antoine Bidermann.

Jacques Antoine Bidermann est un homme d’affaires d’origine suisse et française, associé de longue date d’Éleuthère Irénée du Pont. Issu d’une famille suisse liée à une lignée implantée à Winterthour, il grandit dans cette ville, où il reçoit sa formation. Son père, Jacques André Bidermann, avait commencé à investir dans la société fondée par Pierre Samuel du Pont (Du Pont de Nemours, Père, fils, Cie) et réalisa de nombreux placements dans les entreprises de la famille.

Lorsque Éleuthère Irénée du Pont entreprend d’établir une manufacture de poudre aux États-Unis, Jacques Antoine Bidermann figure parmi les principaux actionnaires du projet. À la suite de difficultés financières rencontrées par l’entreprise, les actionnaires l’envoient aux États-Unis afin d’examiner la situation sur place, marquée par plusieurs échecs commerciaux et des soupçons de malversations. Son rapport contribue à lever les accusations pesant sur Éleuthère Irénée du Pont.

Bidermann demeure ensuite aux États-Unis, où il épouse en Evelina Gabrielle du Pont. Le couple s’installe alors à Hagley House. Devenu associé d’Éleuthère Irénée du Pont, Jacques Antoine Bidermann joue un rôle central dans la gestion des entreprises de la famille. À la mort d'Éleuthère Irénée du Pont, en , il assure provisoirement la direction de l’entreprise, jusqu’à ce que les fils d’Éleuthère Irénée du Pont soient en mesure d’en prendre la responsabilité.

En , le couple se retire des affaires industrielles afin de fonder un domaine agricole et d’y établir sa résidence. À cette occasion, Jacques Antoine et sa femme acquièrent environ de terres issues de la succession d’Éleuthère Irénée du Pont. Le domaine est alors consacré à des activités agricoles, notamment la culture de la betterave à sucre et l’élevage de bovins de race Durham. Ils confient à l’architecte Nicolas Vergnaud la réalisation des plans de leur demeure, implantée sur l’une des parcelles connues sous le nom de Clenny Farm. Durant la construction, la famille réside dans une ferme aménagée à cet effet.

Entre et , les Bidermann font construire une maison de style néo-grec (Greek Revival), composée à l’origine d’un corps rectangulaire de trois étages en brique recouverte de stuc. Le domaine est conçu à la fois comme résidence et comme exploitation agricole moderne, intégrant des méthodes expérimentales de culture et d’élevage.

Après la mort d’Evelina Gabrielle du Pont Bidermann en , puis celle de Jacques Antoine Bidermann en , la propriété revient à leur fils, James Irénée Bidermann qui réside en France. Celui-ci la vendit en à son oncle Henry du Pont, à la suite d’une offre formulée par ce dernier.

Winterthur sous Henry du Pont et Henry Algernon du Pont (1867-1926)

Henry du Pont ne résida jamais de manière permanente à Winterthur, mais il entreprend d’importantes acquisitions foncières qui permettent ainsi d’agrandir le domaine, lequel atteignit progressivement plus de , tout en améliorant ses infrastructures. Son attachement à la propriété est à la fois patrimonial et familial : Winterthur a appartenu à sa sœur et à ses ancêtres, et il ne pouvait envisager que le domaine quitte le patrimoine de la famille. Il y voit également un lieu de résidence privilégié pour son fils, Henry Algernon du Pont, officier de carrière ayant servi durant la guerre de Sécession. Passionné d’agriculture et d’horticulture, Henry du Pont considère l’étendue et la diversité des terres comme un cadre idéal pour l’expérimentation agricole et végétale, notamment par le développement de cultures à partir de boutures.

vignette|Portrait d'Henry Algernon du Pont.|gauche|198x198px

Henry Algernon du Pont s’installe durablement sur le domaine en , à la suite de son mariage avec Mary Pauline Foster et engage dès lors une série de transformations destinées à agrandir et à moderniser la résidence. À la mort de son père, en , il hérite pleinement de la propriété. Entre la fin du et le début du , la demeure fait l’objet de plusieurs campagnes d’aménagement (notamment en , et entre et ), menées sous la direction de différents architectes. Ces travaux transforment la maison d’origine, de style néo-grec, en une vaste résidence de caractère éclectique, mêlant des influences néo-Renaissance inspirées de l’architecture française sous François et des éléments d’inspiration médiévale, comprenant de nouvelles ailes, des bibliothèques, des salons et de grands espaces de réception.

Parallèlement, le domaine poursuit son extension et demeure un centre agricole important, notamment pour l’élevage de bovins de race Holstein. Au début des années , Henry Algernon du Pont s’impose également comme un collectionneur de premier plan ; actif dans ce domaine depuis , il reçoit alors de nombreuses propositions d’acquisition de la part de particuliers et de marchands.

vignette|Portrait d'Henry Francis du Pont.|211x211px

Henry Francis du Pont et la transformation en musée Fils de Henry Algernon du Pont, Henry Francis du Pont naît à Winterthur en . Il poursuit ses études à l’université Harvard, où il développe un intérêt précoce pour les antiquités et commence à acquérir des objets anciens. À l’issue de sa formation, il s’installe en dans la demeure de son père à Winterthur. Très attaché à ce lieu, il déclara à ce sujet : « Je suis né à Winterthur et j’ai toujours aimé tout ce qui y est lié.»

Il réside également à New York, notamment à Southampton, sur Long Island, où il fréquente les musées comme le Metropolitan Museum of Art qui en a décidé d’ajouter une section d’arts américains. Lors de ses visites, il découvre des collections d’arts décoratifs américains, une expérience qui contribue à orienter ses goûts de collectionneur. Lorsqu’il entreprend la construction de sa propre résidence, qu’il nomme Chestertown House, il y intègre des antiquités et des éléments architecturaux américains, en particulier des boiseries acquises à Chestertown, dans le Maryland. La maison est conçue autour de ces éléments d’origine, selon un principe visant à restituer le plus fidèlement possible les intérieurs historiques.

Après le décès de sa mère, il assume progressivement la responsabilité des jardins du domaine de Winterthur, tout en travaillant en étroite collaboration avec son père. En , il prend également en charge la gestion des activités agricoles. Il poursuit la tradition d’agriculture expérimentale du domaine, notamment par l’amélioration du troupeau de bovins Holstein, qui acquiert une reconnaissance à l’échelle nationale.

Parallèlement à ces responsabilités, Henry Francis du Pont multiplie les voyages, en particulier en Nouvelle-Angleterre, au cours desquels il acquiert de nombreux meubles et éléments architecturaux américains. Sa collection connaît une croissance rapide et compte environ 12 000 objets dès . Son intérêt porte non seulement sur le mobilier, mais aussi sur les décors intérieurs, tels que des boiseries complètes et des pièces architecturales entières.

À la mort de Henry Algernon du Pont en , Henry Francis du Pont hérite de Winterthur. Collectionneur majeur d’arts décoratifs américains, il entreprend dès une transformation progressive de la demeure afin d’y installer des intérieurs historiques provenant de bâtiments américains des au . Ce projet débute par le transfert à Winterthur de panneaux et de boiseries initialement installés à Chestertown House, jugés trop sophistiqués pour cette résidence. Ces ensembles proviennent notamment de demeures situées à Chestertown et Centerville (Maryland), à Tappahannock (Virginie), de la maison Pickering dans le nord-est du Maryland, ainsi que de Belle Isle.

Dans ce contexte, Henry Francis du Pont confie en à l’architecte la conception d’une importante extension, qui double la superficie du bâtiment. Cette intervention marque le point de départ d’une série de campagnes d’agrandissement et d’harmonisation architecturale menées entre et , puis reprises après la Seconde Guerre mondiale. En , il ouvre officiellement Winterthur au public en tant que musée, tout en continuant à résider sur le domaine dans une maison distincte.

Architecture

Au

La maison d'origine ( 1839-1842) La maison d’origine porte le nom de Winterthur, en hommage à la demeure de la famille de Bidermann située en Suisse. C’est donc à cette période que le domaine du Delaware adopte cette appellation. Les plans de cette demeure sont dessinés par l’architecte français Nicolas Vergnaud.

L’édifice présentait un style néo-grec alors dominant aux États-Unis. Il se composait d’un volume rectangulaire symétrique de trois étages, comprenant une dizaine de pièces. Les façades, enduites de stuc, étaient surmontées d’un toit plat, et l’entrée nord était marquée par une porte-cochère d’inspiration dorique. Cet état primitif est notamment connu grâce à des photographies datant de la fin du , qui témoignent de l’emploi d’un vocabulaire architectural classique, notamment par l’usage de colonnes en façade ou d’une corniche.

La maison était implantée sur une élévation dominant une vallée. Une véranda aménagée au sud offrait une vue dégagée sur la vallée de Clenny Run. Avant la construction de la demeure principale, Bidermann fait rénover une ferme existante, qui servit de logement au couple pendant la durée des travaux.

Aujourd’hui, cette partie de l’édifice est intégrée à ce qui constitue le corps central du musée, au sein de la zone regroupant les salles chinoises et Empire.

Transformations au Sous l’impulsion d’Henry Algernon du Pont, la demeure fait l’objet de plusieurs transformations à partir de 1884. La toiture plate d’origine fut remplacée par une toiture pentue en tuiles, ponctuée de grandes lucarnes et de cheminées en brique, afin de conférer à l’édifice une apparence médiévale et d’accentuer sa verticalité.

Les façades furent également modifiées : la porte cochère d’inspiration grecque est supprimée et remplacée par une porte cochère de style gothique tardif, participant à l’évolution stylistique de la maison.

Les grandes extensions du

Sous Henry Algernon du Pont