La Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC) est une association d'éducation populaire et de découverte de la foi catholique pour les jeunes. Au , elle est un mouvement de masse de jeunes du milieu ouvrier qui souhaitent transformer leur milieu de vie et évangéliser leurs camarades, avec l’aide de prêtres. L’organisation, qui a aussi son pendant féminin, la JOCF, fait partie de l'Action catholique spécialisée. Son importance et son influence diminuent à partir des années 1980.

Le mouvement a évolué tout au long de son histoire, selon les périodes : 1926-1945 : Une première phase de développement rapide, où la JOC affirme sa mission apostolique et sociale en conformité avec la doctrine de l'Eglise, puis traverse victorieusement la guerre. 1945-1968 : L'apogée de l'influence jociste se caractérise par une redéfinition de l'apostolat par le témoignage et une collaboration avec le mouvement ouvrier. 1968-2000 : Le mouvement gagne son indépendance vis-à-vis des évêques et intègre définitivement le mouvement ouvrier, mais perd une partie de ses militants et de son influence dans la société et dans l'Eglise.

Fondation et essor du mouvement : la (1926-1939)

Contexte social et religieux

Contexte social Le est le temps des premières révolutions industrielles et du capitalisme tout-puissant qui, sans barrières législatives, plonge la population ouvrière dans la misère. Au tournant du , les travailleurs ont bénéficié de la suppression des injustices les plus criantes (travail des enfants), de quelques initiatives privées (œuvres patronales) et politiques publiques (émergence du logement ouvrier, de l’apprentissage, des soins), mais leur condition reste toujours précaire.

La vie est rude : la tuberculose fait des ravages (environ morts par an en France à la fin du )., la protection sociale publique est embryonnaire et il manque cruellement de logements adaptés aux familles ; les conditions de travail sont tout aussi pathétiques : bas salaires, quasi-absence de conventions collectives, droit syndical contesté, peu de congés, travail à la force des bras par manque de machines…

Dans ce contexte, la jeunesse est encore plus frappée. Le travail commence ordinairement dès l’âge de (fin de la scolarité obligatoire). Les enfants sont souvent privés d’apprentissage, relégués aux tâches les plus ingrates, et victimes de bizutage de la part des adultes.. La condition féminine est encore plus stigmatisée. Les jeunes sont particulièrement touchés par le chômage lors de la crise économique internationale qui atteint la France en 1931. Il faut attendre le Front populaire pour que les ouvriers voient leur sort nettement amélioré, notamment par l’obtention des deux semaines de congés payés..

Contexte religieux Face à ces misères, un certain nombre de catholiques ont tenté, dès le , d’apporter des remèdes. L’inquiétude gagne l’Église au fur et à mesure que la classe ouvrière se détache de la religion. En 1891, le pape Léon XIII lance un appel solennel en faveur des travailleurs, dans la lettre-encyclique Rerum novarum.. Une élite d’aristocrates et patrons catholiques regroupent les ouvriers dans des syndicats mixtes, comme l’Œuvre des cercles catholiques d'ouvriers de René de La Tour du Pin. Une partie de ces mouvements sont toutefois combattus par les catholiques intégristes, ce qui aboutit notamment à la dissolution du Sillon, mouvement populaire créé par Marc Sangnier..

Au début du , une partie du clergé est doublement inquiète car elle se rend compte que la « déchristianisation » progresse à grands pas, quoiqu’inégalement selon les régions, ce qui vaut plusieurs rapports alarmants et conduit au développement de la sociologie religieuse (Gabriel Le Bras). Les causes en sont multiples (sécularisation des institutions, transition urbaine…) mais l’Église s’inquiète particulièrement des forces communistes, qui propagent une propagande anticléricale.. De plus, les enquêtes statistiques révèlent qu’une partie de ceux qui se déclarent catholiques n'assistent à la messe que de façon irrégulière..

L’expérience belge C’est dans ce contexte qu’un jeune prêtre belge, Joseph Cardijn, commence à rassembler avant la guerre de jeunes travailleurs au sein de sa paroisse. Se rendant compte que les œuvres de piété traditionnelles ou les cercles d’études de jeunes gens ont trop peu de succès auprès de ce public, il crée à Laeken (banlieue de Bruxelles) un groupe exclusivement composé d’ouvriers, pour que ceux-ci prennent eux-mêmes en charge leurs problèmes. Avec l’aide des jeunes Fernand Tonnet et Jacques Meert, il lance ainsi la en 1919. C’est en 1924 qu’il achève l’élaboration de son modèle, qui prend alors le nom de Jeunesse ouvrière chrétienne..

Le mouvement se heurte d’abord à l’hostilité des évêques belges, qui se méfient de toute organisation ouvrière. Cardijn se rend alors à Rome en 1925 et obtient le soutien de Pie XI, à l’issue d’un échange mémorable : ..

Le modèle français À Clichy, ville communiste des faubourgs parisiens, Georges Guérin, qui vient de prendre sa charge de vicaire à l’église Saint-Vincent-de-Paul, se trouve confronté aux mêmes difficultés initiales que Cardijn. Au cours d’un passage à Vanves chez les jésuites de l’Action populaire, un groupe de religieux travaillant sur les questions socio-économiques, il prend connaissance de l’initiative de Cardijn par l’abbé Danset, son ancien aumônier militaire. Il est illuminé par le principe, et se procure aussitôt depuis la Belgique le Manuel de la JOC et le Bulletin des dirigeants, qui lui permettent de trouver la réponse aux problèmes qu’il se posait..

Il rassemble à son tour plusieurs jeunes, et organise avec eux la première équipe jociste. Ils se retrouvent à quatre (Georges Quiclet, comptable, un camionneur, un ajusteur, un arpète) dans l’appartement de Guérin, au 7, rue de Landy (non loin de la gare Saint-Lazare) pour discuter de leur vie ouvrière. Le premier tract, intitulé Jeunesse ouvrière, sort en . La première réunion de propagande a lieu le , et conquiert aussitôt 70 jeunes travailleurs.

Essor du mouvement Guérin se met en relation avec l’abbé Étienne Ernoult, qui a déjà constitué une équipe jociste à Moulins-Lille, grâce à sa proximité géographique avec le mouvement belge. Cardijn accomplit plusieurs visites en France pour encourager le mouvement naissant. Invité en au congrès de l’Union des œuvres à Reims, il donne sa bénédiction solennelle. Cet événement garde le nom de . Le premier congrès national a lieu le , à Montmartre.

Le mouvement prend rapidement de l’ampleur, mais doit surmonter plusieurs obstacles. Le premier est l’incompréhension d’une bonne partie du clergé français, qui n’imagine pas un instant que des jeunes puissent agir librement sans la direction du prêtre ou du notable. Le deuxième provient des communistes et socialistes, qui attaquent les jocistes et leur programme social, sous prétexte qu’il détourne les travailleurs de la lutte politique et intellectuelle. Fernand Bouxom, deuxième jociste de France, raconte dans ses mémoires comment l’hostilité réciproque conduisait parfois aux bagarres et coups de poing dans la rue ou dans les réunions publiques.. La CFTC est elle aussi réticente, quoique brièvement, à laisser se développer une organisation de jeunes travailleurs, alors qu’elle lance elle-même ses équipes de jeunesse syndicaliste.

Le conflit le plus sérieux éclate avec l’Association catholique de la jeunesse française (ACJF), qui représente officiellement l’Action catholique en France et compte déjà des ouvriers dans ses rangs. Cependant la structure socio-hiérarchique et la pédagogie traditionnelle de ce mouvement âgé sont très éloignées de l’intuition jociste. Les partisans de la JOC engagent alors une lutte pour obtenir la reconnaissance de leur mouvement. L'abbé Jean Boulier, l'un de ses pionniers, est cependant écarté par ses supérieurs jésuites.. Les débats qui s'engagent ensuite avec l’ACJF, âprement défendue par son président François de Menthon, sont houleux. Tous s’accordent pour vouloir l’unité, mais l’ACJF souhaite intégrer la JOC dans son organisation, alors que la JOC réclame son autonomie. Par l’entremise de plusieurs acteurs, dont le chanoine Pierre Gerlier, secrétaire des œuvres du diocèse de Paris et ancien président de l’ACJF, un compromis est trouvé en . La JOC conserve son autonomie tout en étant juridiquement rattachée à l’ACJF.

Le mouvement peut alors puiser de nouveaux membres au sein des ex-Équipes ouvrières de l’ACJF. Leur président, Jean Mondange, devient secrétaire général de la JOC. Le recrutement se fait dans toute la France, au fur et à mesure que de nouveaux prêtres sont mis au courant au moyen de la Lettre aux aumôniers ou des très nombreux déplacements en France de Guérin (plus de 300 avant la guerre). Ces religieux, jeunes vicaires pour la plupart, fondent à leur tour des sections jocistes dans leur paroisse, en repérant les meilleurs garçons, généralement issus du patronage. Chaque jeune recruté joue à son tour le rôle de propagandiste auprès de ses camarades, ce qui explique la croissance spectaculaire du mouvement. Prêtres et premiers militants parcourent leur département pour leurs semblables du bien-fondé de la JOC.

Le mouvement s’étend d’abord depuis la région parisienne (86 sections au ) et le Nord-Pas-de-Calais (40 sections), province très catholique, mais où le patronat exerce encore une forte emprise sur l’Église et les ouvriers. (selon Cholvy ; les sources diffèrent pour l’Alsace, selon Launay). Lyon, Saint-Étienne et Toulouse font également rapidement partie des pôles jocistes. En revanche le mouvement ne s’implante pas à Limoges (terre historiquement déchristianisée depuis le ) ni sur la côté méditerranéenne avant les années 1930.

Il est difficile d’évaluer le nombre exact de jeunes touchés par le mouvement, du fait que les sources varient, et prennent parfois en compte indifféremment les , ou simples . En 1928, on compte environ militants jocistes. En 1933 la barre des adhérents est franchie. Ils sont en 1938 selon Michel Launay. Gérard Cholvy donne, pour l’année 1939, les chiffres suivants : adhérents, militants, sympathisants. 132 fédérations et 1230 sections selon Launay (confirmé par Cholvy-Hilaire, 1644 sections selon Rolande Trempé). Pour la même année, Jean Divo donne un chiffre d'adhérents (JOC-JOCF confondus) bien plus élevé : 270 000.. De son côté, Pierre Pierrard revendique 132 fédérations, jeunes dont militants, 2350 sections. Quels qu’en soient les chiffres exacts, en la croissance et le rayonnement du mouvement sont exceptionnels et frappent tous les contemporains, qui saluent le .

De même la Jeunesse ouvrière, dont le premier numéro paraît en , titre en 1930 à exemplaires, en 1939 à exemplaires ( selon Cholvy-Hilaire). calendriers jocistes sont vendus cette année.

Avant la guerre, le secrétariat de la JOC est situé successivement :

Au 278, boulevard Raspail, Paris Au 7, rue Saint-Vincent, Montmartre (au bord de la basilique du Sacré-Cœur) Au 12, avenue de la Sœur-Rosalie (près de la place d’Italie), définitivement (l’immeuble a été acheté grâce aux cotisations des militants).

La JOC féminine (JOCF)