upright=1.5|thumb|Localisation de Kanesh et des principaux sites de l'Anatolie hittite.

Kültepe (« Colline de cendres » en turc) est un site archéologique de Turquie, situé à une vingtaine de kilomètres au nord-est de Kayseri. Il correspond à l’ancienne ville appelée Kanesh (ou Kanish) et plus tard Nesha au Identifié d'abord par des fouilleurs clandestins y exhumant des tablettes cunéiformes à la fin du , il est fouillé régulièrement depuis 1948 et constitue une des principales sources d'informations sur les premières phases de l'âge du bronze en Anatolie.

Occupé depuis le milieu du (Bronze ancien), ce site est l'un des plus importants d'Anatolie dans la première moitié du (Bronze moyen). Le site est dominé par une ville haute, occupée sur toute la durée d'habitation du site, qui est le siège du pouvoir royal local et comprend des bâtiments publics monumentaux (notamment des palais et des temples). La ville basse est occupée seulement au Bronze moyen. Elle comprend les vestiges d'habitations ayant livré des milliers de tablettes rédigées par des marchands venus de la cité d’Assur et établis dans le quartier marchand (kārum) de Kanesh entre la seconde moitié du et la fin du , pour obtenir de l'argent et de l'or contre de l'étain et des étoffes. Ces sources fournissant une source de premier ordre sur le commerce à longue distance dans la Haute Antiquité, Kanesh étant alors le centre d'un réseau commercial établi par les marchands assyriens dans toute l'Anatolie centrale et maintenant des contacts permanents avec leur cité d'origine.

Le site est déserté au et ne semble pas occupé durant l'époque hittite. Il renaît au début du durant l'âge du fer. Sa dernière période d'occupation notable remonte aux époques hellénistique et romaine, quand s'y constitue une cité, après quoi le site ne semble plus habité que de manière résiduelle.

Situation régionale

Le site de Kültepe est situé en Cappadoce dans la plaine de Kayseri, aux pieds du mont Erciyes. Le principal fleuve de la région, le Kızılırmak, coule plus au nord, recueillant les eaux de divers affluents. Le cours d'eau Sarımsaklı coule au sud du site de Kültepe et a formé la terrasse alluviale sur laquelle il se situe. La plaine de Kayseri est aujourd'hui particulièrement fertile (la région étant surtout steppique), mais elle a par le passé été plus marécageuse.

La situation du site est avantageuse dans l'Antiquité, puisqu'il est situé sur la route entre l'Anatolie centrale et Malatya (Arslantepe), rejoignant le cours supérieur de l'Euphrate et par là diverses routes conduisant à la Mésopotamie. Diverses passes à travers les monts Taurus permettent également de rejoindre les régions méditerranéennes.

Redécouverte, fouilles et études

Les premières fouilles sur le site de Kültepe sont le fait de fouilleurs clandestins, durant la seconde moitié du . Ces tablettes, vendues sur le marché de Kayseri à partir de 1881, attirent l’attention de chercheurs, qui repèrent qu’elles proviennent d’un seul et même site, correspondant à l’antique Kanesh. Benno Landsberger identifie en 1924 le site comme étant celui de Kültepe, dont le tell a déjà été fouillé sans succès par le français Ernest Chantre (1893-94) et l'allemand Hugo Winckler (1906) qui cherchaient également l'origine des tablettes. L’année suivante, le philologue tchèque Bedřich Hrozný est finalement orienté vers la zone de la ville basse, l’ancien quartier marchand (le kārum), où il trouve un millier de tablettes confirmant l'origine des archives fouillées de manière irrégulière.

Le site est laissé aux fouilleurs clandestins et aux paysans locaux qui y prennent de la terre, puis les archéologues turcs de l'université d'Ankara entreprennent des fouilles régulières à partir de 1948, sous la direction de et de . Les missions sont annuelles depuis 1952, et concernent la ville haute comme la ville basse. À partir de 2006, les fouilles du site passent sous la direction de Kutlu Emre et de Fikri Kulakoğlu. En plus de mettre au jour de nouveaux bâtiments et des objets des diverses périodes d'occupation du site, elles permettent régulièrement la découverte de nouvelles tablettes de l'époque du comptoir assyrien, parfois plus d'un millier par année.

Les études sur Kültepe sont dominées par l'exploitation des tablettes assyriennes, mais elle ne se concentrent pas que sur cette seule période (les niveaux du Bronze ancien et des époques hellénistique et romaine ayant fait l'objet de nouvelles études) et ont pris un tournant pluridisciplinaire, en particulier après 2006, combinant les apports de l'archéologie et de l'épigraphie, mais aussi d'autres disciplines (archéozoologie, palynologie, géophysique, géomorphologie, archéométallurgie, dendrochronologie, génétique, etc.) pour faire progresser la connaissance du site et de son histoire. Depuis 2013, les spécialistes de ces diverses disciplines travaillant sur Kültepe se réunissent dans un colloque international (Kültepe International Meeting (KIM)) qui a lieu en principe tous les deux ans...

Morphologie et stratigraphie thumb|Plan du site de Kültepe, divisé entre la ville haute de forme circulaire et la ville basse abritant le « comptoir » des marchands assyriens.

Le site de Kültepe est divisé topographiquement en deux parties : Une partie haute (ou colline, Tepe en turc et « Mound » en anglais) de forme circulaire, mesurant environ de diamètre et haute de . Il s'agit du centre politique et monumental de la cité, occupé de manière discontinue de l'âge du Bronze ancien jusqu'à l'époque romaine (il manque en particulier une occupation du Bronze récent, correspondant à la période de l'empire hittite). Les archéologues ont distingué 18 niveaux d'occupation. Les villageois locaux ont creusé profondément dans la colline en plusieurs endroits pour prendre de la terre servant pour des constructions ou des jardins, endommageant les structures antiques, ce qui fait qu'un tiers de l'acropole est impropre aux fouilles archéologiques. Une ville basse, qui s'étend autour de la partie haute au nord, à l'est et au sud, avec une forme de croissant de de diamètre (la partie ouest étant couverte par les marécages du lac Engir). Elle est occupée seulement environ 250 ans durant le Bronze ancien, comprenant 4 niveaux. C'est en particulier là que se trouve (sur une terrasse dans la partie nord-est) le quartier où résident les marchands assyriens (et qui a livré leurs archives), karūm (mot akkadien signifiant « quai » et désignant en général un comptoir marchand), terme qui sert souvent à désigner par extension toute la ville basse.

Ville haute/Colline Ville basse/Kārum Période 18 — Bronze ancien I 17–14 — Bronze ancien II 13–11 — Bronze ancien III 10 IV Bronze moyenà partir de v. 2100/2050 av. J.-C. 9 III Bronze moyen 8 II Bronze moyen/Karum II, période de présence des marchands assyriensv. 1950/1925-1840 av. J.-C. 7 Ib Bronze moyen/Karum Ib, période de présence des marchands assyriensv. 1840-1700 ou plus tard (?) 6 Ia Bronze moyen/Karum Ia, période de l'ancien royaume hittite Interruption de l'occupation 5–4 — Âge du fer, période néo-hittite Interruption de l'occupation ? 3 Nécropole Époque hellénistique 2–1 Nécropole Époque romaine vignette|Idole-plaquette à deux têtes (-3000 / -2200), Musée du Louvre.

La cité au Bronze ancien thumb|Idole en albâtre du Bronze ancien. Musée des civilisations anatoliennes.

La citadelle de Kültepe est habitée au moins depuis le milieu du millénaire, durant l'âge du bronze ancien. Cette période correspond à trois phases de 8 niveaux sur l'acropole, courant la seconde moitié du même millénaire : 18 (Bronze ancien I), 17 à 14 (Bronze ancien II) et 13 à 11 (Bronze ancien III). Des traces de structures monumentales ont été identifiées sous les édifices du Bronze moyen, l'impression générale étant que la cité devient rapidement un centre important au moins durant la troisième phase, avec déjà une implication dans des échanges à longue distance la reliant avec la Mésopotamie.

Suivant un récit postérieur d'environ un millénaire, un souverain de Kanesh aurait participé à une révolte contre le roi mésopotamien Naram-Sin d'Akkad (v. 2254-2218) aux côtés d'autres souverains d'Anatolie. L'historicité de cet événement est à démontrer, mais il apparaît au moins grâce aux nombreux sceaux mis au jour dans le palais que Kanesh était alors en relations avec la Syrie et la Mésopotamie..

Les édifices et des tombes de la période ont livré du matériel archéologique, en particulier des phases II et III du Bronze ancien. Parmi les éléments caractéristiques de l'art local, en plus des céramiques, figurent des représentations en albâtre de déesses sur un trône tenant leurs seins, et surtout des idoles en albâtre de forme discoïde avec des cous allongés..

Le royaume de Kanesh au Bronze moyen

L'histoire du site devient plus claire grâce aux archives paléo-assyriennes de la première moitié du millénaire, correspondant à l'âge du bronze moyen, qui sont les premières sources écrites documentant « de l'intérieur » l'histoire de l'Anatolie centrale. Les tablettes proviennent en grande majorité du niveau Karum II, qui correspond à la période allant environ de 1945 à 1835 av. J.-C. Après un trou d’une vingtaine d’années dans les archives, dont la cause exacte n’est pas élucidée, un nombre moindre de tablettes nous sont parvenues du niveau Karum Ib, daté du Si ces sources documentent principalement les activités des marchands assyriens (voir section suivante), elles fournissent de manière généralement indirecte des informations sur la vie politique et la société anatoliennes de ces périodes. Ces éléments peuvent être combinés avec l'analyse des données matérielles issues des fouilles de Kültepe, qui sont les plus abondantes parmi les différentes périodes d'occupation du site, et d'autres sites contemporains d'Anatolie centrale, qui permettent de reconstituer la situation de la région avant l'émergence du royaume hittite.

L'Anatolie centrale et ses royaumes thumb|Les principales localités mentionnées dans les archives de Kültepe à l'époque des comptoirs assyriens. La localisation de plusieurs sites reste incertaine.

L'Anatolie centrale du Bronze moyen est fragmentée politiquement, divisé en plusieurs États. Le royaume de Kanesh présente comme ses voisins une organisation politique qui peut être caractérisée comme une cité-État : il est organisé autour de son centre principal, Kanesh, qui lui donne son nom et domine un territoire sur lequel se trouvent plusieurs villages. Il est dirigé par un souverain qui porte plutôt dans la documentation assyrienne le titre de « prince » (rubā'um, plutôt que celui de « roi » (šarrum). On trouve aussi dans la documentation de la période des « princesses » (rubātum), dont certaines dirigent seules leur royaume. Mais les souverains sont plutôt mentionnés dans les lettres par leur origine géographique : le souverain de Kanesh est « l'homme de Kanesh », celui de Wahshushana « l'homme de Wahshushana », etc..