vignette|Thomas Eakins - Arcadia, Metropolitan Museum of Art. Vers 1883. L'Arcadie américaine est la place occupée dans la culture, particulièrement en Amérique, par le thème de l'Arcadie.
Les colons en abordant les rives de l'Amérique sont porteurs de rêves et d'utopies, qu'ils soient messianiques, prophétiques ou philosophiques qui vont se concrétiser dans quelques mythes bien ancrés (Eldorado, Païtiti, Utopia). Le thème quasi utopique de l'Arcadie, véhiculé premièrement par Hésiode, Lucrèce et Virgile, va trouver à s'exprimer notamment chez Montaigne, Shakespeare, et dans l'esprit des colons Nord-Américains, comme Thomas Jefferson. L'Arcadie américaine s'est aussi exprimée dans certains toponymes tels que l'Acadie.
L'idéal pastoral chez Virgile, était de prendre du retrait par rapport à la civilisation et de s'abstraire dans un cadre naturel et verdoyant, l'Arcadie poétique. Alors qu'un continent vierge s'offrait à l'homme occidental ! ; ce qui était une fantaisie poétique, s'incarna dans divers projets utopiques littéraire et politiques, visant à faire de l'Amérique « le lieu d'un nouveau départ pour la société occidentale ».
L'Arcadie, une utopie
L'archéologie démontre que la période idéalisée, appelée âge d'or, décrit dans Les Travaux et les Jours d’Hésiode notamment, correspond effectivement à une période qui a précédé la Révolution néolithique.
La Civilisation grecque n'est pas un produit du sol, elle a été importée. Thucydide au commencement de son histoire, . Lorsque les Grecs ont voulu asseoir leur histoire sur un passé lointain, antérieur à leur arrivée sur le sol grec, ils ont créé en Arcadie la population mythique et autochtone des Pélasges, et leur héros éponyme, Pélasgos, à qui on attribue un certain nombre d'« inventions ». Pélasgos, suivant la légende, le premier de sa race, apprend aux hommes l'art de se construire des huttes grossières, de se vêtir de peaux de bêtes, la substitution du fruit du chêne aux feuilles et aux plantes sauvages dont ils faisaient auparavant leur alimentation. Hésiode dans Les Travaux et les Jours a rendu l'histoire plus universelle en l'élargissant à l'ensemble de l'humanité. Hésiode explique la chute de l'humanité, et le mythe des races illustre l'idée d'une déchéance continue; la séparation des dieux et des hommes, et l'éloignement progressif des hommes du divin. C'est la principale tradition primitiviste: dans la théorie du déclin, on suppose que le plus haut degré d'excellence ou de bonheur est dans la vie humaine du début de l'histoire; dans le monde hellénophone, le récit de l'Âge d'Or d'Hésiode, est devenu le du type de récit sur l'origine du monde et les débuts de l'histoire de l'humanité. Hésiode et Homère vont inspirer les Idylles de Théocrite; Hésiode va inspirer Lucrèce ; Théocrite et Lucrèce, Virgile; Ovide
Virgile dans les Bucoliques et dans les Géorgiques transpose le récit dans le cadre d'une Arcadie recréée, poétique, et qui prend au passage des ères d'utopie, quoique qu'elle se distingue, d'Utopia ou de Cocagne par quelques aspect propres. Conformément à l'épicurisme de Lucrèce, si l'on suppose que les satisfactions, du moins matérielles, sont plus abondantes en Arcadie, elles ne le sont pas de façon flagrante, comme en Cocagne. La nature est généreusement bienveillante plutôt qu'hostile à l'homme, mais en même temps, les désirs humains sont supposés modérés. .
Le premier âge pour Lucrèce, dans son De rerum natura, ne représentait pas un état de nature idéal. L'homme était un animal que rien ne distinguait d'un autre animal. Lorsque par la suite les sociétés pastorales furent établies, tout en étant encore à l'abri des grands maux de la vie civilisée, Lucrèce fit de la condition du bonheur, la mise en retrait des soucis corrosifs qui accompagnent la poursuite et la possession des richesses. Lucrèce s'accorde alors avec Hésiode et la principale tradition primitiviste, dans la mesure où il voit dans « l'invention de la richesse », « la cause de la chute de l'homme d'un état d'innocence et de bonheur relatifs ».
Arcadie, Acadie, Acadiane
thumb|250px|La Tempête, vers.1510. Gallerie dell'Accademia, Venise, Italie, œuvre reprenant les thèmes pastoraux chers à Jacopo Sannazaro.
L'origine du terme « Acadie » remonte probablement à Giovanni da Verrazzano, homme d'affaires et explorateur italien d'origine florentine, au service de qui lors de ses trois voyages de 1524 à 1528. a nommé « Arcadie » la région côtière du Delaware. L'inspiration pourrait lui être venue d'un poème de Jacopo Sannazaro, « Arcadia » (« L'Arcadie ») de 1502, modèle de poésie pastorale (ce dernier donne aussi son nom à l'Académie d'Arcadie). Arcadie est devenu Acadie en migrant vers le nord. Les Cadiens sont d'autre part les descendants d'exilés acadiens, issus de la région qui comprend au les provinces maritimes du Canada, en particulier la Nouvelle-Écosse. Ils habitent en Acadiane, région d'influence française de la Louisiane.
La notion d'Âge d'or était courante chez les humanistes de la Renaissance ainsi que le débat sur les origines de l'humanité.
Montaigne
Les Essais de Montaigne de 1580, constituent peut-être les premières et les plus importantes réflexions sur l'impact de la découverte et de la colonisation du Nouveau Monde sur l'Ancien Monde. Montaigne ne s'étend pas sur les merveilles et l'émerveillement des terres nouvelles ; il propose la première spéculation anthropologique sur ce que pourrait être le Nouveau Monde. Montaigne fait ressortir l'importance du moment historique où la création de Dieu se trouve mise en question :« lorsque, tout à coup, dans les interstices et les crevasses des textes bibliques et classiques, une incapacité générale à expliquer l'être même du Nouveau Monde jette l'autorité dans l'ombre du doute. »:
Les autochtone sont nus et sans honte, comme Adam et Ève, est-ce parce qu'ils n'ont pas connu la Chute et que le péché originel les a épargnés ? Cet autre monde que Colomb a découvert un siècle pus tôt, serait-il plus proche de l'état de nature que l'Ancien Monde.
Montaigne, influencé par Lucrèce, mais aussi par Cicéron et Sénèque, examine quelques récits typiques sur les habitants autochtones par les découvreurs du Nouveau Monde et conclut que leur traitement est profondément biaisé. Les narrateurs européens sont incapables de donner une perception fidèle des réalités autochtones. Comparant les faits censés incarner le « primitif » à ceux censés représenter la « civilité », il constate que la « civilité » s'exprime là où l'on est censé découvrir la « barbarie », la « noblesse »exprimée là où l'on suppose la « sauvagerie », la valeur se révélant dans un comportement indigène que les Européens étaient censés considérer comme rusé et trompeur:
Shakespeare
vignette|Arthur Rackham. , . 1926. Les écrits de Virgile n'avaient donné que des contours floues à l'Arcadie. L'Arcadie américaine prend forme chez Shakespeare. La Tempête () est une pièce en cinq actes écrite par William Shakespeare vers 1610-1611. À l'ère des grandes découvertes, une touche de réalisme topographique s'est insinuée dans les pastorales. Les écrivains sont de plus en plus tentés de situer l'action dans un terrain qui ressemble, « sinon à un lieu réel, du moins à l'image, teintée de désir, d'un lieu réel ». Même lorsque le lien n'est pas explicité, comme dans La Tempête, on ressent assurément l'impact imaginatif d'un Nouveau Monde réel. Dans la vision de la La Tempête, Shakespeare se divertit de l'Arcadie des Cannibales de Montaigne. La Tempête ressemble à une expérience de laboratoire. Le duc de Milan, Prospero, après avoir été déchu et exilé par son frère, se retrouve avec sa fille Miranda sur une île déserte. Grâce à la magie que lui confèrent ses livres, il maîtrise les éléments naturels et les esprits ; notamment Ariel (esprit aérien désormais au service de Prospéro) et Caliban, qui ont souvent servi à symboliser les peuples primitifs des colonies, esclaves et jouets des puissances coloniales, ballottés dans les querelles des colons auxquelles ils ne comprennent rien. L'île inhabitée sur laquelle atterrissent Prospéro et Miranda est une terre d'enchantement musical, et correspond bien à un espace pastoral, ostensiblement « incivilisé » comme on en trouve dans Satire italienne de la Renaissance. Caliban (le fils de la défunte Sycorax qui avait enfermé Ariel)., « naturel », difforme, libidineux et ivre ; mais aussi musicalement prémonitoire, correspond bien au satyre pastoral ; le lieu maritime correspond au décor des pièces pastorales italiennes, comme l'Alcée d'Antonio Ongaro de 1582. L'île, est un dédale de labyrinthes qui hantent Gonzalo. Gonzalo, le « vieux conseiller honnête », est le plus réceptif à la promesse de l'île verte, et fait un discours montaignesque sur un « Âge d'or », hésiodique ou ovidien. Ce passage s’inspire largement « Des cannibales » de Montaigne ; éventuellement aussi de l’Utopia de Thomas More ; il est aussi au cœur des discussions sur l’investissement de la pièce dans le colonialisme. Les interruptions des courtisans insolents plaident éventuellement en la faveur d'un scepticisme de Shakespeare :
Dans l'acte IV, un masque de mariage sert de pièce dans la pièce : Prospero a l'intention que Miranda épouse Ferdinand, et il demande à Ariel d'amener d'autres esprits. Le masque mettra en scène les déesses classiques Junon, Cérès et Iris, et bénira et célébrera les fiançailles. Le masque de Prospero met l'accent sur ces motifs pastoraux, avec des moissonneurs et des nymphes célébrant la fécondité de la terre. La terre est verte, les moissonneurs hâlés par le soleil, et la récolte mérite d'être célébrée :
Hobbes
thumb|Hobbes, Couverture du de 1642 Thomas Hobbes (1588-1679) est un des premiers à imaginer un « état de nature » préexistant à la société humaine, afin d'y déceler comment les hommes y « agiraient sans puissance commune qui les maintienne en respect ». Cet état de nature est alors corrélé à un cas de (de « guerre de tous contre tous »); en l'absence d'une puissance surplombante qui pacifie les relations sociales, l'homme doit tout miser sur sa propre existence : dans . Cette idée qui s'exprime chez Hobbes au travers d'images d'autochtones d'Amérique mêlées éventuellement d'images arcadiennes tirées de Lucrèce, Ovide ou Hésiode, s'est développée au contact de l'œuvre de Thucydide, dont il publie la traduction en 1629 ; les récits de Thucydide (Livre II) sur la peste d'Athènes de 431–428 et l'effondrement social qui a suivi, ont montré à Hobbes un état de nature, qui correspondant effectivement à un état de « guerre de tous contre tous ». Des parallèles peuvent être observés entre la description de la Peste d'Athènes au Livre II, la Stasis décrite au Livre III, en lien avec l'« affaire de Corcyre », et au Livre I, la situation qui prévalait avant l'établissement de la polis athénienneAu Livre I de la La Guerre du Péloponnèse, l'« archéologie », Thucydide offre une image saisissante de l'incertitude et du malaise que peut engendrer une vie dans une société dépourvue de toute autorité surplombante qui établit des règles . Thucydide, traduit par Hobbes, décrit cette période comme une époque où « chacun quittait volontairement son lieu de résidence face à la violence toujours croissante d'un nombre toujours croissant » : . Thucydide manque ici de preuves sur la situation délétère qui a précédé l'établissement de la Polis, que Thucydide a compensé par une conjecture « fondée sur l'hypothèse selon laquelle ces conditions seraient similaires à celles des barbares de son époque », formule précisément utilisée par Hobbes dans les et dans le . A l'instar de Thucydide qui invoque les barbares, Hobbes finit par invoquer les « Sauvages » d'Amérique pour illustrer son propos, qui sont abondamment repris dans toute son œuvre.