Louis d'Eimar de Jabrun, dit le Père Louis de Jabrun, est un prêtre français de la Compagnie de Jésus, né le à Marvejols, ville du Gévaudan en France. Héros de la Première Guerre mondiale, il devient résistant en 1940 dans la continuité de sa mission auprès des pauvres de Bordeaux. Mort le , au camp de concentration de Buchenwald.... vignette|Rue du Père Louis de Jabrun à Bordeaux

Biographie

Jeunesse

Louis d'Eimar de Jabrun grandit dans une famille noble du Gévaudan. Son patronyme Eimar (ou Aymar) est originaire du Dauphiné, tandis que Jabrun est une ancienne seigneurie locale de l’Aubrac. Ce milieu aristocratique et provincial l’élève dans la foi catholique. Les exemples de son ancêtre l'amiral du Chayla et de sa tante Bathilde de Jabrun, religieuse de Saint Vincent de Paul, ne laissent pas Louis indifférent.

Après avoir été écolier chez les Frères à Marvejols, Louis entre au petit séminaire de sa ville natale en 1896, puis au collège jésuite de Sarlat. Il se révèle particulièrement doué pour les disciplines scientifiques, notamment les mathématiques. Il obtient son baccalauréat de philosophie et de sciences en 1901.

Adolescent pieux et d’une vive intelligence, il est décrit par ses camarades de noviciat comme un jeune homme robuste et rieur. Sa famille le voit naturellement s'orienter vers Saint-Cyr et la carrière militaire, mais il préfère répondre à l’appel du sacerdoce. Il entre au noviciat de la Compagnie de Jésus en septembre 1901.

Première Guerre mondiale Lorsque la Première Guerre mondiale éclate, Louis d’Eimar de Jabrun interrompt sa formation sacerdotale et est mobilisé comme simple soldat au régiment d'infanterie cantonné à Mende. Il écrit à sa mère et à son frère aîné Raoul, lieutenant de Dragons, en dénonçant les ordres absurdes qui sacrifient inutilement des hommes. Il est nommé caporal en . Un soldat originaire de Marvejols comme lui rapporte : . Le , alors qu'il entraîne des hommes à l'assaut, une balle lui traverse l'épaule. Il est transféré à l'hôpital. A la suite de cette affaire, Louis passe sergent et reçoit la Médaille militaire et la Croix de guerre avec palme. En août de la même année, il est nommé sous-lieutenant au régiment d'infanterie. de Toulon.

Au front, il refuse d’exécuter des consignes qu’il juge contraires à l’honneur ou à la mission ; dans ses lettres, il qualifie certaines injonctions et promet d’obéir uniquement à ce qui est utile et sert le bien de ses soldats.

Ses états de service lui valent plusieurs citations. Le , l'assaut de sa compagnie enlève plusieurs positions allemandes, et fait plus de quatre cents prisonniers. Son capitaine et lui sont proposés pour la Légion d’honneur.

Maintenant lieutenant dans le même régiment en , lors de la contre‑offensive allemande aux environs d’Amiens, il se voit confier par son capitaine la défense d’une position dominant la route de Montdidier. La section reste isolée toute la journée sous un bombardement intense. Le soir, il est retrouvé à son poste, blessé, une grenade à la main. De toute sa section, seuls Louis de Jabrun et le caporal Ozun ont survécu ; il a reçu trois balles (au genou, à la main et à la hanche) mais déclare qu’il n’a fait qu’obéir à l’ordre de ne pas laisser passer l’ennemi. Devant le monceau de cadavres allemands qu’il a arrêtés, le capitaine s’exclame : et une croix de la Légion d’honneur récompensera ce fait d’armes.

Affecté au R.A.S. (les chars d'assaut), il reste avec sa batterie sur le Rhin jusqu’en . Démobilisé, il reprend aussitôt le séminaire : il se rend à Enghien (Belgique) et est ordonné prêtre le  à la cathédrale de Mende.

De 1922 à 1928, il enseigne les mathématiques et les sciences au collège jésuite de Sarlat. Un de ses confrères professeur trace ainsi le portrait du Père de Jabrun:

Pendant ses congés, le Père Louis parcourt à bicyclette les hameaux alentours, aidant les familles, préparant les jeunes aux sacrements.

Missions auprès des pauvres

Envoyé à Bordeaux en 1929, le père de Jabrun se consacre aux plus pauvres : clochards, orphelins, mineurs délinquants, forains, marins, dockers, gens du voyage, prostituées et anciens détenus. Ses dossiers montrent qu’il obtient vêtements, médicaments et travail.

Surnommé le , il sillonne les quais et les faubourgs, les hôpitaux et les prisons pour porter sacrements et secours à ses . Aux docks, il fait distribuer vêtements et repas.

La charité du père déborde hors de Bordeaux, le curé de Mérignac écrit après sa mort:

Un autre témoignage est recueilli par A. Bessières auprès d'un malheureux prêtre que l'égarement d'un jour avait jeté hors du droit chemin:

Guerre et résistance vignette|Unes des dernières photos du P. de Jabrun, remobilisé en 1939. Mobilisé à nouveau en septembre 1939, le capitaine de réserve Louis de Jabrun a et rejoint le régiment de chars à Angoulême. En il suit un cours de perfectionnement des officiers de cavalerie à Versailles. Dans ses lettres à ses amis il décrit la débâcle : repli vers la Loire, évacuation des populations, demande d’armistice et installation du gouvernement à Vichy.

Après l’armistice de 1940, il se remet au service des désespérés plus nombreux que jamais : sa chambre à la Résidence devient un indescriptible capharnaüm de vêtements, de chaussures et d’objets destinés aux réfugiés et aux sans‑abri. La crise du logement et du ravitaillement l’oblige à multiplier les démarches en faveur des prisonniers, des sans-abri, des familles nombreuses et des anciens combattants. Sa mission de prêtre à Bordeaux l'oriente naturellement vers la résistance à l'occupant...

En 1942, l’arrivée à Bordeaux de milliers de travailleurs nord‑africains enrôlés de force suscite son indignation. Il dénonce leurs conditions de vie indignes et intervint pour leur procurer des vêtements, des couvertures. Il établit avec eux un comité d’assistance et facilite la fuite de centaines de prisonniers évadés..

Dès , il est assailli par cette nouvelle clientèle de désemparés – prisonniers évadés, suspects poursuivis par la Gestapo et résistants. Il cache des fugitifs, leur procure de faux papiers et les dirige vers la zone libre, l’Espagne, l’Afrique du Nord ou l’Angleterre.

Il travaille en liaison avec l’Armée secrète, reçoit des fonds pour secourir les évadés nord‑africains et organise, avec Louis Descudet, un centre d’assistance aux Algériens 28 rue Mably qui distribue jusqu’à 17 000 colis par mois aux 22 000 Nord‑Africains des frontstalags.

Son audace finit par attirer l’attention de la Gestapo. En il est dénoncé (sans doute par certains ayant eu recours à ses bons offices) et arrêté à Bordeaux avec son ami Taleb Mohammed. Les Allemands perquisitionnent sa chambre, l’accusent d’espionnage et d'aide l’évasion de plus de cent fugitifs ; lors d’un interrogatoire il revendique fièrement : (L'histoire démontre en réalité plus de 500 évadés voire d'après son ami Taleb). Il est incarcéré au Fort du Hâ puis à Fresnes avant d’être envoyé en Allemagne en . Mort

Après son transfert à Fresnes, Louis de Jabrun est déporté en en Allemagne avec plusieurs résistants. D’abord interné au camp de Sarrebruck, il y subit des humiliations sadiques : des SS obligent lui et l'abbé Basset à avancer accroupis comme des grenouilles, les frappant dès qu’ils ralentissent – un supplice surnommé , les SS les relèvent en criant: ()..

Le Père de Jabrun est ensuite dirigé vers Buchenwald. À l’arrivée, il est interné dans une cellule d’accueil où les nouveaux détenus sont dépouillés de leurs papiers, et classés  – une catégorie réservée aux résistants qui subissaient les privations et les coups les plus durs. La vie au camp était faite de travail exténuant, de soupes maigres et de coups ; les prisonniers n’avaient droit qu’à une douche par semaine et dormaient sur des paillasses souillées.

Le manque de nourriture, la rigueur du régime et les souffrances morales réduisent rapidement les forces du Père de Jabrun. Début il entre à l’infirmerie. Mohamed Taleb, compagnon de captivité, raconte qu’il passait chaque jour lui faire signe par la fenêtre. La veille de Noël, en l’apercevant très affaibli, le Père lui dit : ; il meurt le lendemain jour de Noël, le .

Les versions divergent sur la cause immédiate de sa mort. Des témoins évoquent une piqûre létale. Un prisonnier français confie avoir vu un soldat assassiner le prêtre à coups de crosse.

Quoi qu’il en soit, il mourut dans la nuit de Noël, victime de brutes . Son corps fut brûlé deux jours plus tard.

Hommages

Dès 1945, l’archevêque de Bordeaux Maurice Feltin écrivit une lettre pastorale saluant en Louis de Jabrun et rappelant qu’il avait brillé comme officier et comme apôtre des déshérités.

Deux rues portent aujourd’hui son nom à Bordeaux et à Marvejols.

La vie du Père Louis fut un exemple d'héroïsme et d'humilité. Aujourd'hui presque oublié, son souvenir demeure grâce à la mémoire de ses proches et des nombreux témoignages de ceux qu'il a secourus et aimés. Son existence fut sans prétention; sinon celle d'accomplir la volonté du Seigneur jusqu'à devenir un de ses martyrs, un comme l'écrit A. Bessières. Cette formule résume la grandeur de son dernier jour, mais elle ne saurait à elle seule définir l’ensemble de sa vie. Le Père de Jabrun fut avant tout une main vers les pauvres, un bras pour la patrie et une âme au service de la foi: un saint au-delà du martyr. L'énergie qui l'animait se trouva orientée vers le bien, au service des valeurs qui le dépassaient et qu’il incarnait avec ferveur: le service de la France, le souci de l'éducation et la lutte contre la misère.

Il était nommé de son vivant le .

Distinctions () ; chevalier du . () 50px Croix de guerre 1914-1918 avec quatre palmes et une étoile de vermeil (quatre citations à l'ordre de l'armée et une citation à l'ordre du corps d'armée). 50px Insigne des blessés militaires (cinq blessures de guerre)

Bibliographie

Notes et références

Liens externes

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