Fernand Isaäc Doukhan (, Alger – , Montpellier) est un instituteur et militant anticolonialiste français, d’origine berbère et juive. Issu d’un milieu modeste du quartier de Bab El Oued, il s’engage dans le syndicalisme et le communisme libertaire, puis dans le trotskisme..
Militant pour l’indépendance de l’Algérie, il participe à la Solidarité internationale antifasciste (SIA) et soutient le Front de libération nationale (FLN) ainsi que l’Union générale des travailleurs algériens (UGTA). En 1954, sur mandat de Georges Fontenis, dirigeant de la Fédération communiste libertaire (FCL), il est chargé, avec Léandre Valéro, d’établir des liens avec le Mouvement national algérien (MNA) de Messali Hadj. Au sein du Mouvement libertaire nord-africain (MLNA), Doukhan contribue à la coordination entre la FCL et le MNA et participe à des activités clandestines : impression de tracts, hébergement de militants et organisation de réunions secrètes..
Ancien combattant du 9e régiment de zouaves durant la Seconde Guerre mondiale, il est fait prisonnier en 1940 et détenu dans les stalags allemands jusqu’à 1945. Arrêté en lors de la grève de l’UGTA et du FLN, il est interné au camp de Lodi (Draa Essamar), où il rencontre Henri Alleg, puis expulsé vers la France en 1959.
Biographie
Jeunesse et origines familiales Fernand Doukhan naît le à Alger, en Algérie française, au sein d'une famille juive modeste issue de la communauté séfarade et berbère. Fils unique de Saül Doukhan (1869-1944), peintre, et de Clarisse Chemoul (née vers 1886), enseignante à l'école Talmud Torah, il grandit dans un milieu marqué par la précarité et l'assimilation progressive des Juifs d'Algérie, facilitée par le décret Crémieux de 1870.. Ce décret, promulgué par Adolphe Crémieux, accorde la citoyenneté française aux Juifs indigènes, transformant le statut des Doukhan : Saül, né indigène à Boufarik peu avant cette mesure, intègre ainsi la République, rompant avec le statut de dhimmi hérité de la Régence d'Alger ().
La famille Doukhan, dont le nom dérive de l'arabe dukhân (« fumée »), illustre les défis de l'intégration juive en Algérie coloniale. Originaires de Boufarik, dans la Mitidja, les parents de Saül, Isaac et Ester, vivaient dans une extrême pauvreté : journalier agricole, Isaac subvenait à une fratrie nombreuse touchée par les épidémies. Sans éducation formelle, les enfants apprenaient uniquement l'hébreu rituel dans une communauté imprégnée de coutumes arabo-berbères. Orphelin à douze ans après la mort des parents et du frère aîné Jacob, Saül s'installe dans la Casbah d'Alger et assume la charge familiale.
Le mariage de Saül et Clarisse, le , unit deux lignées pauvres de la Casbah ; Clarisse revendique une ascendance rabbinique, possiblement liée à Shimon ben Tsemah Duran (). Leur fille aînée, Estelle (née en 1908-1909), précède Fernand. La famille migre vers Bab El Oued, quartier européen, symbolisant l'aspiration à l'assimilation, malgré un logement modeste.
L'enfance de Fernand est influencée par l'antisémitisme virulent des années 1890, exacerbé par la crise économique et l'affaire Dreyfus. Des émeutes à Alger, menées par Max Régis et Édouard Drumont (élu député en 1898), entraînent pillages et violences contre les Juifs, particulièrement à Bab El-Oued. Ces troubles, qui s'apaisent vers 1902, imprègnent les récits parentaux, renforçant l'obsession d'éduquer Fernand en « bon Français ».
Premier de sa lignée à naître pleinement citoyen français, Fernand rompt avec les traditions : prénom non hébraïque (Isaac en second) et scolarisation laïque à l'école publique de la place Lelièvre, où il côtoie des élèves catholiques et protestants, y compris le samedi. Des visites à sa grand-tante Messaouda (1867-1943), figure centenaire de la Casbah, lui transmettent les racines judéo-berbères. Saül repose au cimetière juif de Saint-Eugène (aujourd'hui Bologhine), site abandonné mais dont sa tombe reste préservée. Fernand incarne ainsi le legs du décret Crémieux, devenant fonctionnaire et soldat républicain.
Formation à l'École normale de Bouzaréah (1930-1933) En , une recherche archivistique menée à Alger permet de retracer le parcours de Fernand Doukhan à l'École normale de Bouzaréah, institution fondée par le sénatus-consulte du 14 juillet 1865 pour former les instituteurs de l'Algérie française. Après des investigations infructueuses à Bouzaréah (transformé en centre de formation) et à l'Institut technologique de Ben Aknoun, où les documents antérieurs à 1948 ont disparu, l'accès aux registres matricules (1923-1934) est obtenu via l'intendante de ce dernier établissement. Ces livrets cartonnés, séparés entre élèves européens et indigènes, confirment l'entrée de Fernand le et sa sortie le . Les appréciations des professeurs soulignent un élève « plutôt réservé, taciturne », appliqué en troisième année, mais aux « moyens ordinaires » en sciences et mathématiques, avec un potentiel en pédagogie à l'école annexe.
Âgé de lors de son admission, Fernand Doukhan, issu d'une famille modeste de Bab El-Oued, intègre l'école après un concours sélectif (30 admis sur 400 candidats, majoritairement issus de milieux fonctionnaires ou agricoles). Orienté vers l'enseignement primaire supérieur de la Rampe Valée post-brevet élémentaire, il bénéficie d'une formation gratuite couvrant uniformes, fournitures et trousseau, contrastant avec les sacrifices familiaux : sa sœur aînée Estelle est retirée de l'école pour financer ses études via un emploi de sténodactylo. Le régime à Bouzaréah, surnommée « Maboul Ville » en référence à son origine comme asile d'aliénés, est rigoureux : lever à , discipline militaire, cours laïcs axés sur la culture républicaine (Liberté, Égalité, Fraternité), et interdiction des sorties sauf le dimanche. Les élèves, dont Fernand (décrit comme austère mais bon danseur), subissent un bizutage initial et s'initient à des bals improvisés. L'établissement, vaste ( de jardins et installations sportives), forme à une mission civilisatrice auprès des enfants européens et musulmans.
Cette période coïncide avec le Centenaire de l'Algérie française (1830-1930), célébré par des parades glorifiant la colonisation comme œuvre de « génie civilisateur » (discours du gouverneur Pierre Louis Bordes). Pourtant, Fernand découvre les inégalités persistantes : jusqu'en 1928, les élèves musulmans (une soixantaine en 1930) étaient ségrégés (tutoiement, réfectoire inférieur, salaire moindre post-diplôme) et limités à l'enseignement indigène, reflétant le Code de l'indigénat (progressivement abrogé à partir de 1946). Naturalisés rares (seulement musulmans entre 1865 et 1962), ils incarnent les tensions coloniales. Fernand s'engage politiquement via des interactions avec ces élèves et la lecture de La Voix des humbles (fondé en 1922 par l'instituteur laïque Saïd Faci), qui prône l'élévation morale des musulmans sans dogmes. Ce journal, et les mémoires de Faci (1931), influencent sa vision, contrastant avec l'émergence du nationalisme algérien : Le Jeune Algérien de Ferhat Abbas (1931), l'Association des oulémas musulmans algériens (1931), et l'Étoile nord-africaine de Messali Hadj (1926, devenue Parti du peuple algérien en 1937), qui mobilise les masses contre la domination française.
À sa sortie, brevet supérieur en poche (équivalent baccalauréat), Fernand est nommé instituteur à l'école primaire de garçons de Maison-Blanche, à d'Alger, en 1933. Ce poste marque son entrée dans la carrière pédagogique, renforçant son assimilation républicaine tout en l'exposant aux dynamiques coloniales naissantes.
Engagement militaire et captivité pendant la Seconde Guerre mondiale (1939-1945) En , une recherche archivistique menée auprès du Bureau des archives des victimes des conflits contemporains à Caen révèle les traces de la captivité de Fernand Doukhan durant la Seconde Guerre mondiale. Les documents, issus des répertoires des stalags et d'une fiche médicale de rapatriement, attestent de son internement de 1940 à 1945, incluant une hospitalisation en pour gastrite, bronchite chronique et infections dentaires. Ces archives, photocopiées à partir de microfilms, confirment son passage initial par Compiègne avant un transfert vers les camps nazis, sans mention explicite de son identité juive, qu'il dissimule en déclarant un prénom paternel francisé (« Raoul » au lieu de « Saül »), évitant ainsi les persécutions spécifiques aux prisonniers juifs.
Mobilisé le par décret présidentiel, Fernand Doukhan, âgé de et instituteur à l'école des cités HBM du Ruisseau à Alger, rejoint le régiment des Zouaves, unité historique d'Alger issue de la conquête coloniale (1830) et glorifiée pour ses faits d'armes en 1914-1918. Malgré l'antisémitisme latent dans l'armée – illustré par le télégramme du colonel Roubertie refusant les renforts juifs pour éviter des « complications » –, Fernand est affecté à Sousse (Tunisie) pour quatre semaines d'entraînement, marqué par des épidémies (paludisme, dysenterie). Déployé en en France (Sarre, Moselle), il participe à la « drôle de guerre » jusqu'à l'offensive allemande du 10 mai 1940. Le régiment, replié sur l'Ailette (Aisne) pour protéger Paris, subit de lourdes pertes (plus de , blessés ou disparus) lors de l'encerclement du . Capturé le près de Crépy-en-Valois, dix jours avant l'armistice du , Fernand est soulagé d'échapper à la retraite chaotique, malgré la destruction des documents et armes.
Transfert au Frontstalag de Compiègne, puis au Stalag II-D de Stargard (Poméranie, 1940-1942), Fernand endure un voyage en train de cinq jours (soupe unique quotidienne, portes verrouillées). Matriculé sous le numéro 66060, il est photographié rasé et confiné dans des baraques avec des Polonais et, plus tard, des Soviétiques. Utilisé comme main-d'œuvre forcée – carrières, agriculture –, il subit confiscations (argent, montre) et conditions précaires, avec des paysans allemands imposant « Nicht Arbeit, nicht manger ». Relocalisé en au Stalag VC d'Offenbourg (Bade-Wurtemberg), plus proche de la frontière française, il dort dans des hangars en toile humides. Respectant la convention de Genève (1929), les nazis n'exterminent pas les prisonniers juifs occidentaux (environ Algériens capturés), bien que certains subissent ségrégation (pantalons colorés, baraques séparées). Fernand et ses camarades juifs du Zouaves craignent la découverte, ignorant les camps d'extermination à l'Est (Auschwitz, Treblinka).
Parallèlement, en Algérie sous Vichy, l'abrogation du décret Crémieux le par le maréchal Pétain révoque la citoyenneté française des Juifs indigènes, les ramenant au statut d'« indigènes » soumis aux lois raciales. Cela entraîne un numerus clausus professionnel (médecine, journalisme, commerce), l'exclusion scolaire ( enfants et 616 enseignants chassés en 1941) et l'internement des soldats juifs au camp de Bedeau (Oranie, 1941-1943), où ils endurent travaux forcés et conditions hivernales extrêmes sous l'inscription « Entrez lions, sortez moutons ». Le général Charles Huntziger dénonce leur « influence néfaste » sur le moral des troupes. Saül Doukhan, père de Fernand, décède le , peu après la restauration du décret () suite au débarquement allié en Afrique du Nord. Clarisse, sa mère, occulte ces événements dans ses lettres, y compris la mort de la grand-tante Messaouda (1943), revenue au statut indigène après de citoyenneté.