vignette|Évolution de la richesse du minerai de nickel extrait dans différents territoires. Avant les années 1880 et la concurrence canadienne, la Nouvelle-Calédonie assure la totalité ou presque de la production mondiale. L'histoire du nickel en Nouvelle-Calédonie débute au avec la découverte, en 1864, par l'ingénieur Jules Garnier, de gisements riches en hydrosilicates de nickel dans le sud de la Grande Terre. À partir de 1873, les premières extractions industrielles de ce minerai, nommé garniérite en son honneur, marquent le début d'une véritable « ruée vers le nickel », entraînant la création en 1880 de la Société Le Nickel (SLN), bientôt soutenue par la Banque Rothschild et appelée à dominer la production mondiale pendant plusieurs décennies.

Au fil des crises, des innovations métallurgiques et de la concurrence canadienne, l'industrie calédonienne se restructure et s'intègre à l'économie mondiale. Elle repose d'abord sur une main-d'œuvre pénale de Métropole et « engagée » venue d'Asie, avant de devenir, au , le principal moteur du développement territorial. Le boom du nickel des années 1960-1970, stimulé par la demande internationale et l'effort de guerre américain au Vietnam, provoque une période d'expansion sans précédent, suivie de chocs économiques et de profonds déséquilibres sociaux.

Depuis les Accords de Matignon (1988) puis de Nouméa (1998), la gouvernance de cette ressource stratégique est au cœur des enjeux politiques et du rééquilibrage économique entre les provinces, avec la création de nouvelles usines (Koniambo dans le Nord, dans le Sud) visant à mieux redistribuer les bénéfices de cette manne. Aujourd'hui, face à une concurrence internationale accrue (notamment d'Indonésie et des Philippines) et à des défis structurels, le nickel reste le pilier de l'économie calédonienne et un élément central de son identité.

Colonie française (1853-1946) Découverte et premières exploitations vignette|Jules Garnier découvre les riches gisements de nickel de Nouvelle-Calédonie qui feront la fortune minière de la colonie. La France annexe la Nouvelle-Calédonie en 1853 afin d'y installer une colonie pénitentiaire, le bagne. Dans un contexte de forte croissance industrielle incitant à la recherche de nouvelles ressources minières dans l'Empire colonial, le ministère de la Marine et des Colonies nomme en 1863 l'ingénieur Jules Garnier, diplômé de l'École des mines de Saint-Étienne, à la tête du service des mines de la colonie. Sa mission est de recenser les ressources géologiques et minières, les espoirs portant d'abord sur le charbon et l'or. Peu après son débarquement le à Nouméa (alors appelée Port-de-France), il étudie les gisements de houille situés près de la ville, dont la marine souhaite assurer le ravitaillement de ses navires de guerre. Face aux difficultés d'exploitation de ce charbon, il parcourt l'île à la recherche de gisements aurifères et c'est au cours de ce périple qu'il remarque, en 1864, sur les bords de la rivière DumbéaHistoire : De Jules Garnier à aujourd'hui sur le Site officiel d'Eramet , dans le sud-ouest de la Grande Terre, des amas d'une « mystérieuse roche verte ». L'analyse de ces échantillons par un minéralogiste américain confirme qu'il s'agit d'hydrosilicates de nickel et de magnésie.

À cette époque, le nickel, dont l'isolement remonte aux travaux du chimiste suédois Axel Fredrik Cronstedt en 1751, est encore peu utilisé dans l'industrie, principalement pour la fabrication de certaines pièces de monnaie et le plaquage des métaux. Cependant, ses propriétés de résistance à la corrosion et à l'oxydation le désignent pour des applications prometteuses dans la chimie ou l'industrie électrique naissante, dans le contexte de la révolution industrielle. Le minerai calédonien intéresse ainsi les sidérurgistes et les ingénieurs d'armement, qui valorisent son rôle dans le renforcement des aciers, et le minéralogiste australien William Branwhite Clarke (révérend anglican et géologue de la Nouvelle-Galles du Sud) invente le terme de « garniérite » en l'honneur de son découvreurBernard Brou – Richesses minières en Nouvelle-Calédonie, p. 10.. De retour en France en 1866, Jules Garnier est décoré de la Légion d'honneur, mais il attend dix ans avant de s'intéresser à nouveau à la Nouvelle-Calédonie. Entre-temps, face à l'afflux de centaines de prospecteurs, notamment australiens, attirés par l'or, l'administration coloniale envoie Charles-Émile Heurteau pour organiser l'activité minière. Il dote l'île d'un régime minier spécifique qui permet un développement rapide des concessions.

vignette|gauche|John Higginson a été une figure centrale du développement économique de la Nouvelle-Calédonie, notamment grâce à son rôle fondateur dans l'industrie du nickel. L'exploitation du nickel débute véritablement en 1873, lorsque le colon Pierre Coste découvre le premier filon au « Mont d'or » près de Nouméa, où le sous-sol contient 14 % de nickel. Cette découverte déclenche une « ruée vers le nickel ». À la fin de l'année, le colon et négociant d'origine australienne, John Higginson, dépose une des premières demandes de concession. S'associant avec le mineur Jean-Louis Hubert Hanckar, il constitue un important domaine minier en procédant à des déclarations de mines en divers points de la colonie, notamment à Houaïlou, Canala et Thio. Dès 1875, la Nouvelle-Calédonie compte 85 concessions de nickel couvrant hectares. Les méthodes d'extraction sont rudimentaires : les ouvriers cassent la roche au pic, à la pioche ou au marteau, trient manuellement les échantillons les plus riches et les transportent à dos d'homme ou à cheval. La première expédition majeure de minerai, confiée au trois-mâts Le Buffon, quitte Nouméa avec cinq cents tonneaux de minerai, dont le rendement à la fusion est estimé entre 12 et 15 % de métal pur. Cette cargaison, d'une valeur estimée à au moins sept cent mille francs, est destinée au Havre. Avec des coûts d'extraction de cinq cents à six cents francs la tonne et un prix de vente de mille deux cent cinquante francs, les profits escomptés pour les investisseurs sont significatifs. Il est utilisé, entre autres, en orfèvrerie pour la fabrication de couverts en maillechort par la maison Christofle.

En 1876, avec tonnes exportées, la colonie fournit la totalité de la production mondiale (et restera le premier producteur et exportateur mondial de ce « nouvel or vert » jusqu'en 1895, dépassé par le nickel canadien). Le , à Paris, l'Académie des sciences prend acte de la note de Jules Garnier intitulée Le minerai de nickel de la Nouvelle-Calédonie, ou garniériteComptes rendus de l'Académie des sciences. La même année, celui-ci dépose un brevet pour le « traitement par voie sèche des minerais nickélifères calédoniens », s'associant à John Higginson pour l'appliquer, et décrit le principe innovant du ferronickel, un alliage de fer et de nickel très résistant qui présente des propriétés avantageuses pour la sidérurgie. Après avoir convaincu l'industriel Henri Marbeau, ils fondent avec lui une fonderie à Septèmes (Bouches-du-Rhône) en 1877. Le de la même année, Marbeau crée la « Société française anonyme pour le traitement des minerais de nickel, cobalt, cuivre et autres (systèmes Jules Garnier) » pour affiner les fontes importées de Nouvelle-Calédonie.

Parallèlement, le , John Higginson ouvre sa propre fonderie à Pointe Chaleix, près de Nouméa, sous la raison sociale « J. Higginson et Cᵉ », en réponse à l'échec de la valorisation des minerais oxydés calédoniens dans les usines étrangères. Dès sa mise en service, elle produit tonnes de mattes contenant jusqu'à 60 % de nickel. D'autres entrepreneurs disposant de capitaux importants s'intéressent aussi au nickel, comme Louis Ballande, qui diversifie ses activités maritimes en investissant dans une mine à Kouaoua dès 1878. La même année, l'État encourage le développement de cette industrie par l'envoi sur place de condamnés dans le cadre du contrat de la « balade » grâce auquel Higginson obtient un avantage significatif avec une main-d'œuvre de 200 bagnards mis à disposition par l'administration pénitentiaire. Le nickel est alors considéré comme crucial pour la Nouvelle-Calédonie, au point qu'un échec commercial pourrait entraîner la ruine économique de la colonie ou du moins sa mise en sommeil pour un temps.

Fondation de la Société Le Nickel et crise En 1880, lassés de leur guerre commerciale et confrontés à des difficultés financières, Jules Garnier, John Higginson et Henri Marbeau décident de s'allier en une entité unique. La Société « Le Nickel » (SLN) est ainsi fondée le par Adolphe Basset, Henry Marbeau (représentant les intérêts de Jules Garnier), John Higginson, Jean-Baptiste Brey et Albert Rodrigues-Pimentel. Le capital initial s'élève à francs. Basset et Marbeau apportent l'actif de leur société, les brevets Garnier, une moitié de la Société J. Higginson & Cᵉ et l'usine de Septèmes. De son côté, Higginson apporte l'actif de la Société Higginson, Hanckar & Cᵉ, lequel comprend des mines, des demandes de concessions, des parts dans diverses régions, l'autre moitié de J. Higginson & Cᵉ et les droits d'exploitation de la Compagnie des Mines de nickel de Bel-Air. Le siège social est fixé à Paris, une succursale étant établie à Nouméa. Le premier conseil d'administration est composé de Charles Hébert à la présidence, Henry Marbeau comme vice-président et administrateur-délégué pour l'Europe, et John Higginson comme administrateur-délégué pour la Nouvelle-Calédonie.

Portée par la demande en aciers au nickel dans un contexte de course aux armements pour les blindages de navires et les projectiles, la production mondiale est multipliée par soixante entre 1875 et 1913, passant d'environ 500 tonnes à tonnes. La société construit une usine à Thio, dont la supervision depuis la France est confiée à Jules Garnier qui organise l'expédition du matériel et des pièces détachées depuis le port de Bordeaux. Parallèlement, John Higginson parvient à associer la famille Rothschild à l'entreprise. Dotée de deux hauts fourneaux, l'usine de Pointe Chaleix devient la principale unité de production de l'île, produisant plus de tonnes de fonte de nickel entre 1880 et 1885. La création de la Société Le Nickel marque les véritables débuts de l'exploitation industrielle du nickel en Nouvelle-Calédonie. Ses premières années sont marquées par une forte activité industrielle et une prospérité passagère en Nouvelle-Calédonie. La production se développe rapidement, et le capital est augmenté à francs en 1883.

Une crise minière sévit en 1883, l'écoulement de la production en Europe devient difficile, les stocks s'accumulent et le prix du nickel s'effondre, passant de 30 à 6 francs le kilo. La société se restructure alors en profondeur. La Banque Rothschild consent des avances et en prend le contrôle total la même année avant d'en faire la société mère de l'ensemble de ses filiales minières, ce qui constitue un relais d'influence essentiel dans ses relations avec les pouvoirs publics. Un groupe d'industriels écossais entre aussi au capital en apportant la fonderie de Kirkintilloch. La société adopte des méthodes inspirées de la métallurgie du cuivre et acquiert des fonderies en Europe, comme les usines d'Erdington près de Birmingham et surtout à Iserlohn, dans la Ruhr, où lui cède son usine ainsi que les droits d'utilisation de son procédé fiable pour le traitement des garniérites. Cette nouvelle méthode de fabrication par sulfuration et réduction remplace le procédé de Garnier, entraînant la fermeture définitive des usines de Nouméa et de Septèmes. Une nouvelle usine de fusion et d'affinage est installée au Havre en 1885, et une usine éphémère est aussi créée à Thio.

vignette|Production mondiale de nickel de 1889 à 1910.