La campagne internationale pour la sauvegarde des monuments de Nubie est un projet archéologique de grande ampleur mené entre 1960 et 1980. Elle a consisté à déplacer et reconstruire 22 monuments de Basse-Nubie, région située à cheval sur le sud de l'Égypte et le nord du Soudan. Elle est décrite par le Courrier de l'UNESCO comme « la plus grande opération de sauvetage archéologique de tous les temps » .

Cette initiative intervient au moment de la construction du grand barrage d'Assouan, au niveau de la première cataracte du Nil, constituée de rapides peu profonds. La campagne est menée sous l'égide de l'UNESCO et d'une coalition de cinquante pays. Ce processus a contribué à la création de la Convention du patrimoine mondial en 1972, et donc au système des sites du patrimoine mondial de l'UNESCO.

La construction du barrage d'Assouan est un objectif clé du nouveau régime du Mouvement des officiers libres, à l'origine du coup d'État de 1952 en Égypte. L'objectif est de mieux contrôler les inondations annuelles dues à la crue du Nil, d'organiser le stockage de l'eau pour l'irrigation, et de produire de l'hydroélectricité, dans le contexte plus général d'un mouvement d'industrialisation de l'Égypte.

La construction doit entraîner la création du lac Nasser, submergeant les rives du Nil sur toute sa longueur (479 km) au sud du barrage. Cette zone recouvre la totalité de la Basse-Nubie historique, qui abrite 22 sites historiques majeurs, dont les temples d'Abou Simbel, de Philae, de Kalabchah et d'Amada.

Alors que la convention UNESCO sur le patrimoine mondial vient tout juste d'entrer en vigueur et que douze premiers sites y ont été inscrits en 1978, les Monuments de Nubie d'Abou Simbel à Philæ y sont ajoutés en 1979.

Histoire vignette|Le logo de l'UNESCO En 1954, l'UNESCO fonde le CEDAE (Centre d'Étude et de Documentation sur l'Ancienne Égypte) au Caire, sous la direction de Christiane Desroches Noblecourt, égyptologue française et conservatrice du patrimoine au Louvre. Le Centre d'Étude documente plus de 400 tombes privées et fait un usage important de la photographie et de la photogrammétrie.

Une campagne d'influence qui peine à démarrer En raison de la planification du haut barrage d'Assouan et de la menace qu'il représente pour les monuments nubiens, le CEDAE, avec l'autorisation de l'UNESCO, concentre ses efforts sur la région. Desroches-Noblecourt est déterminée à sauver les monuments menacés par le lac créé par le nouveau barrage, en particulier les temples d'Abou Simbel .

Afin d'obtenir des soutiens, elle organise une visite sur le site pour Luther Evans, alors directeur général de l'UNESCO, alors que ce dernier est en déplacement en Égypte. Cependant, « malgré sa déclaration à la fin de sa visite : “Ces œuvres sont impérissables et doivent être protégées. Nous devons agir pour cela”, l'UNESCO resta muette. » .

En mai 1955, une conférence internationale de directeurs de musées et d'experts en antiquités est organisée à Paris par le Conseil international des musées (ICOM). Desroches-Noblecourt y affirme que tout doit être mis en œuvre pour sauver les monuments de Nubie. Bien que sensibles à son appel, les participants doutent de la faisabilité technique d'une action, et certains estiment que d'autres chantiers sont plus importants. L'avocate en chef de l'UNESCO, l'Égyptienne Hanna Saba, suggère alors d'obtenir le soutien de René Maheu, alors sous-secrétaire d'État à l'UNESCO. En septembre de la même année, le professeur Ahmed Badawi dirige des campagnes de prospection en Nubie avec l'autorisation de l'UNESCO.

Au début du mois de novembre 1956 et au lendemain de la crise du canal de Suez, Desroches-Noblecourt ainsi que tous les autres citoyens britanniques et français sont assignés à résidence puis expulsés d'Égypte. Puis, à la fin du mois de décembre de la même année, l'UNESCO est informée par le gouvernement égyptien que Desroches-Noblecourt fait l'objet d'une exception.

Avec l'approbation du gouvernement français, elle retourne à son poste au CEDAE. Pour compenser la restriction sur l'embauche d'experts britanniques et français, elle utilise ses contacts internationaux pour recruter des spécialistes d'autres pays alors que le CEDAE s'empresse de documenter les monuments de Nubie. Lorsqu'elle apprend le projet du gouvernement égyptien de fermer l'Institut français d'archéologie orientale (IFAO), elle négocie un accord pour la poursuite des activités de l'institut, avec le soutien de l'ambassadeur du Canada et d'un avocat engagé par le gouvernement français. Malgré de nombreux appels à l'Égypte et à l'UNESCO pour sauver les monuments nubiens, aucun progrès concret n'a alors encore été fait à ce stade.

Le ralliemement de Tharwat Okasha Le changement d'avis du ministre égyptien de la culture, Tharwat Okasha, est une étape importante dans le processus de sauvegarde. Récemment créé, le ministère est responsable des antiquités du pays, et Okasha n'a jusque-là pas été convaincu par les appels de Desroches-Noblecourt. Sa position évolue fin 1958 lors d'une visite de Raymond A. Hare, ambassadeur des États-Unis, et de James Rorimer, alors directeur du Metropolitan Museum de New York. Lors de leur rencontre, ce dernier déclare que, l'Égypte n'étant pas prête à protéger ses propres monuments, il vaut mieux les vendre à qui le peut.

Profondément offensé, Okasha fait part de son indignation à Desroches-Noblecourt qui propose que l'Égypte s'associe à l'UNESCO dans une campagne de sauvegarde. Okasha dira plus tard avoir alors été « hanté par la menace d'une perte effroyable. J'estimais qu'il était du devoir du ministère de la Culture de planifier la sauvegarde des monuments menacés. Préserver nos trésors pour la postérité devint un impératif, et je décidai alors que l'impossible deviendrait possible. »

Desroches-Noblecourt obtient l'aide de René Maheu, alors directeur général adjoint de l'UNESCO, qui rencontre Okasha au Caire en janvier 1959. Maheu arrange ensuite un appel téléphonique de Vittorino Veronese, alors directeur général de l'UNESCO, à Okasha, pour lui exprimer son soutien total à une campagne de sauvegarde des monuments.

La priorité du gouvernement égyptien est alors l'industrialisation du pays plus que la préservation du patrimoine, bien que les réalisations de l'Égypte pharaonique soient un motif de fierté nationale. Il faut quelques mois pour qu'Okasha parvienne à convaincre Nasser, en avril 1959, de consentir à demander une aide internationale. Sur la proposition d'Okasha, Nasser accepte que l'Égypte couvre un tiers du coût du projet, qui doit être supervisé par l'UNESCO et le ministère de la Culture. En échange de l'aide financière des pays participant au projet, l'Égypte prévoit le don d'un certain nombre d'antiquités, dont quatre temples nubiens. En outre, les archéologues étrangers reçoivent l'autorisation de fouiller les sites nubiens menacés, pour lesquels le partage de fouilles est réinstauré, une mesure à rebours de la politique égyptienne en vigueur depuis plusieurs décennies.

À la réception de l'approbation de Nasser, Desroches-Noblecourt, à la demande d'Okasha, rédige une lettre en français qui demande officiellement l'aide de l'UNESCO. Elle la fait signer par Nasser le 6 avril 1959 et la remet en main propre le mois suivant à l'UNESCO.

En juin 1959, le comité exécutif de l'UNESCO autorise Veronese à élaborer un plan sur la manière d'entreprendre la sauvegarde des monuments. vignette|Temple du Ouadi es-Seboua Des équipes d'experts du CEDAE font une campagne de prospection en Nubie pour préparer le projet. Desroches-Noblecourt engage au même moment des ingénieurs de l'Institut national de l'information géographique (IGN) pour un relevé aérien de la région, à l'aide d'avions de l'armée de l'air égyptienne. En octobre 1959, elle conduit pendant dix jours en Nubie un comité international pluridisciplinaire d'experts de l'UNESCO dirigé par John Brew, directeur du musée Peabody d'archéologie et d'ethnologie de Harvard . Le rapport du comité, contresigné par le gouvernement égyptien, recommande des efforts pour sauver 24 monuments, affirmant que leur destruction constituerait « une perte irréparable pour le monde ». Il est accepté en novembre 1959 par le Conseil exécutif de l'UNESCO et approuvé par sa Conférence générale en janvier 1960.

Le 9 janvier 1960, la construction officielle du haut barrage d'Assouan débute.

La campagne de sauvegarde de l'UNESCO Dès le début de l'année, Veronese fait une demande officielle au conseil exécutif de l'UNESCO pour la sauvegarde des monuments. Il y souligne la nécessité de préserver les sites du patrimoine culturel nubien en Égypte et au Soudan, tout en gardant à l'esprit l'amélioration des conditions de vie en Égypte attendue avec la construction du barrage d'Assouan . Dans sa proposition, il déclare : « Il n'est pas facile de choisir entre les monuments du passé et le bien-être présent d'un peuple qui vit dans le besoin, à l'ombre de l'un des patrimoines les plus splendides de l'histoire. Il n'est pas facile de choisir entre les temples et les récoltes. » Le conseil exécutif accepte la proposition et, le 8 mars 1960, Veronese annonce officiellement la campagne de l'UNESCO pour la sauvegarde des monuments de Nubie. De son côté, Okasha fait pression sur les ambassadeurs et chefs d'État étrangers pour obtenir leur soutien. Maheu, avec l'aide du prince Sadruddin Aga Khan, alors à la tête du comité d'action international de l'UNESCO, fait de même sur les représentants des pays membres de l'ONU. Le Royaume-Uni refuse de participer, en raison de la récente humiliation ressentie lors de la crise de Suez, mais revient plus tard sur cette décision .

Le soutien de Jackie Kennedy Au moment du lancement du projet, les États-Unis le soutiennent en principe. Cependant, l'administration Eisenhower, par anticommunisme, s'oppose au principe d'une aide financière à l'Égypte, quelle qu'elle soit. Le pays a en effet coopéré avec l'Union Soviétique pour la construction du haut barrage d'Assouan. La position américaine évolue avec l'arrivée au pouvoir de l'administration Kennedy. Quelques semaines après être devenue première dame, Jacqueline Kennedy écrit une longue note à son mari, dans laquelle elle l'incite à contribuer au projet. Grâce à son influence, à celle du prince Sadruddin Aga Khan, de John Brew et de John Wilson de l'Université de Chicago, entre autres, l'administration américaine décide d'apporter un soutien financier. Parmi les bénéfices attendus, le pays cherche à améliorer ses relations avec les États non alignés et à contrer l'influence soviétique. Le 4 avril 1969, le président Kennedy demande donc au Congrès une contribution initiale de 4 millions de dollars. Malgré la tiédeur du soutien de nombreux membres du Congrès, il obtient le vote de justesse.

Fin 1961, pour gagner le soutien du grand public, le gouvernement égyptien autorise une tournée de vingt-quatre artefacts provenant du tombeau de Toutankhamon, dans quinze villes des États-Unis. Le 3 novembre, Jacqueline Kennedy inaugure la première exposition à la National Gallery of Art de Washington. La série d'expositions rencontre un très grand succès, mais ne permet pas de recueillir de dons supplémentaires, au grand dam de l'UNESCO, qui lance un dernier appel aux dons fin 1962. La date butoir est présentée comme le printemps 1963. À cette date doit être mis en œuvre ce qui constitue désormais la seule option pour sauver les temples d'Abou Simbel, à savoir les déplacer par morceaux et les reconstruire. Seuls 20 pays apportent des contributions supplémentaires lors de cet appel.