Yibna, Yibnâ, Ybna, Yibneh, Yebna () ou Tell Yavne, est un site archéologique et un village parmi les centaines de villages arabes détruits et dépeuplés, en 1948, lors de la guerre israélo-arabe de 1948. Les ruines sont situées à proximité de la ville israélienne de Yavné du sous-district de Rehovot.

Présentation Probablement fondé par des Philistins sous le nom de Jabneel, le site de Yibna est habité depuis plus de 3 000 ans. Doté d'un port (récemment découvert lors de fouilles archéologiques), la ville connaît une grande prospérité pendant la période hellénistique et sous l'empire romain, malgré les destructions, prospérité et célébrité que Yibna (évolution de son nom) retrouve à l'époque des califats arabes, jusqu'aux croisades. De nouveau détruite, elle devient un village moyen sous les Ottomans, avant que l'irrigation, la culture des agrumes et la mise en culture des dunes permettent une nouvelle expansion et modernisation à partir de la fin du (croissance démographique, écoles, chemin de fer, et.). En 1948, les habitants subissent un nettoyage ethniqueIlan Pappé, Le Nettoyage ethnique de la Palestine, Paris : La Fabrique éditions, 2024 ( édition en français). , 193. : outre un massacre en mars, sa population arabe est expulsée en juin et se voit interdire de revenir dans son village. Les bâtiments symboliques de l'identité locale (mosquée, maqâm) sont détruits.

Avant le nettoyage ethnique de 1948, le village avait une population d'environ 6 000 habitants, en additionnant les sédentaires et les nomadesKhalidi, 1992, 421..

Le site est important également pour l'histoire juive, comme lieu où s'est tenu le synode de Jamnia (son nom romain) et un centre d'érudition juive pour l'écriture de la Mishna au , et comme lieu d'émergence de la maison d'Ibelin des royaumes latins de Jérusalem puis de Chypre au Moyen Âge.

Noms

Un village appelé Jabneh ou Jabneel existait durant l'Antiquité philistine ; le nom évolue en Jamnia (, ) pendant l'Antiquité grecque puis romaine ; Ibelin à l'époque des Croisades, donnant naissance à la seigneurie d'Ibelin et à la maison d'Ibelin, et enfin Yibna pour les Arabes.

Géographie

Le village de Yibna relevait du sous-district de Ramle et se trouvait à 15 kilomètres au sud-ouest de Ramle, à 25 mètres d'altitude et tout proche de la mer (7,5 km) dont il était séparé par un important cordon dunaire« Yibna — يِبْنَة », Interactive Encyclopedia of the Palestine Question, consulté le 27 octobre 2025.. De nombreuses sources et puits alimentaient les cultures. Le village était bien desservi par les réseaux de transport : la route Jaffa-Gaza passait dans le village, et la gare de Yibna, des chemins de fer de Palestine, était desservie par la ligne Ramle-Gaza.

Sa superficie totale était de (59,5 km²)Government of Palestine, Department of Statistics. Village Statistics, April, 1945. Cité par Hadawi, 1970, 68. dont appartenaient à des Arabes, 2 845 à des Juifs et étaient classés comme terres publiques.

Sur la superficie, 2 849 hectares étaient classés comme terres incultes, soit 39 % des terres du village (essentiellement les dunes). Dans les terres cultivables, les plantations d'agrumes et de bananiers occupaient 6 468 dounams (647 hectares), étaient consacrés aux céréales et dounams (1 109 hectares) étaient irrigués ou plantés de vergers, dont 25 dounams en oliviersGovernment of Palestine, Department of Statistics. Village Statistics, April, 1945. Cité par Hadawi, 1970, 117..

Histoire

L'archéologie et les sources écrites permettent de retracer l'histoire du village depuis l'âge du Fer, voire l'âge du Bronze. Yavneh est mentionné plusieurs fois dans la Bible hébraïque et par Flavius Josèphe.

Âges du Bronze et du Fer

Des fouilles de sauvetage menées en 2001 par l'Autorité des antiquités d'Israël au pied du versant nord du tell (mont) mettent au jour des tombes. Elles datent du Bronze tardif, pour la plus ancienne, à l'âge du Fer, pour la plupart.

Une grande favissa (fosse à offrandes) d'époque philistine est découverte sur la colline du Temple. Des vestiges de l'âge du Fer sont aussi découverts lors de deux campagnes de fouilles du professeur Dan Bahat. Des tessons de céramique de la même époque et de céramique perse sont découverts en surface, sur le tell.

D'après le Deuxième Livre des Maccabées, la cité philistine est détruite par Judas Maccabée. Après Alexandre Jannée, la Judée prend le contrôle de la ville et une importante population juive s'installe à Jabneh.

Dès l'âge du Bronze, un port est établi sur la côte toute proche de Jabneel : il est appelé Minet Rubin en arabe ou en hébreu. Ses fortifications, révélées par des fouilles, remontent à l'époque des HyksosNegev, Gibson, 2001, 253.. Il a été en usage jusqu'aux croisades, quand il est alors abandonné.

Antiquité

Après la conquête de l'empire perse par Alexandre le Grand dans les années 330 av. J.-C., ses héritiers se constituent des empires. La côte méditerranéenne revient aux Séleucides, qui font de Jabneel un centre administratif et militaire.

Un roi hasmonéen (maccabéen, dans la tradition chrétienne) dont l'identité est débattue s'empare de la ville et la détruit. Après la conquête romaine en 63 av. J.-C., la ville est appelée Iamnia ou Jamnia et reconstruite sur l'ordre du consul Gabinius. Le roi de Judée en hérite puis elle passe à sa sœur Salomé. À sa mort, c'est l'empereur romain Auguste qui en hérite, qui le rattache au (distinct des biens de l'État et transmis d'empereur en empereur et non à la famille de ceux-ci). Il y reste pendant un siècle. Son port est alors plus important que celui de Jaffa et la ville connaît sous la domination romaine une longue période de prospérité.

Pendant la Première guerre judéo-romaine (66-73), après avoir matê l'insurrection en Galilée, l'armée romaine commandée par Vespasien marche sur Iamnia et Azotus et s'empare des deux villes. Il y laisse des garnisons pour continuer la campagne. Selon la tradition, le tanna Yohanan ben Zakkaï, après s'être enfui de Jérusalem assiégée avec ses disciples, obtient la permission de Vespasien de s'installer à Iamnia. Après la chute et la destruction de Jérusalem en 70, plusieurs yeshivot (connues comme l'« école de Yavné » ou « synode de Jamnia ») se développent et fonctionnent comme un nouveau Sanhédrin ; on voit là l'origine du judaïsme rabbinique avec notamment l'écriture de la MishnaSimon Claude Mimouni, Les Chrétiens d'origine juive dans l'Antiquité, Paris, Albin Michel, 2004, ..

Empire byzantin

Sous l'Empire byzantin, la ville de Jabneel est alimentée en eau par un aqueduc, révélé par des fouilles, qui ont également mis au jour un four. La plus importante installation vinicole du monde byzantin est aussi retrouvée à Jabneel lors de fouilles. Ce vin a été servi à l'empereur Justin II lors de ses fêtes de couronnement, en 566.

Période arabo-musulmane

L'historien al-Baladhuri (mort en 892 EC) mentionne Yibna parmi les dix villes du Jund Filastin conquises par l' commandée par le sahaba Amr ibn al-As. Selon l'historien du al-Yaqubi, Yibna était toujours construite au sommet du tell et habitée par des Samaritains.

Vers 985, le géographe al-Maqdisi, écrit que en vient, selon lui. Selon le géographe syrien Yaqout al-Rumi, la tombe d'Abou Huraira, compagnon du prophète de l'islam, se trouve à Yibna. Il ajoute que certains disent que c'est celle d'Abd Allâh ibn Saad ibn Sarh, autre sahaba.

Des fouilles de 2007 mettent au jour des vestiges allant des débuts de la période musulmane au mandat britannique sur la Palestine. En 2009, c'est un four et un quartier commercial et artisanal qui sont découverts à l'ouest du tell.

Croisades, fin des Ayyoubides et Mamelouks

Lors de la période des Croisades, deux batailles ont lieu à proximité de Yibna/Ibelin, comme l'appelaient les croisés, entre 1105 et 1123. Lors de la seconde bataille de Yibna, le 29 mai 1123, le croisé Eustache Granier vainc les Fatimides commandés par Al-Mamun al-Batahi.

Le château d'Ibelin est construit en 1141. Deux campagnes de fouilles menées par Dan Bahat à partir de 2005 en exhument la porte principale. C'est le siège de la seigneurie d'Ibelin, dont la famille, la maison d'Ibelin, joue un rôle important dans le royaume franc de Jérusalem puis dans celui de Chypre. Des fouilles de sauvetage à l'ouest du tell permettent la découverte d'un trésor de 53 monnaies croisées des .

Ibelin est mis à sac par le sultan Saladin, peu avant sa déroute à la bataille de Montgisard fin 1177. En août 1187, Saladin reprend la ville puis l'incendie ; elle cesse de faire partie des États latins du LevantMoshe Fischer, Itamar Taxel, "Ancient Yavneh: Its History and Archaeology", in Tel Aviv Journal of the Institute of Archaeology of Tel Aviv University, December 2007, volume 34, 2, 204–284, 247.. Le voyageur Benjamin de Tudèle (1130–1173) identifie la Jamnia (Jabneh) des auteurs classiques avec lIbelin de son époque. Il place l'ancienne ville de Jamnia à trois parasangs de Jaffa et deux d'Isdud (15 et 10 kilomètres).

Après la conquête mamelouke, Yibna est rattaché à l'Égypte mamelouke pendant trois siècles (1250-1517). Yibna est alors une étape-clé sur la route du Caire à Damas, essentielle pour le sultanat ; c'est aussi le centre de la vie religieuse musulmane et économique locale. Le sultan Baybars se trouve à Yibna lorsqu'il reçoit la nouvelle de la victoire sur les Tatars.

L'église paroissiale d'Ibelin est convertie en mosquée, et un minaret lui est ajouté en 1337Raz Kletter, Irit Ziffer, Wolfgang Zwickel, « Yavneh I: The Excavation of the "Temple Hill" Repository Pit and the Cult Stand », Orbis Biblicus et Orientalis, Series Archaeologica (OBOSA), volume 30. Academic Press Fribourg, Suisse (), Vandenhoeck & Ruprecht, Göttingen (). 2010. 2-13..

Le à Yibna, un maqam (sanctuaire), est décrit comme un des plus élégants mausolées à dôme de Palestine. Il est considéré comme la tombe d'Abou Huraira, compagnon de Mahomet, depuis le .

Empire ottoman

La Palestine est conquise par les armées de l'Ottoman en 1517, grâce à leur victoire sur les armées mameloukes à la bataille de Marj Dabiq, et annexée à l'Empire ottoman.

Dans le defter (registre fiscal) de 1596, Yibna relève de la nahié (sous-district) de Gaza et de la liwa de Gaza. Il recense 129 foyers, soit environ 700 habitants, tous musulmans. Ils payaient un impôt à taux fixe de 25 % sur leurs productions, dont le blé, l'orge, le sésame, les fruits, les chèvres, les ruches et les vignes, pour un total de . Les trois quarts de ces impôts étaient versés à un waqf (fondation pieuse)Hütteroth, Abdulfattah, 1977, 143. Cité par Khalidi, 1992, 421..

En 1799, durant la campagne de Syrie de Bonaparte, Yibna est représenté sur la carte de Pierre Jacotin sous le nom d’'EbnehKarmon, 1960, 171 .. gauche|vignette|Minaret mamelouk de 1337. William Thomson, missionnaire américain qui visite Yibna en 1834, décrit le village sur sa colline, habité par 3000 musulmans vivant de leurs cultures. Il écrit qu'une inscription dans la mosquée date sa construction de 1386 ; Denys Pringle indique 1337 pour la construction du minaretThompson (1880), I:145-49. Cité par Khalidi, 1992, 421..

Une liste de villages ottomane de 1870 recense 348 maisons habitées et 1 042 hommes - les femmes et les enfants n'étant pas recensés. En 1882, l'enquête du Palestine Exploration Fund décrit Yibna comme un gros village en partie construit en pierres sur sa colline. Des oliviers sont alors plantés au nord, avec les jardins.

L'histoire orale de Yibna mentionne des tombes d'enfants , pratique souvent associée aux groupes nomades ou de travailleurs itinérants d'origine égyptienne, à la fin de la période ottomaneTaxel, Y., Marom, R., & Nagar, Y. (2025). An Infant Jar Burial from Zarnūqa: Muslim Funerary Practices and Migrant Communities in Late Ottoman Palestine. 'Atiqot, 117, 269–293.

Période du mandat britannique