Les premières cinéastes féministes aux États-Unis (1960-1980) émergent dans le contexte de la deuxième vague du féminisme, cherchant à contester la domination masculine du cinéma classique. Par leurs films indépendants, elles explorent la sexualité, le corps, l’identité et les rapports de pouvoir. Ce mouvement marque la naissance d’un cinéma militant, fondé sur la critique du «male gaze» (regard masculin) et la recherche d’un regard féminin.

Contexte historique et culturel

Deuxième vague féministe (années 1960-1980) L’arrivée des premières cinéastes à Hollywood s’inscrit dans la période de la « deuxième vague » des luttes féministes. Les années sont marquées par un contexte de lutte sociale général, comme les luttes pour les droits civiques, la contre-culture, etc« Second wave of feminism | Definition, Goals, Accomplishments, Leaders, & Facts | Britannica ». Britannica. https://www.britannica.com/topic/second-wave-feminism, consulté le 2 novembre 2025.. Du côté des revendications féministes, les militantes axent leurs revendications sur un rejet du rôle strictement domestique traditionnelles. En d’autres termes, une sorte de délocalisation du rôle féminin uniquement privé vers un rôle social égale à celui des hommes dans la sphère publique« Feminism - Equality, Women’s Rights, Activism | Britannica ». 2025. https://www.britannica.com/topic/feminism/The-second-wave-of-feminism, consulté le 2 novembre 2025.. C’est dans cette période que nait le «Women’s Liberation Movement», un mouvement qui a la volonté d’une égalité totale entre les sexes. Différentes avancées légales ont également lieu dans ces années comme le Equal Pay Act (1963), le Civil Rights Act (1964), le Title IX (1972) et Roe v. Wade (1973).

Le cinéma américain avant l’émergence du féminisme Entre 1910 et 1960, le système des studio hollywoodiens (le «studio system»), dominé par les hommes, relègue les femmes a des rôles secondaire, à l’écran et en coulisse. Les pionnières comme Alice Guy-Blaché, Lois Weber ou Dorothy Arzner disparaissent avec l’industrialisation du cinéma. Le Code Hays, actif entre 1930 et 1968 dans le but de réguler le contenu des films, impose une censure réglementant ce qui est jugé acceptable ou non à l'écran. Effaçant, ainsi, le désir féminin et valorisant le mariage et la maternitéSAVINO, Danielle. « The Woman’s Experience in Hollywood: A Brief Feminist History of the American Movie Industry ». Academic Festival, 2024. https://digitalcommons.sacredheart.edu/acadfest/2024/all/2. Les personnages féminins présents dans les films reflètent les stéréotypes féminins comme la femme fatale, l’épouse parfaite, la blonde naïve, etc., façonné par le point de vue masculin ou autrement dit le « male gaze »SMUKLER, Maya Montañez. Liberating Hollywood: women directors and the feminist reform of 1970s American cinema. New Brunswick, [New Jersey] Camden, [New Jersey] Newark, [New Jersey], Rutgers university press, 2019..

Les pionnières du cinéma féministe

Réalisatrices majeures

Chantal Akerman Ses films traitent du travail domestique et du quotidien des femmes, ce qui permet d’explorer la réalité et l'angoisse qu’elles vivent au quotidien. Dans les films comme Jeanne Dielman, 23, quai du Commerce, 1080 Bruxelles (1975), elle dépeint la monotonie des tâches ménagères et évite le « male gaze » en offrant une représentation différente et non sexualisée de la femmeNOVAKOVIC, Andreja. « Chantal Akerman: Filmmaker and Philosopher ». Philosophica Filmakers. Londres. Bloomsbury Academic, 2025. https://doi.org/10.5040/9781350361454. Le travail d’Akerman est devenu une œuvre pivot pour le féminisme cinématographique en offrant une critique de la vie féminine bourgeoise.

Barbara Hammer (Pionnière du Cinéma Queer et Expérimental) Les œuvres de Barbara Hammer abordent notamment la sexualité, le corps féminin, l'identité lesbienne et l'histoire. Considérée comme l'une des figures importantes du cinéma lesbien expérimental, elle contribue à rendre visible les expériences lesbiennes notamment dans Women I Love de 1976. Son travail participe ainsi au développement de nouvelles formes de représentation des identités féminines et lesbiennesKELLER, Sarah. « Barbara Hammer: Pushing out of the Frame ». Detroit Wayne State University Press, 2021. https://search.ebscohost.com/login.aspx?direct=true&scope=site&db=nlebk&db=nlabk&AN=3018241.

Joyce Chopra Ses films, comme Joyce at 34 (1972), abordent les défis réels comme la maternité, les conflits de carrière et des compromis entre la vie de famille et le travail. Le film a offert une nouvelle vision sur les enjeux clés du mouvement féministeNASH, June. « Joyce 34: A Film by JOYCE CHOPRA and CLAUDIA WEILL ». American Anthropologist 76, no. 1 (1974): 205. https://doi.org/10.1525/aa.1974.76.1.02a01180.

Collectifs et réseaux féministes

L’intersectionnalité : Les pionnières Afro-Américaines Au début du siècle, un groupe de femmes afro-américaines entrepreneures ont établi une industrie cinématographique pour améliorer la représentation des Afro-Américains et contrer les stéréotypes racistes aux États-Unis. Elles ont agi en tant que réalisatrices, productrices, scénaristes et actrices, brisant les barrières de genre et de race. Des figures notables incluent Tressie Souders, Maria P. Williams et Drusilla Dunjee Houston, qui a écrit Spirit of the South: The Maddened Mob, une réponse antiraciste à l'œuvre The Birth of a Nation (1915). La reconnaissance des figures comme Souders et Williams comme les « premières femmes cinéastes » est une conscience féministe intersectionnelle. Elles ont surmonté les obstacles liés au racisme, et aussi liés à leur statut de femme dans une industrie dominée par les hommes. Elles étaient les précurseures des mouvements féministes cinématographiques des années 1960-1970MORGAN, Kyna, et DIXON, Aimee. « African-American Women in the Silent Film Industry ». Columbia University Libraries. 2013. https://doi.org/10.7916/D8-VT0F-1758.

Festival International de Films de Femmes (FIFF) de Créteil Le Festival International de Films de Femmes est un festival annuel créé spécifiquement pour célébrer, soutenir et rendre visible le travail des femmes dans le cinéma. Il s'implique activement dans les débats sociaux majeurs comme la censure de film. Il cherche à corriger les déséquilibres de l'industrie, en reconnaissant le besoin d'un soutien concret pour la production d’œuvres féminines. Il utilise donc le cinéma comme un outil pour combattre les normes socialeHOTTELL, R. A. « Twenty-Third Annual Festival de Films de Femmes, Creteil, 23 March-1 April 2001 ». French Review: Champaign: 75. 2002. P.617–20. https://www.jstor.org/stable/3132880.

Thèmes revendiqués

L’autoreprésentation, le corps féminin et la sexualité L’arrivé des femmes au cinéma a permis l'émergence d'une vision féminine et d'un regard lesbien sur le désir, en opposition au « male gaze ». Cela a aussi permis d’affirmer l'autonomie des femmes sur leur propre image, leur corps et leur sexualité. La représentation des afro-américaines a aussi mis de l’avant l’analyse la vision des corps féminins noirs sous le regard masculin blanc ainsi que l’hypersexualisation raciale et la fétichisationPEYRIÈRE, Monique. « Maya Deren et les sciences sociales : quand le cinéma expérimental prend l’avantage sur le documentaire pour affronter la réalité du monde ».  Sociétés, vol. 96, no 2. P. 41‑50. https://doi.org/10.3917/soc.096.0041.

Réceptions et résistances antiféministes

Réactions médiatiques et institutionnelles Le féminisme des années 1970 bénéficie d’une visibilité médiatique : les médias généralistes privilégient les images de militantes dites radicales au détriment des débats intellectuels et politiquesJOHNSON, Tayllor. « Waves of Feminism and the Media ». Lewis Honors College Capstone Collection, 2017. https://uknowledge.uky.edu/honprog/32. Cette couverture sélective accentue la division entre féministes modérées et radicales, contribuant à une division de l’opinion publique« Women’s rights movement | Definition, Leaders, Overview, History, & Facts | Britannica ». 2025. https://www.britannica.com/event/womens-movement , consulté le 2 novembre 2025.. Dans les institutions médiatiques et culturelles, les femmes demeurent minoritaires aux postes de pouvoir, reflet d’une hiérarchie encore patriarcale. À partir des années 1980, le discours « post-féministe » affirme que l’égalité est désormais acquise, ce qui affaiblit la légitimité du mouvement et son urgence politique. L’archétype médiatique de la féministe « en colère » ou « anti-homme » sert alors à discréditer la cause dans l’imaginaire collectif.

Attaques idéologiques et antiféministes À la fin des années 1970, une contre-réaction conservatrice s’organise contre les acquis du mouvement féministe, associant la libération des femmes à la crise de la famille et au déclin moral de la société. Ce contre-discours, relayé par les médias et la culture populaire, diffuse l’image de la féministe comme une figure menaçante, carriériste et hostile aux hommes. Dans l’industrie cinématographique, les réalisatrices sont fréquemment perçues comme « difficiles » ou « instables », des stéréotypes utilisés pour justifier leur marginalisation. En réaction, des théoriciennes comme Laura Mulvey élaborent une critique du regard masculin (male gaze), dévoilant la structure patriarcale des représentations audiovisuelles et fondant une résistance intellectuelle au sexisme systémique du cinéma.

Héritage et réappropriations féministes au cinéma

Réappropriations culturelles et nouvelles formes d’expression Face à l’exclusion institutionnelle persistante, de nombreuses femmes investissent le cinéma indépendant et les arts visuels pour repenser la représentation féminine. Ces réalisatrices militantes se détache de la narration stéréotypé et privilégient une approche proprement féministe. Dans les années 1980, les féministes de la troisième vague réinvestissent la culture populaire, transformant les stéréotypes en symboles d’autonomie et de pouvoir individuel. Malgré ces efforts, la sous-représentation des femmes dans la réalisation demeure, ce qui montre la résistance du système patriarcalBELL, Melanie et al. « Researching Women’s Film History ». ROSS, Karen et al., éd. The International Encyclopedia of Gender, Media, and Communication. Wiley, 2020, p. 1‑22..

Artistes clés

Allison Anders Les films d’Anders sont centrés sur le regard féminin et l'authenticité du quotidien, sans sexualisation. Elle s'interroge sur la valeur des femmes, résistant à la sexualisation des adolescentes et cherche à montrer l’authenticité des vies de femmes marginaliséesGORDON, Bette, et ANDERS, Allison. « Allison Anders ». Bomb, no. 48 1994. P.16–18. https://www.jstor.org/stable/40425411.

Julie Dash Elle cherche à modifier l’image hollywoodienne des femmes afro-américaines, en proposant une vision féministe noire. Elle lutte contre les stéréotypes racisés qui limitent les rôles afro-américains à la victimisation ou à la comédieMARTIN, Michael T. « “I Do Exist”: From “Black Insurgent” to Negotiating the Hollywood Divide--a Conversation with Julie Dash ». Cinema Journal 49, no. 2. 2010. https://muse-jhu-edu.acces.bibl.ulaval.ca/pub/15/article/373226/pdf.

Kathryn Bigelow Ses films mettent en scène des figures féminines centrales, fortes et déterminées dans des genres traditionnellement masculins (action, guerre, etc.). Elle rejette le classement de "réalisatrice féminine", affirmant que la réalisation n'est pas un travail lié au genre. Son travail prouve que les femmes peuvent exceller dans les genres dominés par les hommes. Bigelow est aussi la première de trois femmes à avoir remporté l'Oscar de la meilleure réalisatrice pour le film The Hurt LockerGODFREY, Nicholas. « Kathryn Bigelow ». Screen Education, no. 82. 2016. P.66–79. https://research-ebsco-com.acces.bibl.ulaval.ca/c/mua5xn/viewer/pdf/m466rcvviv?route=details.

Bibliographie