La toponymie palestinienne comprend de nombreuses arabisations de noms de lieux hébreux ou cananéens, remontant à l’Antiquité, ou de formations araméennes plus récentesRainey, 1978, 230 : .Rainey, 1978, 231: “In the majority of cases, a Greek or Latin name assigned by Hellenistic or Roman authorities enjoyed an existence only in official and literary circles while the Semitic- speaking populace continued to use the Hebrew or Aramaic original. The latter comes back into public use with the Arab conquest. The Arabic names Ludd, Beisan, and Saffurieh, representing original Lod, Bet Se’an and Sippori, leave no hint concerning their imposing Greco-Roman names, viz., Diospolis, Scythopolis, and Diocaesarea, respectively”Mila Neishtadt, 'The Lexical Substrate of Aramaic in Palestinian Arabic,' in Aaron Butts (ed.) Semitic Languages in Contact, BRILL 2015, 281-282 :. La plupart de ces toponymes ont été utilisés pendant des millénaires, bien que leur sens réel n’ait été connu que de peu de personnes. Les échanges culturels par les empires qui ont dominé tour à tour la région est visible dans la toponymie. Pour chaque lieu, on connaît différents noms utilisés dans le passé, chacun correspondant à une période historique particulièreMiller, Hayes, 1986, 29.. Par exemple, la ville de Beit Shean, actuellement en Israël, était appelée pendant la période hébreue Beth-shean, à la période hellénistique et sous l’Empire romain Scythopolis, et après la conquête arabo-musulmane, Beisan.
Le Palestine Exploration Fund a été le premier a reconnaître l’importance de la toponymie, ou des noms de lieux, à la fin du . Peu après, les autorités mandataires de la colonie britannique entreprirent de collecter des informations sur la toponymie palestinienne auprès des fellahin, qui ont prouvé qu’ils avaient conservé la connaissance des anciens noms des lieux, aidant ainsi à identifier des sites archéologiquesBenvenisti and Kaufman-Lacusta, 2000, 16..
Depuis 1948, de nombreux toponymes ont été judaïsés en utilisant des . Même dans certains cas où des sites n’avaient qu’un nom arabe et aucun ancien nom hébreu, ils ont été rebaptisés avec des noms en hébreu moderneSwedenburg, 2003, 50.. La toponymie de la région de la Palestine est l’objet de nombreuses études universitaires et de revendications, dans le cadre du conflit israélo-arabe. Leur importance repose sur les revendications historiques de chacune des parties, chacune revendiquant l’antériorité, et utilisant l’archéologie, la cartographie et la toponymie comme preuvesKramer and Harman, 2008, pp. 1–2.
Histoire
Les habitants de la Palestine parlaient de nombreuses langues sémitiques, l’hébreu, l’, , l’araméen samaritain et l’arabe pendant des millénairesEllenblum, 2003, 256.. La plupart des toponymes de la région ont des racines sémitiques, seuls quelques uns ayant des racines latines, grecques ou turques. Les racines sémitiques des plus vieux toponymes sont toujours utilisées par les Palestiniens, même si dans l’Antiquité, de nombreux noms ont été modifiés sous l’influence des élites locales parlant grec ou latin.
Au , Eusèbe de Césarée, dans son Onomasticon, fournit une liste des toponymes de Palestine avec des précisions géographiques et historiques. Ce texte a ensuite été traduit en latin et corrigé par Jérôme de StridonRichard, 2003, 442..
Après la conquête arabe du Levant, de nombreux noms sémites pré-romains sont réutilisés, avec souvent une orthographe et une prononciation différentes. Des noms arabes sont donnés aux lieux d’habitation dont les anciens noms ont été perdus, ainsi qu’aux villes et villages créés à la période arabe.
Selon Roy Marom et Ran Zadok, les grandes lignes de la nomenclature palestinienne de l’espace étaient bien développées au , . La toponymie palestinienne, . Une étude locale des noms de lieux autour d’Hamama a montré que la toponymie palestinienne repose sur un substrat limité de noms pré-ottomans, auxquels les habitants ont rajouté de nouveaux toponymes, faisant parfois référence aux familles vivant dans ou autour du village.
Les voyageurs européens ont été nombreux à rédiger des récits de voyage qui décrivaient la toponymie et la démographie. Il y cependant toujours eu beaucoup de confusions sur les noms de lieux en PalestineKramer, Harman, 2008, 128.. Les translittérations en turc des noms arabes ou arabisés rendent les identifications des noms de lieux anciens et l’étude de l’étymologie des lieux encore plus difficile.
Edward Robinson identifia plus de 100 noms de lieux bibliques en Palestine, en travaillant selon sa conviction que l’analyse linguistique des noms de lieux utilisés par les fellahin arabes révèlerait des traces préservées de leurs anciennes racinesSwedenburg, 2003, 49.Davis, 2004, 6.. Les listes du PEF Names and Places in the Old and New Testaments and the Apocrypha, with their Modern Identifications établies en 1895 recensent plus de 1150 noms de lieux en lien avec l’Ancien Testament et 162 avec le Nouveau Testament, la plupart situés en PalestineMacalister, 1977, 79.. Ces enquêtes de Robinson pour le PEF et d’autres spécialistes de la géographie biblique occidentaux de la fin du et du début du ont aussi contribué à la définition des frontières du Mandat britannique en Palestine, comme proposé par la Société des Nations.
Avec la création d’Israël, de nombreux noms de lieux ont été hébraïsés ou leurs noms bibliques ont été remis en usage. Dans certains cas, des sites n’ayant qu’un nom arabe et aucun nom hébreu préexistant ont été rebaptisés en hébreu moderne.
Préservation
Une étude systématique des noms de lieux montre de hauts niveaux de conservation des toponymes pré-modernes le long de la ligne de plateaux parallèle à la côte de Méditerranée orientale, d’abord des noms de sites, mais aussi des oronymes. La préservation des noms de lieux, , est relevée par Yohanan Aharoni dans The Land of the Bible (1979)Cansdale, 1997, 111.. Il attribue cette continuité au racines sémites des habitants de la Palestine tout au long des âges et que les noms de lieux tendent à décrire les ressources agricoles existantes sur les sites en question. Selon Aharoni, 190 des 475 toponymes du sud du Levant peuvent être identifiés en se basant sur la préservation des noms de lieux. Ahituv écrit que plus de 358 noms de lieux cités dans le livre de Josué, il peut en identifier 149 (soit 41 %) en utilisant cette méthode. Sur les 450 noms de lieux mentionnés, environ 75 % des noms des périodes du Second Temple, mishnaïque et talmudique ont été préservés.
Selon Uzi Leibner, cette préservation des noms de lieux est fonction de la continuité du peuplement du site ou au moins de la région proche, et la plupart des sites cités étaient habités sous l’Empire byzantin et l’islam médianLeibner, 2009, 395–396..
Une étude de la préservation des noms de lieux entre Jérusalem et Jaffa de 1550 à 2000 établit que les plus bas niveaux de conservation des toponymes se trouvent dans les basses terres (20–25%), alors que les hautes terres ont un taux de préservation bien plus élevé, de l’ordre de 40 à 60 %.
Racines linguistiques
Sources d’eau
Les caractéristiques agricoles comme les points d’eau sont un domaine important de la toponymie en Palestine. Par exemple, certains noms de lieux utilisent la racine sémitique pour source ou citerne, comme Beersheba ou Bir as 'Saba, ("be'er" et "bir" signifiant "puits" respectivement en hébreu et en arabe) et Ein Gedi ou 'Ayn Jeddi ("en" et "'ayn" signifiant "source" respectivement en hébreu et en arabeRast, 1992, 25..
Caphar
Haim Ben-David note que le mot "caphar" n’apparaît qu’une fois dans la Bible hébraïque (pour Cephar-ammoni) mais bien plus souvent dans les sources postérieures, ce qui implique qu’il est d’origine araméenne et a été introduit dans la région dans la période du Second Temple (516 av. J.-C.-70 après J.-C.).
Divinités
D’autres noms de lieux conservent les noms de dieux et de déesses sémitiques de l’Antiquité. Par exemple, le nom de la déesse Anat survit dans le nom du village d’'Anata, qui est le site de l’antique AnathothHitti, 2002, 120.. Le nom de Bet Shemesh signifie "la maison de Šamaš’, indiquant un lieu de culte de la divinité du Soleil cananéenne Šapaš/Šamaš.
Traductions
Dans certains cas le nom ancien est tout simplement traduit, comme pour l’ancienne ville de Dan (, "juge") qui devient en arabe Tell el-Qadi, "montagne du juge". Le nom d’origine de la ville a été conservé dans la source proche du Jourdain, nommée "Dhan" ().
Capitolias, appelée dans au dans le Talmud araméen Bet Reisha, traduit en arabe par Beit Ras ainsi que l’Échelle de Tyr, appelée dans la littérature rabbinique Lavanan ou Lavlavan (de l’hébreu , "blanc"), traduit en arabe par Ras el-Bayda (tête blanche) et en latin par les Croisés par Album Promontorium.
Exceptions
Yehuda Elitzor observe que dans la majorité des cas, les locuteurs arabes ne donnent pas de nouveaux noms aux lieux dont les anciens noms étaient connus et encore utilisés, avec l’exception d’Hébron, rebaptisée "Khalil al-Rahman" ; il suggère que le nouveau nom provient d’une tradition préexistante parmi les Juifs d’Hébron.
Conversion linguistique
La lettre hébreue Ḥet (ח) est correctement rendue par la lettre arabe Ḥāʾ (ح), bien que le Khāʾ(خ) soit souvent utilisé, et parfois l’ʿayin (ع) (comme dans Beït-Horon > Beit 'Ur). Guérin l’avait déjà noté en son temps, Beit Hanina est parfois écrit Bayt 'AninaGuérin, 1868, 394..
Le passage de la lettre Ayin ([ʕ], hébreu : ע, arabe : ع) à l’aleph ([ʔ], hébreu : א, arabe : ا), bien que les deux sons existent en arabe. Par exemple, le nom biblique d’ (עין דור, utilisant [ʕ]) est changé en (إندور, utilisant le [ʔ]). Les juifs de Galilée (particulièrement à Haïfa, Beth-shean et Tiv'on) produisent toujours des Ayins à la place des Alephs, selon la littérature rabbinique qui avait aussi remarqué cette conversion.
Le suffixe hébreu t (ת) tend à disparaître dans le passage de l’hébreu à l’arabe, comme dans Ḥammat > al-Ḥamme (pour Hamma),‛Aqrabat > ‛Aqraba (pour Aqraba) et Nāṣrat > en-Nāṣre (pour Nazareth)Elitzur, Ancient Place Names, 339..
Méthodes d’identification
La grande majorité des identifications des noms de lieux palestiniens avec un toponyme biblique se basent sur leur similarité avec les noms en arabe palestinien, ainsi que les informations géographiques fournies par la Bible. Il arrive, rarement, qu’une découverte archéologique exhume une inscription permettant de relier le site fouillé avec une ville citée dans la Bible. Ce cas de figure se rencontre pour Beisan (avec une stèle de Séthi Ier), Lakish et Gezer. En-dehors de ces cas rares, la plupart des identifications sont rendues possibles par des entretiens avec les fellahin. En 1983, Hershel Shanks ajoute Tel Arad et Tel Hazor à ce recensement Hershel Shanks, « The Sad Case of Tell Gezer », Biblical Archaeology Review, juillet/août 1983, 30-35, 38-42 : "Gezer also has special significance in the history of archaeology. Gezer was the first Biblical city to be identified by an inscription found at the site. Even today only a handful of sites — Beth Shean, Arad, Hazor — have been so identified. In 1873, the great French scholar Clermont-Ganneau found a boundary inscription dating from the Herodian period which reads in Hebrew script, “boundary of Gezer.”". En 1996, la localisation d’Ekron est soutenue par la découverte de la .
Clermont-Ganneau note que les paysannes palestiniennes avaient conservé des coutumes, des vêtements et une langue plus antiques, et qu’elles avaient aussi une meilleure connaissance des noms que les hommes, ce qui a parfois poussé les hommes à répondre violemmentClermont-Ganneau, 1896, volume 2, 472-473..