Le Livre V du de Lucrèce décrit la nature et la formation de notre monde, les phénomènes astronomiques, les débuts de la vie sur Terre et le développement de la civilisation. Le Livre V offre également une introduction à la vision du monde de la haute société romaine du .
Le
Le () est à la fois un poème d'instruction et une célébration de l'accomplissement divin d'Épicure, le héros philosophique de Lucrèce ou celui du commanditaire intéressé, Caius Memmius. Lucrèce en accord avec Épicure qui cherche une explication rationnelle, raisonnée et scientifique de l'univers, conseille de se libérer des peurs et des superstitions inutiles, notamment celles concernant les dieux et la mort, fausses hypothèses qui nous rendent malheureux. Lucrèce s'oppose à la religion, cause selon lui de l'ambition, « de la recherche des honneurs et de tous les plaisirs considérés comme superflus par Épicure ». Épicure, n'a plus confiance en la cité, et propose « une nouvelle philosophie de l'action où l'homme doit trouver le bonheur à l'écart de la vie active, loin des soucis ».
Lucrèce volontiers oppose « les modes de vie primordiaux » à la civilisation telle qu'il la connait, et s'en sert pour critiquer divers aspects de celle-ci: ambition, cupidité, guerre, conquête, soif d'or et de richesses, crainte des dieux et quête d'un luxe inutile. Il concède toutefois à la fin du cinquième livre, en véritable épicurien, que le changement est une réalité inévitable et pas nécessairement négative..
Le de Lucrèce, sept siècle après Hésiode (avec le ) est le premier exemple entièrement conservé d'une épopée hexamétrique en latin. La démarche de Lucrèce est paradoxale à plus d'un titre : philosophe écrivant en vers alors que le support philosophique standard était la prose depuis des siècles, poésie archaïque donc ; poète épicurien utilisant les mythes alors que les épicuriens sont hésitants par rapport à la poésie et au mythe comme support d'enseignement. La poésie gréco-latine (lyrique), qui a vu le jour à une époque quasi-mythique, accordait de l'importance à l'idée que les mots et la musique s'unissaient pour produire des effets capables de modifier le comportement humain ; chaque rythme était imprégné d'un caractère moral, ou ethos, et la musique avait le pouvoir de transmettre et de communiquer le sien ; cette croyance perdure jusqu'à la Renaissance. ; les œuvres d'Hésiode, Lucrèce, et des auteur augustéens Virgile et Ovide éloignées dans le temps, sont donc liées formellement par un mètre commun, l'hexamètre dactylique.. Lucrèce aux côtés des épigrammatistes romains, initie d'autre part à Rome la poésie pastorale hellénistique dont le modèle est ThéocriteThéocrite (310 - 250 av. J.-C.), s'appuyant sur diverses sources poétiques et prenant Homère et Hésiode pour sources, avait donné corps aux Idylles. .; il est un intermédiaire entre la culture hellénistique et la culture latine ; tout en infléchissant ce type de poésie naturaliste, en éliminant des motifs tels que l'amour, le mythe de l'Âge d'or ou le sentiment d'une présence divine dans la nature. Les traces de ces motifs qui subsistent dans son texte influencent cependant les élégiaques romains come Tibulle et Properce.
Le Livre V du
Le Livre V du s'ouvre sur une réfutation vigoureuse de toute téléologie — l'univers a eu un commencement, tout comme il aura une fin ; il n'est pas l'œuvre des dieux ; il n'a pas été créé pour nous ; il s'est formé par la rencontre fortuite d'atomes qui, après avoir exploré toutes les autres combinaisons possibles, étaient inévitablement destinés, tôt ou tard, à prendre leur forme actuelle — et se clôt sur un exposé de l'évolution humaine et du développement de la société.
L'anthropologie du Livre V, qui se présente comme le prolongement naturel de l'évocation de la cosmogonie (V, 416-508) et de l'explication des mouvements planétaires (V, 615-770), ouvre peut-être la question de la nature du progrès chez Lucrèce, et de savoir s'il l'approuve ou non, alors que le but ultime de l'épicurisme est l'ataraxie.
Le sommaire du livre V (Traduction sous la direction de Charles Nisard. Lucrèce, Virgile, Valérius Flaccus - Œuvres complètes, Firmin-Didot Frères, 1868), se compose comme suit :
Influences
Le sujet du Livre V s'inscrit dans une très ancienne tradition de spéculation cosmologique, remontant bien au-delà des premiers penseurs « scientifiques », jusqu'à Hésiode et d'autres poètes de l'Antiquité. L'épopée cosmologique d'Hésiode, la Théogonie, raconte comment le monde naquit du Chaos primordial, lorsque la déesse Terre (Gaïa) engendra le Ciel (Ouranos), auquel elle s'unit ensuite, produisant ainsi divers éléments du monde physique, ainsi que les Titans qui précédèrent les Olympiens en tant que souverains divins. L'importance de la terre a été soulignées : dans les mythes de fondation grecs, comme par ailleurs chez Lucrèce — — les héros autochtones, son nés de la terre (), leurs descendants, originaires de cette terre, qualifiés par leur autochtonie, ont sur leurs terres des droits incontestables. La question de l'Origine de la vie, et cosmogonie sont par la suite demeurés indissociables.
Pour Anaximandre, le cosmos nait de la séparation du chaud et du froid et de leur action subséquente engendrant l'humide et le sec. La vie est la continuation de ce même processus, résultant de l'action de la chaleur sur l'humidité. Dans les affirmations extraordinaires d'Anaximandre sur l'origine de la vie, à défaut de science, on assiste du moins à l'émergence de la pensée scientifique et de son esprit. Pour les Grecs, les principes qui sous-tendent la création du monde régissent également l'origine de la vie. Les premières cosmogonies philosophiques sont purement naturalistes dans leurs postulats ; la conception d'un dieu créateur leur est étrangère, comme elle l'était d'ailleurs généralement même à la religion grecque : Zeus et les autres dieux régnaient certes sur le monde, mais ils ne l'avaient pas créé ; pas d'être rationnel transcendant donc, séparé du monde et le créant soit à partir de rien, soit par l'organisation d'un chaos préexistant de la matière. On supposait que la matière première du monde était en mouvement perpétuel et que le reste en découlait « par nécessité ».
Anaxagore, impressionné par les critiques formulées à l'encontre de cette imprécision, introduisit une cause première, qu'il nomma « Noûs », « Esprit », et affirma qu'elle mettait de l'ordre dans le chaos originelPour cette réalisation, Aristote le qualifia de premier penseur lucide parmi ceux qui parlaient de manière décousue, mais constata avec déception qu'Anaxagore n'utilisait sa nouvelle idée que comme un artifice pour amorcer le mouvement: l'Esprit s'étant retiré, son monde n'est plus gouverné selon des principes théistes, mais d'une manière aussi matérialiste et mécaniste que celle de ses prédécesseurs. .. Pour Empédocle, le monde naturel est abandonné au jeu aléatoire des forces matérielles ; conception qui culmine dans la théorie atomiste de Leucippe et Démocrite. Ils appellent la cause première « nécessité » ou « nature », mais pour Platon et Aristote, on pourrait tout aussi bien l'appeler « hasard », car il s'agit d'une force purement aveugle et irrationnelle. L'homme, comme le reste de la nature, n'est qu'un produit des collisions aléatoires de particules en mouvement perpétuel, et son esprit un conglomérat matériel d'atomes en perpétuel mouvement.
La théorie de Lucrèce est l'une des deux seules descriptions mécanistes détaillées de l'adaptation qui nous soient parvenues du monde antique, l'autre étant celle d'Empédocle. On peut toutefois supposer que la théorie d'Épicure n'était pas fondamentalement différente de celle de Lucrèce, et qu'au moins Démocrite et Leucippe soutenaient des théories très similaires. Tous les physiciens mécanistes de l'Antiquité, y compris les épicuriens, partageaient des points de vue similaires (comme le suggère Simplicius, et à fortiori Aristote qui croyait que les phénomènes naturels, y compris les organismes vivants, avaient des finalités ou des buts inhérents, le telos).
Les philosophes présocratiques des s'intéressaient principalement à la question de l'origine du monde et de ses constituants fondamentaux ; les origines de la vie humaine et de la société étaient également au cœur de leurs préoccupations. Épicure, pour sa part, semblait peu enclin aux innovations dans ces domaines, pourvu que la théorie présocratique fût compatible avec sa conception de la nature atomique du monde et de la non-intervention des dieux. Par conséquent, de nombreux parallèles peuvent être établis entre les vestiges fragmentaires de la philosophie présocratique et les théories développées par Lucrèce dans le livre V du DRN ; l'histoire de la civilisation, dans la dernière partie de l'ouvrage, présente des similitudes avec les fragments de Démocrite qui, à l'instar d'Épicure et de son disciple, suggérait que les arts de la civilisation découlaient avant tout de l'imitation de la nature.
Hésiode et Lucrèce
Lovejoy et ont identifié les deux principales traditions de l'anthropologie ancienne sous les termes de primitivisme « dur » et « doux ». Ces deux écoles divergent quant à savoir si la vie humaine a débuté dans un « environnement providentiellement bien ordonné » (typiquement Hésiode) ou dans un environnement rude et presque hostile où la simple survie était difficile (typiquement Lucrèce).. Lucrèce revêt une importance particulière pour ces auteurs puisque les 686 derniers vers du livre V du DRN (II 771-1457) constituent pour eux le ; il revêt une importance particulière en tant que principale source d'information concernant la position de l'école épicurienne. Lucrèce rejette catégoriquement le « primitivisme strictement chronologique » de Hésiode, qui raisonne à partir d'un moment — l'Âge d'or — où l'humanité connaît ses conditions idéales, et à partir duquel les choses se dégradent. Son attitude vis-à-vis du « primitivisme culturel » est plus nuancée ; le primitivisme culturel, . La « condition humaine » chez Lucrèce correspond à celle des sauvages au stade pastoral. Lucrèce appartient cependant à la « principale tradition primitiviste » en ce qu'il voit dans « l'invention de la richesse » la cause de la perte par l'homme d'un état d'innocence et de bonheur relatifs.
Dans l'Âge d'or d'Hésiode, d'abord sous le règne de Chronos, les hommes vivaient dans l'innocence et la piété ; la Terre leur offrait spontanément tout ce qu'ils désiraient. La mort n'était pour eux qu'un doux sommeil, après quoi, par la volonté de Zeus, ils devenaient des divinités protectrices de l'humanité.
Lucrèce dans le , fait appel à la poésie par simple recontextualisation utilisant les vers contre Hésiode : Lucrèce, reprenant l'Âge d'or d'Hésiode, élimine toute allusion à l'ingérence des dieux dans la vie humaine. En termes purement rationnels, les premiers humains de Lucrèce ne sont qu'une espèce animale parmi d'autres, et doivent survivre en broutant des glands crus et amers et d'autres aliments animaux coriaces dans les bois. Lucrèce les a rendu plus robustes et plus résistants aux aliments étranges et aux maladies afin qu'ils puissent survivre dans leur monde hostile et dépourvu de technologie.