Le Mouvement Libertaire Nord-Africain (MLNA), est un mouvement anarchiste algérien fondé en 1950 par des militants de la Fédération anarchiste française. Le mouvement avait pour butde ralier l'anarchisme européen et la lutte anticoloniale en Algérie. Affilié à l'Internationale communiste libertaire en 1954, il participe à la guerre d'indépendance aux côtés du FLN et du MNA,, avant de disparaître en 1957 sous l'effet de la repression. Le mouvement est constitué de quelques militants européens et nord-africains. Le mouvement est d'abord hostile au nationalisme algérien, puis évolue progressivement vers une position de « soutien critique » à la lutte indépendantiste, adaptant ses principes face à la radicalisation du contexte révolutionnaire.

Histoire Origines et création À la fin des années 1940, le mouvement anarchiste en Algérie est encore largement rattaché à la métropole. La 13ᵉ région de la Fédération anarchiste (FA), créée en 1945 et censée regrouper les militants des pays d'Afrique du Nord, demeure principalement active à Alger, où un petit groupe organise des réunions, diffuse des tracts et anime des conférences publiques. Cependant, ses activités restent limitées et peu visibles, ce qui conduit à son affaiblissement progressif à la fin des années 1940Le Libertaire, vol 52, 104, 20 novembre 1947, Le Libertaire, vol52, 105, 27 novembre 1947, p4.

En 1950 Le Mouvement libertaire nord-africain (MLNA) est fondé dans la volonté d'ancrer le mouvement anarchiste en Algérie et de se distinguer d'une organisation perçue comme exclusivement françaiseLe Libertaire, vol. 55, no 105, 2 juin 1950, p. 4.

Le MLNA entretient des liens étroits avec les courants libertaires de métropole, notamment avec l'Organisation Pensée Bataille (OPB), groupe clandestin créé en 1949, et plus tard avec la Fédération communiste libertaire (FCL), fondée en 1953. Ces relations témoignent d'une proximité idéologique et organisationnelle : les deux mouvements s'affilient à l'Internationale communiste libertaire et envisagent une série de meetings en Algérie en 1954Le Libertaire, vol. 56, no 401, 21 octobre 1954, p. 4.

En absence d'un organe de press, le MLNA diffuse ses positions à travers Le Libertaire, où ses membres publient une trentaine d'articles entre 1950 et 1955. Si les interactions concrètes entre militants algériens et français demeurent mal documentées, il apparaît que le MLNA constitue, aux côtés de la FCL, l'une des principales expressions du mouvement anarchiste de vision communiste libertaire durant sa periode de militantisme.

Composition et influence Bien que le Mouvement libertaire nord-africain (MLNA) ait eu pour ambition de fédérer des groupes anarchistes à l'échelle de l'Afrique du Nord, son activité se concentre essentiellement à Alger, avec une présence plus limitée à Constantine. Les sources disponibles — rapports policiers, presse et témoignages — permettent d'identifier douze membres ayant appartenu à la Fédération anarchiste (FA) puis au MLNA. Parmi eux, seuls deux militants musulmans sont mentionnés : Brahimi Kouider, signalé à Tlemcen en 1948, et Salah Derbal, actif à Constantine entre 1953 et 1955Le Libertaire, vol. 56, no 283,5 octobre 1951, p. 4.

Plusieurs figures d'origine colonisée entretiennent des liens variables avec le mouvement. Mohamed Saïl (1894-1953), militant anarchiste kabyle établi en France et ancien combattant de la guerre d'Espagne, influence la réflexion du MLNA par ses articles dans Le Libertaire, bien que son appartenance au groupe soit surtout symbolique. De même, Idir Amazit (né en 1925), ancien engagé de la France libre et cadre de l'Union démocratique du Manifeste algérien (UDMA), ainsi qu'un certain Akli, auteur d'articles dans Le Libertaire entre 1955 et 1956Le Libertaire, vol. 57, no 405,27 octobre 1955, p. 2.

Le mouvement compte aussi des militants issus de familles européennes ou espagnoles d'Algérie. Parmi eux figurent Jean-Pierre Saïd (né en 1933) Léandre Valéro (né à Oran en 1923, ouvrier, ancien combattant en Indochine et résistant)Archives nationales d'outre-mer, Aix en Provence (ANOM), Préfecture d'Alger, 91 3 F 60 : rapport de la police d'Alger, 2 août 1949., ainsi que des instituteurs tels que Guy Martin et Fernand Doukhan, animateurs du courant syndicaliste L'École émancipée au sein du Syndicat national des instituteurs (SNI). Doukhan, en particulier, joue un rôle central dans le MLNA et défend une lecture anticolonialiste fondée sur l'expérience des instituteurs confrontés à la misère des populations algériennesLe Libertaire, vol. 55, no 105,8 décembre 1950, p. 4.

Malgré cette diversité, le MLNA reste un groupuscule marginal. En 1954, la police estime à environ 280 exemplaires la diffusion mensuelle du journal Le Libertaire en Algérie, dont la moitié seulement est vendue. Les réunions du mouvement à Alger ne réunissent qu'une dizaine de participants, majoritairement d'origine européenne, même si quelques musulmans y assistent ponctuellement.

Au-delà de ce noyau restreint, des sympathies libertaires existent dans d'autres cercles, notamment parmi les Auberge de jeunesse et dans certaines villes comme Bougie (Wilaya de Béjaïa), où l'institutrice Arlette Bourgel organise en 1952 un séjour en France pour des jeunes filles musulmanes avant de rejoindre le Parti communiste algérien (PCA)Le Libertaire, vol. 57, no 314,9 mai 1952, p. 4. Ce passage du MLNA ou de ses sympathisants vers le PCA illustre la porosité entre milieux anarchistes, communistes et nationalistes. Ainsi, Jean-Pierre Saïd quitte le MLNA pour le PCA en 1953Entretien de l'auteur avec Jean-Pierre Saïd, Domazan, 16 juin 2011., tandis que Salah Derbal effectue le chemin inverse après une rupture avec des militants communistesANOM, Gouvernement général, 10 CAB 153 : liste de militants du PCA établie par les Renseignements généraux (RG) de Constantine, 17 octobre 1952..

Positions politiques face à la question coloniale À la fin des années 1940, les anarchistes d'Algérie commencent à réfléchir plus directement à la situation coloniale. En 1949, un militant de la Fédération anarchiste (FA) d'Alger déplore l'absence de prise de position sur le « problème algérien »Le Libertaire, vol. 53, no 134,18 juin 1948, p. 4. Les conférences locales de la 13ᵉ région traitent alors surtout de thèmes théoriques du mouvement libertaire, même si certaines abordent déjà la question agraire. Avec la fondation du MLNA en 1950, les militants cherchent à adapter la pensée anarchiste au contexte spécifique de l'Afrique du Nord et à définir une ligne propre sur les réalités colonialesLe Libertaire, vol. 55, no 235,14 juillet 1950, p. 4.

Les anarchistes dénoncent de manière constante les violences et les injustices du système colonial : expropriations, exploitation économique, inégalités scolaires et répression. Leur discours, particulièrement virulent, prône parfois la violence révolutionnaire. Doukhan appelle à « l'action directe » contre les colons, tandis que Mohamed Saïl (1894-1953) exprime une radicalité extrême, allant jusqu'à menacer les « colonialistes d'Algérie »: ».Il s'agit, avant tout (pour les participants) et surtout (pour nous), d'assurer la défense absolue des victimes de la répression, défense qui doit se traduire par le combat pour l'éviction totale des colonialistes d'Algérie. «La valise ou le cercueil», disent certains, «la valise ou le cercueil», disons-nous avec eux! À cet égard, d'ores et déjà, notre position est claire: tout faire pour chasser les sordides représentants de l'impérialisme français, tout tenter pour que le peuple algérien prenne conscience de la fécondité du communisme libertaire! C'est là, le vrai combatLe Libertaire, vol. 56, no 281,14 septembre 1951, p. 4.D'autres militants, comme Guy Martin, défendent au contraire une vision antiraciste et égalitaire d'une Algérie libérée de toute dominationL'École républicaine, mai 1949..

Cependant, les libertaires manifestent des ambiguïtés profondes dans leur perception de la société colonisée. Hostiles à toute forme de religion et d'autorité, ils cherchent dans les structures locales des éléments « libertaires » susceptibles de nourrir une future société sans État. Mohamed Saïl voit dans la société kabyle un modèle d'organisation communautaire égalitaire et antiautoritaire, reprenant ainsi, sous une forme réinterprétée, certains motifs du « mythe kabyle » colonial. À l'inverseLe Libertaire, vol. 55, no 183,27 mai 1949, p. 4, Guy Martin exprime une vision plus pessimiste, dénonçant le « fatalisme coranique» et l'influence des institutions religieuses qu'il juge contraires à l'esprit de révolteLe Libertaire, vol. 57, no 237,11 août 1950, p. 4.Toutes les religions jusques et y compris l'Islam (nous devons cette vérité crue à nos camarades musulmans) sont des docrines de résignation, de paternalisme et de respect du Chef. Il importe aux États de s'assurer l'alliance de cette force cauteleuse d'asservissement.Cette critique radicale de la religion s'accompagne d'une dénonciation des structures patriarcales. Les anarchistes, notamment les instituteurs de Bougie, condamnent la condition des femmes musulmanes et célèbrent l'émancipation féminine observée en France. Néanmoins, ce discours s'inscrit souvent dans une rhétorique paternaliste : Guy Martin évoque la « mission éducative » des anarchistes français auprès des ouvriers « musulmans », perçus comme devant être éveillés à la conscience révolutionnaireLe Libertaire, vol. 56, no 278,3 août 1951, p. 4.

Ainsi, les écrits du MLNA oscillent entre un anticolonialisme intransigeant, des représentations influencées par l'ethnologie coloniale, et un ton condescendant à l'égard des colonisés. Cette tension interne limite leur audience : ignoré des Européens d'Algérie et distant des masses colonisées, le mouvement demeure marginal. Les autorités françaises classent d'ailleurs le MLNA parmi les « mouvements européens de tendance progressiste », malgré la présence d'un militant musulman, Salah Derbal, à sa tête à Constantine. Courant déjà minoritaire en métropole, l'anarchisme l'est donc davantage encore en Algérie, où son anticolonialisme radical ne suffit pas à surmonter ses contradictions internesANOM, Préfecture de Constantine, 93 3 F 18..

De l'antinationalisme à l'alliance tactique Hostiles par principe à l'idée de nation, perçue comme un instrument de domination étatique et capitaliste, les anarchistes du MLNA se montrent d'abord résolument opposés au nationalisme algérienANOM, Préfecture d'Alger, 91 3 F 60 : « Algériens ne votez pas. Voter c'est capituler », tract du MLNA joint à un rapport des RG d'Alger du 1er février 1951.. Au début des années 1950, ils rejettent dos à dos « exploitation colonialiste et nationaliste », estimant que l'indépendance n'est qu'un « hochet » destiné à masquer de nouvelles formes d'oppressionLe Libertaire, vol. 56, no 251,12 janvier 1951, p. 4. Les principaux militants — Guy Martin, Mohamed Saïl, Fernand Doukhan et Salah Derbal — dénoncent tour à tour le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques de Messali Hadj, jugé théocratique et réactionnaireLe Libertaire, vol. 54, no 191,22 juillet 1949, p. 4, l'Union démocratique du Manifeste algérien de Ferhat Abbas, considérée comme bourgeoise et assimilationniste, et le Parti communiste algérien (PCA), accusé de « trahison » et de soumission à l'URSS. Le Parti communiste algérien est reproché pour sa « trahison » et son allégeance à l'URSS. Mohamed Saïl va jusqu'à imputer au PCF une responsabilité dans les massacres de Sétif, Guelma et KherrataLe Libertaire, vol. 56, no 273,15 juin 1951, p. 4. Lui et Salah Derbal qualifient les militants du PCA de « traîtres à la cause du peuple algérien » et de « complices des intérêts coloniaux et militaires français »Le Libertaire, vol. 54, no 158,10 juin 1949, p. 3.