Hassan Youssefi Eshkevari, transcrit parfois Ashkuri (en persan حسن یوسفی اشکوری), né en 1949 fait partie de ceux qu'on appelle les « intellectuels religieux iraniens ». Condamné à mort après sa participation aux , il a finalement choisi l'exil après avoir purgé une peine de prison.
Biographie
Jeunesse en Iran pré-révolutionnaire Selon son propre témoignage, il est né le (1328 du calendrier persan) dans le village d'Eshkevar, près de Roudsar et de Ramsar, dans la province de Gilan, au bord de la mer Caspienne. Eshkevari apprend à lire et écrire à partir de 1957 à l'école coranique de son village. Il poursuit sa scolarité, à partir de 1961, au séminaire de Roudsar, où il apprend la grammaire, la logique et la littérature. À partir de 1965, il suit des études religieuses au séminaire chiite de QomEshkevari. Islam and democracy in Iran : Eshkevari and the quest for reform, p.42. Il y gagne le titre de Hojjat ol-eslam (« autorité de l'islam »), un grade en-dessous de celui d'ayat-ollah dans la hiérarchie du clergé chiite. Il se passionne pour la lecture. Il lit des romans, des livres de sciences, le magazine féminin Zan-e Ruz, et les penseurs de l'époque : Mehdi Bazargan, Mahmoud Taleqani, Motahhari et Muhammad Husayn Tabataba'i. Il admire Rouhollah Khomeiny, qu'il choisit comme marjaʿ, c'est-à-dire comme modèle ou guide spirituelEshkevari. Islam and democracy in Iran : Eshkevari and the quest for reform, p. 43
Tandis que les musulmans sunnites adhèrent à un madhhab (l'une des 4 écoles ou manières d'interpréter la Loi), les chiites choisissent un marjaʿ dont ils reconnaissent la compétence en matière d'interprétation de la jurisprudence (Mir-Hosseini et Tapper p. 10).. Il fréquente assidûment l'Hosseiniyeh Ershad de Téhéran, qui est alors le creuset où se forge l'idéologie révolutionnaire. Il écoute avec passion Ali Shariati, dont il ne manque jamais les conférences. Il épouse Mohtaram, une musulmane pieuse, en 1972. Il la convainc de l'accompagner dans ses meetings et de militer à son tour. Il est arrêté à deux reprises par la police du Shah. Il donne à leur premier enfant le prénom de Rouhollah, en hommage à l'ayatollah KhomeinyEshkevari. Islam and democracy in Iran, p. 45. Il se souvient de la victoire des révolutionnaires comme de l'un des plus beaux jours de sa vie. Il est élu au premier Majles (Assemblée nationale).
La révolution islamique de 1979 La révolution de 1979 est le résultat du mouvement qui conteste la dictature du chah. Les partisans sont très divers : des islamistes radicaux, des islamistes modérés et pro-démocrates comme Mehdi Bazargan, mais aussi les communistes du parti Tudeh et les Moudjahidines du peuple. Bazargan est le premier ministre du gouvernement provisoire en . Il démissionne en novembre, du fait de l'impossibilité de concilier ses vues avec celles de Khomeiny, le lendemain de la prise d'otages à l'ambassade américaine. Ensuite, ses partisans sont écartés du pouvoir et persécutés. Alors que Rouhollah Khomeiny parlait au début de démocratie, ce terme disparaît de ses discours. Si la Constitution de la république islamique d'Iran prévoit en effet des institutions démocratiques élues au suffrage universel direct (président et Assemblée), leur fonctionnement est étouffé par d'autres institutions non élues, comme le Conseil des Gardiens. C'est finalement le clergé, et en particulier le Guide suprême, qui concentre tous les pouvoirsMir-Hosseini et Tapper. Islam and democracy in Iran : chapitre I.
Après la révolution En 1980, après son mandat de député, Yousefi Eshkevari prend ses distances avec la politique et se tourne vers l'étude et la recherche. Il rejoint la Compagnie de publication (sherkat-e sahami-e enteshar), créée par des proches de Mehdi Bazargan. Il donne des cours à l'université Allameh Tabataba'i. En 1988, on lui interdit d'y enseigner à cause d'un discours en hommage à un ministre de Bazargan assassinéEshkevari. Islam and democracy in Iran, p. 46-47. Les exécutions d'opposants de 1988 sont pour lui un tournant. Proche de l'Alliance Nationaliste-Religieuse (Melli mazhabi), il écrit dans Keyhan, à l'époque où Mohammad Khatami en est directeur, puis dans Iran-e farda à partir de 1992Eshkevari. Islam and democracy in Iran, p. 48. Il fonde et dirige le Ali Shariati Research Centre en 1996. Il soutient la candidature de Mohammad Khatami à la présidence de la république. À la fin de 1998, une série d'assassinats vise des intellectuels. Une rumeur prétend qu'il existe une liste noire, et que le nom d'Eshkevari y figureEshkevari. Islam and democracy, p. 53.
Les conférences à Berlin En , il participe à un colloque à Berlin sur L'Iran après la Révolution. Il y donne trois conférences, sur l'avenir de l'Iran après la victoire des réformistes en 1997, sur la réforme de l'islam, et sur les droits des femmes et le hedjab obligatoire. Des opposants en exil, qui reprochent aux conférenciers de s'être compromis avec le régime à ses débuts, manifestent leur désapprobation en interrompant les discours. Les conférences sont filmées. La vidéo, montée dans le but de discréditer les orateurs, est diffusée par l'IRIB, la télévision d'État. On y voit des protestataires exécuter une danse érotique et une femme vêtue d'un bikini et d'un hejab. Eshkevari poursuit sa tournée de conférences en Europe. À son retour en Iran, en août, il est arrêté. La Cour spéciale du clergé (Dadgah-e vizhe-ye rouhaniyat) l'inculpe pour apostasie et « guerre contre Dieu ». Dans un premier temps, il est condamné à mort. En raison des protestations que le verdict soulève, et à l'insistance du président Khatami, il est rejugé et sa peine est commuée en une condamnation à 7 ans de prison. Il lui est interdit de continuer à porter l'habit clérical. La publication d'Iran-e farda est interdite la même année. Il bénéficie d'une libération anticipée en . En 2009, il prend position pour les manifestants du Mouvement vert qui dénoncent l'élection du président conservateur Mahmoud Ahmadinejad comme truquée. Il a depuis quitté l'Iran et vit en Allemagne.
Islam et démocratie Après 1979, la question de la relation entre islam et démocratie devient pour lui une préoccupation centrale. Il défend l'idée que la démocratie et l'islam sont compatibles, contre les fondamentalistes. Mais il refuse de nier la dimension sociale de l'islam en le confinant à la sphère privée. C'est pourquoi il est partisan d'une démocratie islamique.
Islam et démocratie Démocratie et islam sont compatibles. En effet, les sources islamiques ne préconisent aucune forme de gouvernement plutôt qu'une autre. Par conséquent, la théocratie n'est pas une directive coranique. Rien dans les textes n'exclut le gouvernement démocratique. C'est le peuple qui est la source du pouvoir. Personne ne peut se prétendre à sa place représentant de la volonté de Dieu. Quand Mahomet gouverne, c'est avec l'accord des gens de Médine. Eshkevari cite le verset : « consulte-les à propos des affaires « (III, 159). Ce que le Coran exige, c'est de choisir la meilleure solution. Or, dans le monde moderne, la démocratie est non seulement compatible avec l'islam, mais c'est le type de gouvernement le plus accompli et le plus approprié à un pays musulman, parce qu'elle est fondée sur la volonté du peuple, le libre choix et le pluralisme. Or, ni la justice ni la foi ne peuvent être imposées, elles supposent le libre choix. La foi ne supporte pas la contrainte, donc le pluralisme religieux doit être acceptéEshkevari in Islam and democracy in Iran, p. 82. C'est pourquoi Eshkevari a signé en 2016 une déclaration pour appeler à davantage de tolérance envers les adeptes de la foi baha'ie, persécutés en Iran. De même, il rejette la notion de crime d'apostasie, inventée selon lui après la mort de Mahomet, par le calife Abu BakrAli Akbar. « Freedom of Religion: The Contribution of Contemporary Iranian Reformist Scholars », p. 7-8 .
Pour une démocratie islamique Démocratie et islam sont compatibles, mais politique et religion ne peuvent être séparées. Dans Knowledge in Service of Religion (2000), à la différence de Soroush et Shabestari, il considère la dimension sociale de l'islam comme essentielle. Pour lui, ces penseurs christianisent l'islam en le réduisant à sa dimension purement spirituelle. Le gouvernement démocratique doit donc être un gouvernement islamique. Admirateur de Shariati, il préfère parler d'islam social plutôt que d'islam politique. D'où la désignation de néo-shariatisme qui lui est associée.
Au début des années 1990, quand Bazargan et Soroush abandonnent l'idéologie islamique, Eshkevari tente de la défendre. Dans « Islamic democratic government », une conférence de 1995, publiée en 99, il propose d'élaborer un nouvel État islamique, compatible avec la démocratie. Pour ce faire, il définit préalablement la religion : un appel à la justice. Il cite le Coran : « Nous avons envoyé Nos messagers avec les preuves, et fait descendre avec eux le Livre et la balance, afin que les gens établissent la justice. » (LVII, 25) Or, établir la justice sur Terre est impossible sans gouvernement. C'est pourquoi le prophète Mahomet a gouverné à Médine : pour établir la justice. Voilà le lien entre religion et politique, qui sont indissociables. Une vie véritablement humaine, qui a en vue l'amélioration morale et le progrès spirituel, ne peut s'accomplir que dans une société religieuseMehran Kamrava. Iran's intellectual revolution, p. 133. Le rôle du Prophète ne se cantonne pas à la dimension spirituelle de la vie religieuse. Sur ce point, Eshkevari s'oppose à Soroush. Si Mahomet a combattu, c'est parce qu'il a rencontré des hostilités dans ses tentatives de réforme. Preuve qu'il avait un rôle social.
Mais le gouvernant ne peut pas n'avoir de responsabilité que devant Dieu. Il doit répondre de ses décisions devant le peuple, qui doit pouvoir le destituer. Le pouvoir n'est pas de droit divin, mais tire sa légitimité de la volonté populaireMehran Kamrava. Iran's intellectual revolution, p. 140. C'est une mise en cause directe du principe fondateur de la république islamique, le velayat-e faqih (le pouvoir confié aux docteurs de la Loi). Eshkevari souhaite un retour à l'esprit initial de la révolution de 1979. Khomeiny ne préconisait alors pas la fusion entre le clergé et le pouvoir politique. Il s'est même opposé à la candidature de Beheshti pour cette raison. Mais l'esprit de la révolution a été ensuite dévoyé : le clergé est entré en politique, au point de monopoliser le pouvoir. La République islamique est devenue une république cléricale. L'intention initiale de Khomeini était selon Eshkevari de confier au clergé un rôle de supervision, non d'administrer la totalité des affaires. Le régime actuel est qualifié par Eshkevari de « gouvernement fiqhi » – un gouvernement par le fiqh, c'est-à-dire que la jurisprudence islamique se trouve chargée de gouverner tout l'éventail des affaires humaines, politiques, économiques, judiciaires. En outre, il ne s'appuie que sur le fiqh chiite duodécimain, à l'exclusion de tout autre, notamment du fiqh sunnite, et prend ainsi une tournure sectaireEshkevari. « The seminaries and govrnment » dans Ziba Mir-Hosseini et Richard Tapper 2006, p. 114-115.. Traditionnellement, le clergé chiite a toujours été indépendant, ce qui lui conférait une autorité morale. Selon Eshkevari, le clergé n'a pas complètement perdu cette autorité, malgré sa compromission avec le pouvoir. Les Iraniens sont capables de distinguer, parmi les membres du clergé, des réformistes modernesEshkevari in Islam and democracy in Iran, p. 119-120.