La France en miettes : Régionalismes, l’autre séparatisme est un ouvrage de Benjamin Morel, publié en aux éditions du Cerf.
L'auteur, maître de conférences en droit public, entend y livrer son analyse de la montée des revendications régionalistes en France. Il y critique la "différenciation territoriale" et défend la thèse selon laquelle l'État unitaire se délite sous la pression d'un "ethno-régionalisme" qui, loin d'être un simple folklore, menacerait l'égalité des citoyens devant la loi.
Genre de l'ouvrage Lors de sa parution, l'ouvrage fut le plus souvent présenté dans les médias comme relevant du genre de l'essai; sa quatrième de couverture évoque de fait "un essai fulgurant". Certains médias ont toutefois pu souligner la nature plus polémique du livre, "écrit à la croisée de l’essai et du pamphlet politique". De fait, certaines critiques n'ont pas manqué de soulever la question du genre auquel il convint de rattacher cette œuvre. Pour Philippe Blanchet, professeur de sociolinguistique à l'université Renne-II et auteur d'une critique méthodique du livre de Benjamin Morel, ce dernier tend, en étant présenté lors d'interviews promotionnelles en tant qu'universitaire ou en invoquant parfois lui-même sa qualité de chercheur, à assimiler implicitement son œuvre à un "ouvrage de type universitaire, fondé sur une démarche de recherche". Toutefois, pour Philippe Blanchet, La France en miettes pourrait être qualifiée de "texte cautionné comme universitaire qui prend surtout la forme d’un pamphlet". Il étaye ce dernier qualificatif par une série d'arguments amenant à penser que l'ouvrage relève bel et bien du pamphlet politique, qu'il s'agisse de la "virulence du ton de la 4e de couverture", des "titres hyperboliques du livre et des chapitres", des "partis-pris explicites et implicites de l’auteur", des "critiques sélectives exclusivement à charge", du "recours régulier à des formulations sarcastiques voire injurieuses pour disqualifier des personnes ou des discours ou des objections ou des faits", de sa "finalité défensive d’une cause politique", de la sensibilité idéologique des éditions du Cerf ou bien encore de l'identité même de l'auteur, "intervenant régulier sur la chaine d’opinion, CNews".
Contexte et genèse
La publication de l'ouvrage s'inscrit dans un contexte politique marqué par plusieurs actualités institutionnelles en France. Le début des années 2020 voit ainsi les débats autour de la Loi confortant le respect des principes de la République (dite « loi contre le séparatisme »). Si celle-ci était principalement axée sur l'islamisme radical, Benjamin Morel entend quant à lui souligner dans cet ouvrage l'existence d'un « autre séparatisme » qui serait négligé par les pouvoirs publics.
Ainsi, l'actualité politique française fut alors également marquée par l'adoption en 2021 (puis sa censure partielle par le Conseil constitutionnel) de la "loi Molac" qui entendait, entre autres, favoriser l'enseignement des langues régionales. La même année fut créée la Collectivité européenne d'Alsace tandis que l'année 2022 vit le retour de débats sur le processus d'autonomie de la Corse suite à l'agression mortelle d'Yvan Colonna, ainsi que l'adoption de la loi relative à la différenciation, décentralisation, déconcentration et simplification (dite loi 3DS).
Benjamin Morel, spécialiste du droit constitutionnel et opposant au fédéralisme, entend par ce livre alerter l'opinion publique sur ce qu'il considère comme un changement de paradigme silencieux mais radical : le passage d'une "République une et indivisible" à une différenciation des territoires où le droit s'applique différemment selon les régions.
Contenu et thèses principales Benjamin Morel soutient que la France glisse d'une "République une et indivisible" vers un modèle "à la carte". Il dénonce le "droit à la différenciation" (inscrit dans la loi 3DS), qui permet aux collectivités d'appliquer des normes différentes. Selon lui, ce processus n'est pas une simple décentralisation administrative, mais une rupture du contrat social républicain, créant des inégalités de droits entre les citoyens selon leur lieu de résidence.
La critique du mythe "Girondin" L'auteur consacre une partie de l'ouvrage à déconstruire l'opposition historique entre Jacobins et Girondins. Il affirme que le "girondisme" revendiqué par les partisans de l'autonomie est un contresens historique : les Girondins de la Révolution n'étaient en fait pas fédéralistes. Morel qualifie au contraire le régionalisme actuel de "néo-féodalisme", où des baronnies locales cherchent à s'affranchir de la loi commune.
L'ethno-régionalisme L’ouvrage entend analyser la construction des identités régionales du territoire français (Corse, Bretagne, Alsace, Pays basque). Pour Morel, ces identités relèveraient de constructions intellectuelles récentes (XIXe et XXe siècles), parfois forgées par des mouvements réactionnaires ou collaborateurs durant la Seconde Guerre mondiale et instrumentalisées par des militants qu'il qualifie d'"entrepreneurs identitaires". Il critique par exemple l'usage politique des langues régionales et la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires, y voyant une logique ethnique contraire à l'universalisme français.
L'alliance des élus locaux et de l'État L'auteur pointe la responsabilité de l'État central et d'Emmanuel Macron, accusés d'acheter la paix sociale en cédant aux revendications autonomistes (notamment en Corse après la mort d'Yvan Colonna). Il décrit une convergence d'intérêts entre une technocratie européenne favorable aux régions et des élus locaux cherchant à accroître leur pouvoir normatif.
Réception critique La parution de l'ouvrage de Benjamin Morel a bénéficié d'une très large couverture médiatique, que ce soit à la télévision, à la radio, dans la presse écrite ou en ligne. Si cet accueil médiatique s'est généralement montré favorable aux thèses développées par l'auteur, l'ouvrage a cependant fait l'objet de critiques sévères concernant sa rigueur académique. Des contradicteurs tels que le sociolinguiste Philippe Blanchet ont ainsi remis en cause la méthodologie de l'auteur, pointant plusieurs manquements.
Imprécisions conceptuelles Le cadre théorique est jugé défaillant, reposant sur des définitions non explicitées ou erronées de concepts centraux tels que « ethno » ou « race ».
Erreurs factuelles et biais Il est notamment reproché à l'ouvrage une méconnaissance du dossier des langues régionales. L'auteur est accusé de procéder à une sélection partiale des données (« cherry picking »), d'omettre les analyses contradictoires existantes et de s'appuyer sur des sources parfois non vérifiées, voire altérées.
Rhétorique et ton Au-delà du fond, la forme de l'argumentation est contestée pour ses généralisations et une logique s'apparentant, selon ces critiques, à une vision complotiste. Enfin, le ton de l'essai est décrié pour sa véhémence, incluant des attaques personnelles et des propos jugés dénigrants envers le monde universitaire et les représentants de l'État ou des collectivités.
Notes et références
Voir aussi Benjamin Morel (universitaire) Décentralisation en France Jacobinisme Nationalisme corse
Catégorie:Essai français paru en 2023 Catégorie:Essai sur la politique française